Vase

A FINE AND MAGNIFICENT FAMILLE-ROSE ‘PEACH’ VASE, TIANQIUPING
SEAL MARK AND PERIOD OF QIANLONG

Un vase brisé
des milliers en moi

et

lorsque je me demande
pourquoi tant d’éclats
la réponse va vers les racines penche vers les hampes florales les feuilles

et

un développement dans l’espace d’une émotion liée à une autre
encore en train de se figurer comment germer au-delà de soi

et

des autres


un bruit court dans le lit d’un ruisseau jusqu’à son extinction
jusqu’à ce point où je comprends qu’il ne s’agissait probablement

que d’un dessin à la surface 

une illustration coriace 

qui ne va pas au delà du vase lorsqu’il était intact.

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source image

Ajourner

Edward Hopper

Un jour lourd comme le soupçon que l’on a de soi

que faire de lui aujourd’hui

l’occuper sans référence à tous les autres jours lourds vides comateux

démunis de larmes et de salives

un jour sourde virgule qui ne comprend pas le temps

mais pourtant le scande

un croc le mange, une serre l’encercle, la faim le broie

ce jour se nient se nouent se découplent

les racines de toutes les questions

la plus lourde se décompose

en – que- suis-je 

un jour parfait comme tous les autres

impossible à suporter

Une ombre

Le monde est une ombre et pour l’éclairer tu n’as que 

les mots d’un poème

dans lesquels tu ne te reconnais pas

une ombre épaissie pour l’élucider tu n’en as que l’idée

comme une rose du désert mi rage mi poussière

Une ombre et sa parole donnée à ce fantôme qui porte

le même nom que toi et

dans lequel tu peines à reconnaitre 

ce qu’il a de toi si ce n’est 

son coeur presque déjà froid et sa voix 

qui se délite au contact des lettres fébriles

K et O


source image: ici

Noir au fond de son âme


Simulation du comportement d’un rayon lumineux bleu à l’approche d’un trou noir (non visible). À mesure de son approche se produit un effet de dilatation du temps. À cause de cet effet, la longueur d’onde de la lumière augmente, et la couleur de la lumière passe progressivement du bleu au rouge, en passant par toutes les couleurs ou longueurs d’onde intermédiaires.

Le vent chante au quatre coins

de la fenêtre

d’une flamme il

incendie le cadre

il prendrait feu le tableau

s’il ne faisait noir au fond de son âme

s’il ne pleuvait pas inlassablement  dans 

sa tête son ventre

des singularités

le vent est l’instrument des étoiles

qui tendent leurs vrilles et filent vers

l’horizon des évènements

qui les avale

Déluge

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Captain Tenneal via Flickr Lester River 5

Bien sûr, il y avait une sorte d’inquiétude qui régnait dans le jardin. Les nuages un peu plus lourds, un peu plus gris que d’habitude et le vent caché je ne sais où. Juste avant que cela ne se produise, un goutte de pluie est tombée sur mon épaule et trois autres sur le sentier afin que je la sente et que je les vois très clairement. Mais j’avais à faire dans le jardin et je n’ai pas vraiment prêté attention à ses signes si fins et si petits. Les fleurs s’échangeaient des parfums citronnés. Les bourdonnements des abeilles avaient disparus et la plupart des chants s’étaient tus. Mais qui s’en soucie si l’on sait que la machine s’enraye quotidiennement, s’arrête puis repart comme si à chaque fois il s’agissait d’un miracle . 

Soudain, le vent est sorti de son antre en courant, il faisait presque frais. Comme s’il ouvrait les entrailles rocailleuses de la colline, l’orage est né poussant un grognement monstrueux. Un dragon rutilant venait de naître. Plusieurs fois, la foudre est tombée sur la mer, électrisant son corps et sa chevelure d’argent.

Puis lentement, le dragon s’est mis à avancer à grands pas, broyant à chaque étape un rocher. La terre subissait les vibrations puis d’un seul coup cédait, se déchirait affreusement. Le silence après le rugissement était sans doute ce qu’il y avait de plus effrayant, la vie suspendue dans ce laps de temps entre deux battements de coeur du monstre semblait si peu de chose. Une peur en plantant sa lame dans mon ventre me poussait à fuir mais comme me prouver que cette crainte ne faisait nullement tressaillir l’animal transi en moi et son instinct, je restai sans bouger plantée au milieu du jardin. Je ne songeai même pas à me protéger d’une éventuelle pluie. Tellement de fois, la menace de l’orage ne s’était pas concrétisée. Les fleurs, les feuillages malgré leurs prières insistantes souvent n’avaient pas été écoutées. Et puis, je venais de m’entendre dire: «  De toute façon, c’est trop tard. »

En quelques secondes, le jardin et tout ce qu’il contenait furent isolés du restant du monde. Hormis la pluie torrentielle, plus rien n’existait. La cohorte de gouttes puissantes d’une couleur métallique et ses galops multiples formaient un obstacle infranchissable. L’orage engloutissait la mer, la baie, la colline et tous ses petits villages. J’étais devenue une fourmi. Où trouver un abri si ce n’est en soi-même?  

