
Foto: Laaksonen Juha
Parfois je n’ai plus la force
mes bras
de vous soulever
je n’ai plus que l’envie
de marcher jusqu’à cet endroit
de l’horizon
où l’on n’est plus
qu’un point

Sur les opaques chemins des vérités humaines
tu laisses fuir en mouvements lents la ténuité
Quel est donc celui qui prendrait le temps
pour te reconnaître
sans te dénuder
apprécier tes évasements sans briser
ta volonté de ne viser que la lumière
à petits feux fluides
à l’ombre d’un geste qu’on récite aux cieux comme une prière
qui donc laisserait le temps te contourner
pour te laisser épouser
le vide
Je ne nage pas j’envahis l’espace
je ne danse pas je mange le temps
et le rythme
je longe les flancs d’étranges montagnes
de sable
je plonge et me range
parmi ces doigts qui tremblent
comme des algues
je me fais si petite
dans les plaies secrètes
des rochers
on voudrait presque oublier
pour sortir
j’attends
que vienne enfin la nuit
Source: frydogdesign.blogspot.com via machinn on Pinterest
Son corps a échoué sur le canapé. Il est comme les cadavres flasques des méduses échouées sur les plages par les marées. Ma mère pue et me répugne. Même lorsqu’elle n’est pas ivre, je me méfie de ses tentacules urticants. Ses maigres élans d’affections sont comme des typhons, ils vous attirent vers le fond, vous blessent et vous perdent au lieu de vous réconforter ou vous construire. Il faudrait que je sois comme elle, évaporée avec les vapeurs d’alcool, blasée, suspicieuse. Je préfère être dissipée et le plus loin d’elle.
Pour l’instant, je survis parmi elle et ses bouteilles et ses rages. Pour ne pas céder à son congénital ennui, à ses malaises, à ses turpitudes, je me suis inventée une autre mère. Une mère qui n’aurait pas ce cœur pourri, cette cervelle ravagée, cette parole méchante. Je me suis inventée une sainte qui toujours me regarde, qui m’écoute quand je lui parle. Elle signe en se servant de ma plus belle écriture mes bulletins scolaires et mon journal de classe. Son ombre douce et chaude m’entoure et m’encourage. Lorsque je suis à ma table de travail et que je fais mes devoirs, apprends mes leçons, elle se tait et reste sage. Elle se réfugie parfois dans le regard de mon chat quand il m’attend allongé au soleil, sur le trottoir en face de la maison. Il est toujours rigolo mon chat et ne se demande pas pourquoi parfois je pleure si fort que rien ne peut m’arrêter.
Source: historyofourworld.wordpress.com via machinn on Pinterest
Pour sortir, je m’habille d’un morceau de musique, d’une liste de mots faits pour me tranquilliser: je crains les agressions du bruit et les brutalités verbales. Il est toujours une agression que je subis comme les morsures d’un fouet tant elle me surprend à tout instant: la puanteur humaine.
Les gens puent dans ce qu’ils laissent derrière eux comme un champ de mines. Ils puent dans les gestes grossiers, dans les cris comme des insultes. Ils puent dans leur ignorance et leurs avidités. Ils puent dans toutes leurs tentatives à domestiquer, à banaliser, à amenuiser, à me réduire.
Voilà que je fais face à une femme, qu’il me faut répéter ce que j’ai joué plus de vingt fois avant d’arriver là, face à ce guichet, à cette porte de prison. Voilà que face à une figure humaine méconnaissable, il faut que sortent de ma bouche des syllabes, qu’elles se donnent la main comme une ribambelle d’écoliers sages et disciplinés. Voilà qu’il me faut former une demande souple (et que cela paraisse naturel). Il ne faut pas que cette soupe froide me serve de voix pour communiquer avec ceux qui ne me semblent plus être des hominidés.
Cela me décourage, ma voix tremble, mes mains tremblent, mon cœur me noie, c’est la tempête dans ma tête. La femme derrière son guichet devient une arme à feu, elle tire une rafale. Elle me parle comme à un chien.
Je me refuse à devenir un animal, une mécanique, un uniforme, une grenade. Je m’efforce à retenir un flot ténu de mots mais il me flambe entre les mains. J’essaye de sortir mes tasses en porcelaine, mes tapis de laine, mes dentelles rares et les fameuses phrases accrochées furtivement et à la hâte au cœur. Mais j’ai tout oublié. Il ne me reste que des éclats. J’oublie toujours tout, tout le temps. J’oublie tout, sauf cet enfermement, ces nausées, cette nappe phréatique noire au fond de moi.
Dans la station de métro.
Le coude à coude entre les affiches
dans une lumière morte au regard égaré.
Le train arriva pour emmener
les visages et les porte-documents.
À la prochaine, l’obscurité. Nous étions assis
comme des statues dans ces voitures
qui dérapaient dans les cavernes.
Contraintes, rêveries, servitudes.
On vendait les nouvelles de la nuit
aux arrêts situés sous le niveau de la mer.
Les gens étaient en mouvements, chagrins et
taciturnes sous le cadran des horloges.
Le train transportait
les pardessus et les âmes.
Dans tous les sens, des regards
lors du voyage dans la montagne.
Et nul changement en vue.
Près de la surface pourtant, les bourdons
de la liberté s’étaient mis à vrombir.
Nous sortîmes de terre.
Une seule fois, le pays battit
des ailes avant de s’immobiliser
à nos pieds, vaste et verdoyant.
Les épis de blé arrivaient en vol
au-dessus des quais.
Terminus! J’étais allé
bien au-delà.
Combien étions-nous encore? Quatre,
cinq, à peine plus.
Et les maisons, les routes, les nuages,
les criques bleues et les montagnes
ouvrirent leurs fenêtres.
©Tomas Tranströmer, Œuvres complètes. Traduit du suédois par Jacques Outin, Castor Astral
Une ombre mutilée règne comme une araignée
sur les voies que les veines suivent
pour entrer dans les poumons
elle déteint
pour ne former plus qu’un rocher
de cette région froide l’élancement du silence
part en spirale à la conquête de l’infiniment petit
atteint les plages sacrées de l’âme
comme une armée de lambda

