Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Il vient du large il coule depuis le sommet d’une colline
il passe par dessus mon épaule le vent il met du temps avant de toucher le rivage
il vient avec tellement de vagues et d’algues
il est presque toujours dans la chevelure des arbres les pins les oliviers sa voix ressemble à celle des draps qui sèchent sur les prairies à celle des nuages au soleil
un jour j’ai osé le regarder en face
j’ai vu qu’il chantait la gorge déployée le bec fier l’oeil noir pointant le ciel le vent sur son aile un trait d’écume dans son chant une lueur à peine rose
tout le jour il a repris la même phrase qu’il alternait avec des plages de silence
la même phrase jusqu’à ce qu’elle soit polie et luisante
jusqu’à ce qu’elle atteigne la perfection du nid de la mésange
White Plum Flowers, from the series Comparing Flowers, volume 6 (Hanakurabe), from the series Comparing Flowers, volume 6花くらべ Artist: Shibata Zeshin (Japanese, 1807 – 1891)
Ce dimanche au jardin,
Très haut dans le ciel, des goélands annoncent la couleur des vagues
le mot se mélange aux feuillages verts comme une partie du vent
l’absent souffle sur les fleurs pour réveiller les papillons autour des astres jaunes bourdonnent les cueilleuses de pollen
le félin noir se fatigue à avancer sur trois pattes s’efforce à rétablir autour du manque l’ancien équilibre
il neige parfois des pétales de fleurs de prunier
de petites langues roses restent auréoler pour ce qu’elles prennent pour l’éternité autour des pistils si discrets
ailleurs, très loin, ils comptent les morts à l’unité près. Ils en sont si fiers dans mon corps ce coeur se demande si compte encore le vivant
rien, c’est la feuille, le fruit, la branche, le tronc. rien, c’est le gravillon, le sol, le sable, un coquillage. rien, c’est la terre, la racine, le rhizome. rien, c’est le chemin, la route qui mène à la montagne. rien, c’est le village, les habitations, la gare. rien, c’est la maison, ses chambres, ses meubles et moi.
Cette étoffe lente de velours noir c’est la rivière qui erre dans les bras de la forêt
L’eau sans remous semble s’alourdir en plein d’endroits
les poissons engourdis se laissent caresser par la vase froide
une voix lance un appel à la solitude et elle lui répond comme le font les cascades les gorges sont pleines de noms élargissant les possibles
une famille de chants réchauffe la brume lui dénoue la chevelure renoue des amitiés fortifie les sensations
au-dessus de la rivière infranchissable la meute vient de construire un passage chaque membre de la troupe l’emprunte en suivant les pas de la louve alfa
Les larmes glissent le long de la vitre attirées par une force gravitationnelle elles ne peuvent que s’écouler il en est toujours de nouvelles qui viennent s’agglutiner reformulant l’écriture des trajectoires précisant cet espèce d’effondrement inévitable
les routes neuronales de la pluie ne sont pas que dérives
Au-delà dans le jardin les trames pluviales se superposent comme des voiles selon l’épaisseur selon la limpidité
sous l’olivier l’étoffe est transparente en mer elle est bleutée en montagne elle est duveteuse
Partout la lumière blanche est filtrée
Le noyau de la goutte est une particule d’étoile un point discret une pupille qui ne cesse presque jamais de rayonner par le regard l’effondrement laisse un passage ouvert
la pluie partage et scande le jardin et l’au-delà tel un mille-feuille