Icône

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@hardcorepunkbf

L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. Il ouvre et referme tous les volets d’une idée, toutes les portes d’une pensée de plus en plus vague et dont les reflets se propagent en miroir. Des voies, il retire de minuscules graviers que chacun de ses doigts tâte, manipule. De là, germent les mots qu’il ne prononce pas mais accumule en tas. Il englue de salive des phrases entières afin qu’elles se soutiennent entre elles.

Pour quelles raisons? Je ne sais pas. L’insecte ne parle pas. Il observe, il s’observe. En le regardant, on croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. On voit l’écho de son ombre se perpétrer dans l’espace. On entend qu’il déplace grain par grain le silence. L’insecte remue des montagnes. On entend au loin le rocher, caillou immonde ramper. Il grave de ce cri ma peur ancestrale. Il creuse, il ronge les regards jusqu’à en extraire la bille noire. 

L’insecte en moi cherche, envahit, contourne. Il habiterait un retable, un triptyque, une de ces petites armoires qu’on vénère sans savoir. L’insecte en moi a peur. A faim. A froid. A besoin d’apprivoiser la chair qui bouillonne à l’intérieur de son squelette. Ce qu’il montre est presque toujours ce que l’on cherche à cacher. 

Eschscholzia

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Par la faille du vieux pot brisé

vont et viennent 

les abeilles

ξ

Mille olives scintillent

dans la chevelure 

de l’olivier

ξ

Sur la mer au large

le cou d’un cygne

blanc endormi

ξ

Le vent bleu

découpé en syllabes

par l’oiseau

ξ

La sauge et sa fleur rose

ouverte boivent

la mélodie

ξ

Tinte le feuillage 

en dentelle 

de l’Eschscholzia

ξ

En reprenant quelques gorgées

de vent bleu entre ses ailes

Le papillon simplifie l’infini

Λ

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Embouchure

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La colombe quotidienne trempe la pointe du bec

afin que l’eau auréole autour de ce point

perde son équilibre de tranquillité endormie

la guêpe de son corps vibrant guette les douceurs

du petit-déjeuner 

Où se rejoignent ces circonvolutions voulues et presque

semblables

Qui aimerait croire qu’il suffit d’un mot 

d’une phrase pour que se produise l’unification universelle 

Petite planète

 

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Dans le nid le bruit léger d’une demie plume

au ciel azuré la lune est un dé

un oisillon dont l’oeil est encore une planète aveugle

ouvre un large bec

du jour les heures l’ont fait naître

avec une application ailée 

multipliée par deux fois deux

vols stationnaires

plongées vertigineuses

ont été exercés dans le but

unique  de protéger

l’oeuf —peut-être deux de plus—

valeur zéro de la vie

dont nul ne discute plus jamais

l’importance

La pluie

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Bertrand Els©

La pluie est venue peu à peu 

elle descendait des collines

après avoir longtemps séjourné

en silence en mer

elle en avait oublié ses pouvoirs

sa voix cristalline était devenue presque

aussi grave que l’orage

ses gouttes avaient la force toute petite

des griffes du chaton ou de l’oisillon

mais son regard était toujours celui

du grand vautour noir

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Bertrand Els©

la pluie la pluie la pluie petite chose

sincère droite régulièrement secouée et troublée

sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait

la parole à l’eau trop calme de l’étang

à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert

Pour la feuille tombée réduite à l’état 

si proche de la poudre

il est trop tard

la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort


Instagram de Bertrand Els

Il pleut la nuit

tumblr_oxii1rnTlH1qlwuczo1_1280Il pleut la nuit

chaque goutte nourrit

le jardin la mer

certaines s’agglutinent

pour former en moi

les lettres et puis les racines

de mots et de phrases entières

elles peupleront mon sommeil

pendant cette éternité qui ne dure que quelques secondes

elles s’ancrent et sombrent les gouttes

elles s’alignent et coagulent en de multiples points

le souvenir s’éteint au matin

je m’efforcerai de revenir sur mes larmes

sans parvenir à déchiffrer les desseins

sans parvenir à réconcilier les empreintes

ma main au moment d’agir tremble toujours

et ce qui perle à la pointe du pinceau ne

calligraphie rien d’aussi précis que la mélodie

de la pluie la nuit

Assentiment

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Pictures of films © Charles Grogg

Je pars. Il pleuvine. J’empreinte le même chemin que les asphodèles et les immortelles. Il longe lentement un jardin oublié où vivent en toute liberté quelques jeunes oliviers. Personne ne récolte plus leurs fruits, personne pour les abreuver ou les tailler, ils poussent comme ils peuvent.

Plus loin le chemin disparaît dans la végétation. Désormais pour avancer, il me faut écarter les branches, enjamber les touffes foisonnantes d’herbes odorantes, éviter les épines des buissons. Je marche en mesurant mes pas, en faisant le moins de bruit possible. Bruits d’ailes, froufroutements tout autour de moi me signalent des présences volatiles. Souvent, je me pose afin d’entendre le bruit de bruine sur les feuilles. J’observe la lente naissance d’une goutte à la pointe d’une feuille. Parfois je tends mon visage au ciel comme pour le laver, le défaire de son masque trop humain grimaçant. J’aimerais n’être plus un hominidé tel qu’il en passe par ici depuis des milliers d’années. J’aimerais avoir les sabots à deux doigts et l’équilibre étonnant d’un chamois. Je poursuis jusqu’à ce que j’arrive à la veille maison en pierres. Toutes les fenêtres ont été murées, les portes condamnées. Près du toit, il reste une ouverture d’où l’on me regarde sans doute depuis fort longtemps avancer où plus personne ne vient. C’est un milan royal, il s’élance, il s’éloigne, il surveille son territoire en faisant de larges cercles dans le ciel. Il semble vouloir m’éviter mais je l’appelle en sifflant. Toujours porté par le vent, il s’approche, descend, me regarde, me survole un temps. Le temps d’admirer son plumage, son oeil fier, son envergure. Il disparait dans le ciel. J’ai envie de me joindre à la pureté qu’il vient de me révéler: le sommet. Je poursuis l’ascension, croquant au passage les parfums variés de la lavande stœchas, du lentisque, de la bruyère, du myrte. L’humide odeur de la terre, de la roche. J’entends les rires de l’eau qui ruisselle. Après bien des efforts, je rejoins l’endroit où il y a très longtemps on rassemblait les troupeaux, un abri dans les rochers témoigne du lointain passé où en hiver, il fallait bien s’abriter et faire le feu. Je grimpe plus haut et je ris car j’ai pour la première fois de ma vie, la sensation de voir le monde dans sa globalité: la mer et sa merveilleuse maison le ciel. Je ris car j’ai enfin le loisir du choix: laisser venir les humains ou les fuir sans qu’ils n’en sachent rien. Regarder sans rien porter sur les épaules, voir sans subir d’être observé et jugé. Voir démesurément. Je reste quelques longues heures, allongé sur le plus haut rocher, suspendu aux nuages.


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enjeu

Foliage and Clouds, Brussels, September 2015-Bertrand Vanden Elsacker-BVDE

 

De la mer

on dirait qu’il ne reste

que quelques traces de sel

elles se répandent sur cette

partie de la toile

entre deux collines

appelée ciel

Des fantômes

pour se souvenir

un cortège pour célébrer

silencieusement

un voyage

immobile

le temps

murmure longuement

chaque seconde

d’une main à l’autre

valsent des osselets

attendons qu’ils se lancent