Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Insensiblement la matière se dissout en même temps que s’étend l’univers jusqu’à ce qu’il rencontre la double frontière souple et soluble de lui-même et de l’autre univers invisible va ce vaisseau de poussières particulièrement peu docile presque semblable au vide égal à rien
mais chargé d’une manière infime d’énergie positive
Je m’écris une lettre sans avoir rien à me dire. Une lettre pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies extérieures et anonymes. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots écrits avec soin.
Les formes seraient décrites comme s’il m’était possible d’apprivoiser l’espace et l’inconnu. Une lettre pour contourner la peur, le jugement hâtif, la plainte calomnieuse. Donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.
Unstable, May 2014, bvde
Parfois il me semble froidement que ma vie se résume à une forme abstraite, à une composition d’instants loin les uns des autres. Ma vie est un puzzle auquel il manque toujours une pièce.
Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Toile tendue en guise d’espoir sur laquelle s’imprime instinctivement cette sensation de manque et la solitude que je porte comme un vêtement. Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.
Est-il possible de s’écrire une lettre alors qu’on ne se sent pas la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant, s’asseye à la table et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie et se laisser naviguer n’importe où.
Il faudrait un autre mot épidermique pour désigner cette petite frontière qui se plisse se ride dès que le temps laiteux se met à bouillir dans ma casserole
Il revient quelques fois sur ses pas chaque fois que croustille la feuille sèche que les aiguilles abandonnées des pins signalent l’heure des ombres
il revient guidé par la douceur de l’ habitude humant l’humus parfois il s’arrête et trempe sa langue dans l’eau d’une flaque il revient goûter la lune ou croquer une étoile
Sous la coquille dans sa capsule une fleur longue à naître ses langues de feuilles son bulbe
Bertrand Els
elle sait qu’en fin de tige elle explosera en maints pétales et pistils blancs
Bertrand Els
quelques grains pourront boire un peu de vent tellement de soleil que la distinction entre lumière et brûlure sombre sera sans importance
Bertrand Els
Sous la coquille la fine membrane qu’il t’est soit-disant interdit de franchir une bulle solaire et au-delà une absence peut-être du jour des heures du temps tel que tu le connais
Dans le ciel, juste le souffle bleu des vagues et royalement, le milan. De ses plus belles plumes, il inscrit une ombre. Entre elle et lui, le fil d’une toile d’araignée. Se suspendent alors qu’il accorde ses phrases, les battements d’ailes du papillon jaune, les battements de coeur du batracien, du rongeur, de la couleuvre à collier.
Quand l’ombre est enfin ajustée, le monde se suspend. On l’oublie pour remarquer que derrière la colline un troupeau de nuages broute et puis sans doute s’endormira sur le versant sombre de la montagne. Leurs rêves ne se dissiperont pas avant ce soir.
Plusieurs fois le regard du milan croise celui du petit cadavre. Il y aurait comme une passation de pouvoirs. Aurait-on cessé les combats? L’arbre grince, un oiseau signe le contrat en se faisant passer pour un cobra. Le papillon reprend sa promenade de pétales, les reptiles regagnent les plis ensoleillés du muret. Sur les branches des haies parfois se croisent les doux regards noirs de quelques rongeurs si petits.
La feuille fera semblant d’avoir tout oublié, il faut que tout recommence, même la brièveté.