Comme les félins

Elle traîne ses pieds dans les couloirs et râle en montant les escaliers de la maison. Ce ne sont pas les planchers qui lâchent sous son poids et tout son corps qui grince, ce sont ses pensées qui coincent, là, quelque part, dans le fond de son estomac.

Elle claque les portes, hurle et brise le verre. Se défait d’elle même et du peu de beauté qu’elle garde dans l’oeil lorsqu’elle n’est pas encore complètement ivre et nue.

Elle s’est égarée, elle s’est perdue. Ma mère gît dans la salle de bain, dort entre les bouteilles de vin.

Pour éviter, qu’elle ne se noie dans son propre vomi, j’ai cherché à comprendre, j’ai même supplié Dieu pour qu’il m’envoie l’un de ses guerriers impitoyables. Il ne m’a envoyé que des lâches. J’ai appris tout seul à maintenir la tête quand son corps mou est plus tentaculaire que les poulpes. À la saisir pour qu’elle n’extirpe plus tout son venin dans mes veines. Ça prend du temps et de la peine. De la peine surtout. On peut dompter le malheur exactement comme les félins. On risque la griffe et le croc. On ne sait jamais quand il peut surgir et bondir. C’est nager parmi les requins. Le nourrir, lui donne faim.

Je ne nourris que le bonheur. Je le nourris de mots. De toutes ces petites choses qui ne naissent que dans les secondes, avec éclat. Je collectionne n’importe quoi, des bribes, des riens, des haussements d’épaules, les plis des sourcils, les creux. Il n’est pas rare de trouver la Beauté même si on la cherche dans le noir.

Un jour, ma mère ou plutôt sa carcasse m’a surpris debout sur l’appui de la fenêtre, tendu de voile, comme une Sainte. Elle a ri, de ses dents jaunes et pourries : « c’est ça ! Bonne idée ! Viens me rejoindre ! ». Elle n’avait rien compris, je n’ai jamais pu, même si j’avais vraiment voulu, je n’ai jamais pu détester, haïr même la vie. J’ai toujours su que rien en moi ne parviendrait jamais à cet état-là : détester quelqu’un.

J’aime avec une absurdité folle tout et n’importe quoi. Aveuglément, naïvement. Rien ne m’enlèvera jamais cette foi. Le jour revient toujours me chercher même si je me cache, même si je triche.

Parfois, je me tiens des heures, en apnée, sans la moindre larme, sans la moindre attente. Je suspends mon existence dans le vide. Pour ça, je suis fort. Pour le reste, adressez-vous à ma sœur.

Ma sœur, c’est pire que la peste. Elle se répand comme une maladie infectieuse. Elle a commencé à s’établir dans ma chambre. Rompre mes silences. Briser ma confiance, s’approprier tout l’espace. L’ordre secret de mes tiroirs, la couleur de mes vêtements ont été hideusement suspectés.Elle s’est crue la plus forte lorsqu’elle s’est emparée de mon premier amour. Un sombre con qui ne m’a plu qu’un jour. Ma sœur vit à côté de moi sans rien connaître de ma vérité. Elle mange dans la main comme ses petits chiens sans cervelle : maman paye pour se nettoyer la conscience. Elle achète ce qui n’est pas à vendre. Un merci contre le dernier I-pad.

Jamais personne ne m’achètera. Même en parcelles. J’ai l’intention de tout distribuer à qui voudra, comme ça. Même si on ne me le demande pas. Je m’en fiche qu’on se moque de moi, filles ou garçons, j’aime des personnes. J’aimes leurs détails. Le petit calice d’un sein, l’étamine discret et les courbes, toutes les courbes de tous les corps, chaque petit point de beauté où qu’il soit. Même caché, oublié ou meurtri par les moqueries.

J’aime Ivan surtout parce qu’on a dit qu’il était un crapaud. Nu, sa peau est douce comme celle des grenouilles mais chaude comme s’il sortait d’un four. Il est bien plus beau que la lune et les étoiles réunies. Chaque petit pli et repli contient mille parfums exquis. Anis, cannelle, muscade, citronnelle ou fleur d’oranger. En l’embrassant, j’embrasse toute la palette des meilleurs cuisiniers. Ivan est beau à croquer mais personne ne le voit et c’est tant mieux pour moi.

Je sais qu’un jour, il partira. Qu’il me laissera. Cela me rend triste car je ne veux et ne peux désapprendre à aimer. Un jour, il se lassera, je le sais car je suis infernal, impossible à rassasier.

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