Éphémère

加藤委 Tsubusa Kato | Gallery Tosei

Un papillon dont la taille des ailes

est

celle de mon pouce

livre son vol au soleil

libre il délire

ses empreintes ne sont plus des labyrinthes d’emphases

qui n’en finissent pas

mais

simple poussière fugace posée sur les paupières

du petit jour blotti dans le nid bleu de la nuit

 

grain de beauté accroché à la tige

vertigineuse d’une pensée

socle du monde qui relie

toutes les formes de la réalité

Les mailles de mon âme

Brussels, Oktober 2013 Posted on Oct 27th, 2013 at 03:02pm via D i so r i e n t ed DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

« Les traits de l’homme d’action s’étaient estompés dans le laisser-aller de la vie dont les ravages s’étendaient sous la peau »

Yukio Mishima, Neige de printemps, Gallimard, 1980.

La raison forme une lourde écorce comme le couvercle rugueux donnant accès aux égouts. Sous l’épaisse peau de crocodile qu’aucun soupçon n’érode, je me demande ce qu’il vous reste encore. Ce qui échappe aux certitudes construites peu à peu, de petites morts sans remords en grandes rages pleines de haine, se meurt sans oser propager la moindre clameur. Les racines coriaces d’un monde qui ne se remet jamais en question, balise les frontières de tant de cimetières. Vous savez. Vous détenez toutes les vérités dans les formules de la vie en société. Monsieur Un Cher déblatérant grossièrement et sans nuances des paradoxes que personne ne comprend est un grand personnage de référence à qui l’on fait aveuglément confiance. On feint d’ignorer sa mégalomanie pour ne pas se retrouver encore plus détruit. En dehors des lois logiques maintes fois glorifiées et vernies par les mêmes systèmes, vous êtes persuadés que ce qui est même sensiblement différent est un leurre. Un de ces vides sans fondement, une formulation erronée.

Le rêve est un suspect, un reflet du mensonge, un étourdissement de la pensée plutôt qu’un sentiment ou une manière pure et simple d’exister en liberté. Le rêve est un superstitieux menteur, l’ami fantasque de dieux éteints. Il ne peut être l’astre dont la robe rousse bouge comme les surfaces des eaux que la foudre fracasse. Le rêve reste pourtant dans les cendres des peuplades réduites au silence comme l’œil d’un félin scintillant. L’ocelot dont la fourrure magique a failli se taire pour toujours.

Et moi qui étreins et embrasse le rêve comme un fauve à tous les instants du jour, le laisse grimper dans mes veines comme les lierres, le laisse recouvrir et réchauffer mon cœur, suis comparé à une miette, à un grain de sable. Celui-là même qui croise dans les rainures étroites, les rides qui gagnent tous vos paysages, le temps que vous cherchez à broyer comme l’ennui.

Je vous laisse, je cède ma place aux noms que vous me donnerez sans m’apprivoiser ni me comprendre. À la place des mots, vous en gardez la bave. Pauvres passants de l’éternité ! Passez votre vie à manquer l’essentiel en remuant aveuglés, les marécages maladifs de votre propre médiocrité !

Aliénation

Mattie Tom, Apache

Un dragon rutilant plante ses griffes dans la nuit et déchire le ciel comme seul un orage monstrueux est capable de le faire. Son râle ne propage que la haine, la peur, le sang. Son souffle ne laisse derrière lui que les cendres de la tyrannie. Son œil comme celui du serpent foudroie ses proies, les dépèce de leur âme et de toutes les formes de courage pour ensuite les broyer, les engloutir, les faire disparaître.

Je suis allongée sur mon lit avec un clou planté dans la tête. Chaque geste se fait ressentir par des ondes de douleurs brûlantes propageant la fièvre dans toutes les parties de moi-même et même celles qui se trouvent en deçà et au-delà. Je suis tétanisée par l’idée que j’ai laissé maladroitement la fenêtre de la chambre entrouverte. Le dragon dont j’entends déjà le bruit métallique que font ses écailles avance en dévorant les paysages, la rue, les maisons avoisinantes, les jardins, les parcs.

Soudain, une lueur brève et intense comme l’espoir m’offre le courage de m’asseoir sur le bord du lit. À tâtons, la momie que je suis, parvient à poser sa main sur le coin de la commode et à regarder la faille par laquelle entrent la nuit et l’air chaud de l’été. Dans un seul élan, j’agrippe la poignée de la fenêtre et je réussis à la fermer. Je viens de donner un petit coup d’épée dans le vide. J’ai le sentiment que cela ne sert à rien mais derrière moi, je sens une présence.

On se déplace simplement, on bondit souplement sur le bord de la fenêtre. Mon chat par son seul regard jaune et soyeux vient de terrasser sans le moindre état d’âme l’immonde dragon. En pleine nuit, un camion vomit des tonnes de béton dans la plaie béante du chantier d’à côté. Jour et nuit, des fourmis travaillent à construire un mastodonte. Cette bête-là sert à assoir le pouvoir de l’une de ces multinationales qui ne payent d’impôts nulle part. Mon chat incline la tête et sans faire le moindre bruit part visiter les autres frontières de son territoire.

