Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
J’avance poussant devant moi mon ombre
le vent invite dans mes yeux les larmes
le froid les guide sur mes joues
comme un troupeau de chèvres de montagne
j’avance un sourire sur les lèvres
vagues à l’amertume légère
parfois je les efface parfois elles disparaissent
laissant une minuscule empreinte de sel
sans savoir vraiment si la voie qui souvent me fatigue
me renvoie un écho troublé
me mènera à l’endroit où nos paroles se joignent
où nos souffles nagent et où les murmures
les colorent comme aurores boréales
Plus grand qu’un corbeau
c’est du moins un croassement aussi gros
qui laisse songer que l’envergure et la taille du bec
ressemblent à celles d’un hideux caverneux aux yeux qui pétillent de haine
mais le vent nous rappelle le poids de la feuille
la forme de son corps frêle
et sa chevelure de nervures presque solaires
ne pèsent rien ni les syllabes et les voiles d’un blanc polaire qui les baignent
afin qu’elles sonnent inaltérées
serais-je cette virgule de plumes irisées
qui pour paraître invincible signe
des chants qui grincent et ne tiennent nullement compte
de la réalité?
Comme nuages les rivages se dissipent au large
il devient impossible de savoir ce que cache la mer et même de reconnaître avec certitude les contours de l’île
pourtant
de la colline comme d’une épaule s’écoule une chevelure
de myrte de bruyère de ciste
d’immortelles
senteurs
Je ne pourrais dire il vente
car je sens bien que le vent n’a rien d’aussi méthodique que la pluie
il habite l’horizon
est né de la montagne
le vent est un petit animal
étourdi fort soudain
est-il possible de le maintenir sur la paume des mains
même à la voile il échappe
J’ai ouvert la porte vers le jardin et la nuit est entrée. Je n’ai d’abord pas compris pourquoi elle avait tant de hâte. Dehors aucun vent, seuls quelques arbres frissonnaient légèrement, le ciel était bai. L’air avait une odeur de fleurs blanches.
Je ne parvenais plus à trouver les formulations correctes pour exprimer et comprendre ce que je ressentais d’infiniment maussade comme si au fond de moi, il y avait la même vase qu’au fond d’un lac. Sans plus penser à rien, je contemplai l’horizon se profiler au loin. Entre les arbres, je devinais la mer. Les vagues. Les rochers, la plage.
Un énorme tronc d’arbre en bronze gisait sur l’horizon.
Peu à peu est apparu, une caravane de chameaux, d’éléphants. Lentement, je me suis aperçu qu’il s’agissait d’un mirage, une suite indéterminée de nuages stagnait près des rivages. J’avais du mal à respirer. Il m’était impossible de détacher mon regard du large et puis j’ai compris que ce que fuyait la nuit c’était le jour. Elle s’était trouvée comme aimantée à mon âme. Elle ressemblait maintenant à un mouchoir.
En grandissant, le jour réveilla le vent, les collines et l’éblouissante brume matinale. Les corbeaux grinçaient plantés à la cime des pins. Longtemps ils occupèrent les sommets à la manière des spectres seulement visibles par leurs ombres agrandies. Leurs croassements semblaient provenir de nulle part.
Je fis quelques pas dans le jardin. Quelque chose me suivait souplement. Un chat se frottait à mes jambes, doux, sombre et paisible. Je finis par le suivre jusqu’à ce qu’il disparaisse en sautant par dessus le mur. J’avais comme un caillou dans le ventre, du sable dans la gorge, des larmes me causaient un puissant mal de tête. Plus rien désormais ne ferait que je me sente un jour libre. Débarrassé de cette carcasse, cet échafaudage dans le vide, ma vie.
Dans le maquis il y a toujours cet olivier qui quand le vent vient ressemble à une source
Ses feuilles s’écoulent comme les ondes vertes des fontaines en gloussant
Peut-être que quelque part sous ses pieds
Loin entre les racines venu de la colline vit un ruisseau
Dans la forêt de pins les eucalyptus servent de lisière
ils n’embaument pas que l’ombre
le soleil emporte quelques vagues senteurs
au large
je ne sais plus très bien si l’écho est celui qui provient
de l’écume contre les rochers
ou des écorces qui tombent en lambeaux des troncs
sur les sols recouverts d’aiguilles et de vieilles souches
mentalement entre ces univers il existe un ruban odorant et phosphorescent
ou naissent et grandissent les aurores
parfois je suis étonnée d’apprendre que la frontière n’existe que pour moi
que tout est incroyablement simplifié unifié par une croyance
une théorie universellement reconnue
parfois je prends conscience du poids d’un poème
sa voix est inouïe
elle a ce goût mentholé qui ouvre
l’espoir en même temps qu’il découvre l’immense territoire
de la solitude.
Vincent van Gogh: Pine Trees in the Garden of the Asylum Saint-Rémy: 5-22 October 1889 (Amsterdam, Van Gogh Museum)
Le sentier est escarpé. C’est une carcasse de pierres, de rochers désobéissants.