Un loup rôde dans mon âme
Les larmes tremblent à la lisière d’une forêt de rides
petites branches vides que laissent les secondes quand elles sondent le néant
Quelle est cette mécanique qui décide des rives
qui trace les pays épargnés par les tempêtes de pourquoi
L’endroit où je ne suis pas une proie devient toujours de plus en plus étroit
Un loup rôde sur mes voies et ameute les pensées creuses
Comment éteindre cet incendie de cris
rompre sa course vers la folie.

Saturn’s A Ring From the Inside Out
La réponse n’existe pas. Il n’est que des questions, des terrains vagues ou des mers de désolation. Toutes les traces que tu prends pour des preuves, ne sont que les indices de ton errance éternelle. Toujours, tu reviens sur tes pas , meurtri ou guéri, consolé ou ébloui. Il n’est que l’exil. Il ne coule nulle part ailleurs, ce fleuve bleu gorgé d’étoiles, que dans le regard que tu portes sur le monde. C’est de toi que ruissellent toutes les promesses, c’est de toi que suintent l’abandon et la désespérance.
Si tu cesses de lui faire porter des perles et des velours, si tu cesses de lui confier tes rêves comme la sève aux nervures des feuilles, comme les spores aux vents, il n’est plus rien le monde. Sa table est dévastée, les lits de ses rivières sont vides et il est silencieux. Désertique et solide, il tourne autour du vide. C’est ton travail de fourmi, comment tu le décortiques et pourquoi tu le questionnes inlassablement qui tisse le nid pour reposer ton vol ou les filets pour retenir ta débâcle. Ce sont les détours de tes rivières qui laissent leurs alluvions dans les coudes.