En moi aussi, au plus profond de la moelle de chacun de mes os, il pleuvait. Il pleuvait en mes pensées, en mes rêves, il pleuvait sur toutes mes routes, mes yeux étaient inondés, ma tête débordait. Mes cheveux étaient des ruisseaux brutaux et plus un seul mot ne sortait de ma bouche. Je ne cherchai plus l’abri, le réconfort d’une accalmie hypothétique me tenait à peine debout. Mais comme presque tous dans le jardin, je ployais, je tremblais, je me laissais emporter. Comme seule preuve de ma résistance, je refaisais surface dans le creux des vagues, à leurs crêtes, incapable de dominer le cheval foudroyé  qu’elles étaient. 

Je suis construite sur un volcan, sur une faille sismique, la tectonique des plaques, les destructions totales, les tremblements, l’engloutissement, je connais. Je tiendrai.

La pluie queue épineuse du dragon qu’était l’orage a cessé tout à coup de fouetter mon jardin. Lentement, il a repris sa place originale entre ciel et mer, aux mêmes endroits que les mirages et les caravanes de dromadaires imaginaires. Dans les feuillages, les oiseaux se délectaient des perles, la colline au loin servait à nouveau de berceau à la brume. La mer parlait aux rives de l’infini mais je restai finalement une fourmi. Je reconstruisais déjà un nouveau nid en accumulant des grains de sable. 

Oracle

Dans l’olivier, deux muses à tête bleue
échangent quelques formules magiques
dans une langue que personne ne traduit.

Car les entendre suffit pour comprendre
ce qu’elles prédisent.

Deux muses à tête bleue,
un oracle,
des perles tombent de l’arbre.

Comme des notes de musique,
elles sautillent et me regardent,


me préviennent comme par miracle
d’un funeste destin
si je ne m’échappe.

Voilà deux félins!

Les mêmes qui font leurs griffes
sur les troncs d’arbres et les tapis
de soie

Ecritures

Léon Ferrari

Déplaçant les grosses roches
De la montagne
Le vent
Venu de la mer

Les vagues se cabrent
Mais la nuit n’en parle
Qu’au travers de ma peur

A pas lourdement posés
Sur la terre
Le monstre avance

Tremble comme l’eau 
Soumisse à l’effritement d’elle-même
La boule de laine 
Qui me sert de voix
Elle n’a point peur —dit-elle —
Elle dresse entre les rêves et leurs réalités
De pénibles filets et des dentelles

Tel Icare

Anselm Kiefer Aschenblume (2007-2012) Oil, emulsion, acrylic, shellac and chalk on canvas, 380 x 280 cm

La ville possède encore la carcasse d’un château-fort, deux tours et une muraille comme la mâchoire d’un saurien géant et mort. Il pleut souvent sur cette ville, des gouttes et des mots totalement inutiles. La pluie se disperse comme une foule, elle fuit de canaux en canaux. La rue qui longe le fort et le borde est à sens unique, un tram l’empreinte toutes les 20 minutes, deux rails la balafrent en permanence. Elle donne sur une place qui écarte les bras comme une étoile. La porte lourde en bois s’ouvre parfois. Les salles sont sombres et froides, les escaliers en pierre sont étroits. Lorsque l’on grimpe en haut des tours, on voit la ville, on voit parfois plus loin, on voit surtout la bruine. Milles endroits sinistres dans tout le pays, impasses, avenues, citées où toutes les maisons se ressemblent. Milles tunnels et voies prisonnières de la boue. Tant de prairies nues livrées à l’hiver et toutes ces écoles où l’on impose la même langue, les mêmes habitudes, les mêmes raideurs d’esprit. Tant de larmes avalées, de pensées avortées, de coups subis en silence. Il a choisi la tour qui se dresse vers le nord, vers la rue pavée où passe le tram. Assez des cris de la cour, des cris partout et des paroles blessantes qui le hantent jusque dans le coeur. Un coeur qu’il n’a pas assez dur mais qui encaisse tout ce que la boîte crânienne reçoit d’insultes incompréhensibles, de non-dit rampant, de haine masquée. Sans un regret, sans un regard vers le passé, il s’élance tel Icare dans le ciel en train de boire les derniers reflets du soleil.