Les ronces le poursuivent sans pouvoir l’arrêter.
Se répandent autour de lui d’ immortelles fragrances de fleurs, de fruits, de feuilles sèches.
Ces senteurs ressemblent à celles du soleil lui-même.
Le sentier n’aime rien
que la poussière et le vent. Il va souvent saoul
vers la mer sans poser de question
il évite soigneusement de répondre à celles que j’ai envie de poser.
Le sentier mène une vie de monstre silencieux, il serpente.
Parfois, je le sens frémir à cet endroit où il commence.
À l’endroit où il emboîte le pas à la forêt femelle aux essences de pins, d’acacias et d’eucalyptus.
Le sentier s’égare, s’insinue parfois jusqu’à mes cheminements et rêve
La nuit, le sentier en sinuant rejoint seul le ciel et
plante sa propre étoile au dessus de sa crête.
Je l’ai suivi jusqu’à ce que je tombe
un instant j’ai apprécié cet écroulement de moi-même
froissée comme une feuille
j’ai regardé le ciel avancer comme si le monde ou ce qu’il en restait tournait autour du point de ma chute
j’avais mal
l’onde de choc parcourait encore tout mon corps
sans en sortir elle s’amplifiait
il fallait que je me relève et que je reprenne la marche
debout tremblante la douleur brûlait
dans mes paumes
j’ai marché longtemps en ignorant mon corps
en faisant comme s’il n’existait plus
comme s’il était la seule entrave
à la vie
voilà comment je suis devenue un fantôme
parmi les ombres et les parfums d’écorces
Toujours je suis le sentier
qui prendra soin des plantes sauvages
que rien ne protège de l’écrasement
j’appréhende la perte définitive
des mondes invisibles
qui se trouvent au-delà de mes perceptions
je redoute infiniment l’ignorance
j’avance suivant la trace affaiblie entre les végétations
hier cela m’a menée jusqu’à
un endroit où les racines des oliviers
avaient retourné la terre
le sol ne retenait plus aucune empreinte
si ce n’est celles d’un troupeau
de nuages
les vieux arbres arboraient des branches
qui ne portaient ni feuilles, ni fruits
seuls restaient presque suspendus au vide
les nids méticuleusement brodés entre les branches les plus fines, les plus hautes
difficile de prétendre qu’ils n’étaient plus habités
Transcrire
le ruissellement des ombres sur les troncs comme si elles cherchaient à fuir l’emprise du vent
comprendre
qu’on distribue aux éléments des noms
apprendre
les fleurs
manipuler avec tendresse
les jeunes pousses
imprimer
le parfum végétal de l’air
regarder
l’écume de la vague face aux profondeurs d’un bleu nocturne
comparer
la griffe du chat à celle d’une étoile filante
ne pas se questionner à propos de
la présence de la lune en plein jour
apprécier la disposition
des astres au dessus du maquis sauvage
oublier volontairement
tout ce qu’on m’a appris
rester
au large seule comme si je ne voulais plus voguer à contre vent
Le chat s’était posé non loin de moi sous la tonnelle
afin de profiter d’un même brin d’air frais
alors que j’allais me mettre à écrire
est apparue calme décidée
une belette
comme pour marquer
entre l’exubérance affolée du jardin et la maison ouverte
un trait d’union
un trait vif d’une certitude
aiguisée
soudain le chat
la belette alors
a dessiné
un dernier trait
enchanté
entre le jardin et le ciel
entre ce que j’allais écrire et la réalité qui ne peut me rappelle-t-elle que s’échapper comme elle
le point final -mais serait-ce le dernier- je le pose comme un chat endormi
aux abords d’un rêve plus vrai que nature les souvenirs le soulignent et l’encerclent
avec de plus en plus d’insistance
petits yeux de jais fourrure de feu et de neige est-il possible que
l’animal
ait jamais eu l’intention de se défendre au lieu de fuir dans une faille entre deux rochers
le jeu inhérent au monde peut commencer
en même temps que le jour
je commence ma partie en le contemplant
pourquoi ne serait-il plus possible
de simplement admirer ce à quoi
je ne prête que des mots
peu m’importe qu’une voix
dans mon dos
répète qu’ils sont tous faux
le ciel est un pétale
la colline un fauve
la mer échange
brumes contre reflets et
ondes contre ondes
S’occuper d’un végétal
c’est presque comme s’occuper d’un poème
il existerait tout aussi bien en mon absence
sans que j’en ai la moindre connaissance
J’aménage dans la terre que j’ai nourrie
abreuvée en toute légèreté
un habitacle à deux étages
une chambre noire pour développer les racines
une chambre claire pour les tiges les épines les feuilles
les boutons les rejets
J’attends je projette des floraisons
j’observe
j’imagine des constructions de feuilles
je me rends apte à comprendre un langage
qui n’est pas encore le mien
puisqu’il n’use d’aucun mot
je rectifie toujours tous mes gestes
dans un souci de perfection
qui ressemble au meilleur usage
de la lumière
au plus judicieux partage de cette portion d’espace
je regarde le présent advenir