Je pense aux regards des indiens, brillants et noirs, presque résignés et éteints. En silence, ils se voient dépouiller de toujours  plus de leurs libertés. À la fin, ont-ils atteint cet état de la conscience et de la lucidité qui les aurait rendus à jamais invincibles ou se sont-ils simplement laissés oublier pour tenter de survivre ?

Peau de crocodile

crocodile skin

Le ciel est douloureux comme un abcès qu’il faudrait percer

mais

il ne peut que laisser tomber la pluie

comme de petits cailloux qu’on jette sur sa route par peur de se perdre

il éparpille de grosses gouttes partout

mais

comme des miettes de pain les oiseaux du soleil les picorent

et instantanément la vie perd son sens alors que la douleur

elle

demeure toujours au même endroit.

Poison

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Je suis un poisson et le jour et la nuit forment mon océan

je respire

la lumière à l’état liquide

me porte me strie et implique

mes changements de positions et tous mes refrains

·

Je suis une dent de requin dont l’errance est sans fin

je suis une danse de filaments, d’algues fines

je reste là où l’on me caresse

j’écoute les tourbillons de rire

les voix qui ne grincent pas          les battements du cœur

et puis je retourne d’où je viens

sans faire de bruit

vous laissant l’ombre que vous avez vous-même construite

Je m’en vais vers

les forêts en feu, les partitions en folie, les manuscrits plein de vie

je suis une morsure qu’on n’oublie pas.

♠ ♥ ♣ ♦

 

Noms

Hiatus by Josef Konczak

Tu descends les escaliers comme attirée par une force qui ressemble à ce que tu appelles la mort.

Mais ces escaliers ne mènent que vers toi, ils se rapprochent de ce que tu croyais n’avoir que rêvé.

Ils te rapprochent de tes béances, d’une ultra-conscience et de tes périodes à vide où plus rien n’a d’importance.

Tu avances comme des notes qui attendent un chef-d’orchestre, comme la sève qui espère ce jardinier pour créer des sculptures de verts veloutés, de blancs flamboyants et de bleus clairsemés. La vie ne prend sens que si tu lui fais porter des noms comme des poèmes.

Dans ta main, un galet poli dure sans ride, dans tes yeux, le ciel se refait une beauté mais dans ta tête, personne ne sait vraiment ce qu’il arrive. Tour à tour on dit que tu rêves ou que tu délires alors que toi tu sais avec certitude que la vérité n’est point cette cruelle monstruosité qu’on aimerait bien te faire avaler.

Heureusement, tu résistes. Ta voix aiguë sombre, se sent triste et seule à comprendre lorsqu’elle trouve le repos dans les tombeaux du temps.

Soldats

Soldier Termite (by melvynyeo)

 

Il pleut de l’encre noire

le ciel se fait du mauvais sang

la lune est pâle et s’absente

derrière le rideau de larmes

derrière les nuages

une colonie odieuse

d’insipides insectes impose

les cliquetis mécaniques

et leurs morsures pleines de venin

je ne veux plus pleurer

parce qu’ils ont l’âme de guerriers

et qu’ils ne peuvent jamais trouver

la paix bienfaisante de l’absence

de rancune

 

Les cordes pour me pendre

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Lacets que les nœuds gênent

Lianes tentaculaires s’enroulant à l’infini autour de ma vie

Racines, cheveux, nervures, veinules

Brindilles servant d’aiguille et de fil à retordre

Licous qu’il est impossible de rompre

Lignes de fuite enchevêtrement de conduites possibles

Alignements de rides

Voies fermés et quadrillées

et puis

fibres soyeuses et joueuses d’un jardin fabuleux

dont les tiges se tendent pour voir

simplement

la mer finir et s’étendre sur

la ligne souple et polie de l’horizon

 

Tentaculaire

Blackwater Hang-octopus Hawaii

Parfois, je parviens à sortir de moi-même, à me défaire de tout. Plus rien ne me fait de la peine,

je n’occupe déjà plus ce trou où s’engouffre la haine, le dégoût.

Je me défais de ces vêtements, des phrases qui pèsent sur mes pas.

J’échange mes bras contre des tentacules, mes jambes contre un ventre, ma tête je me la garde.

Je nage laide et géante, j’ombrage les eaux bleues et transparentes.

Je rentre dans les failles, je veille, jamais plus je ne tremble. Je n’ai plus de squelette et il semble que je ressemble aux anges.

Je m’évade, je vole, je nage,

je ne suis plus qu’un nuage, une ombre ondulante, une vibration musicale. Je suis la voix de cristal qui vous manque,

la mer me sert de voile, vos rochers pour me cacher.

Si vous voulez me capturer, m’étrangler et me brouiller la vie par vos principes,

je laisse couler mon encre dans votre cœur, cette pierre devient lourde et vous pèse.

Votre propre sang vous empoisonne. Qu’allez-vous donc faire de tout ce que vous n’avez pas su donner ?

Le laisser pourrir au fond de vous-même en espérant que cela vous ouvre un paradis,

les portes des temples que vous avez vous-même incendiés et détruits ?

Il ne vous reste plus qu’à me montrer du doigt

mais la laideur que vous pointez est celle de cette grossière araignée qui se balance au dessus de

votre tête : la mort s’est mise à tricoter, votre vieillesse sera belle.