La cathédrale

Lorsque je ferme les yeux, je vois l’image d’une construction qui ressemblerait à une cathédrale. Les chants des mots lui donnent de la ferveur. Les phrases en sont la structure et se disposent pour en assurer la beauté et la solidité.

En posant la première syllabe, après avoir franchi le porche, on glisse dès les premières lettres vers les mots de la nef et puis, ensuite, vers ceux qui construisent l’abside. Les vitraux chantent en vers. Le chœur est une prose simple, pour l’entendre, il faut que quelqu’un en joue les quelques notes en tapotant de ses doigts. Le monde paisible repose sur les voûtes, il s’est choisi des colonnes aux bases solides qui se dressent comme de belles évidences. La rosace est un œil lumineux. Le tabernacle s’ouvre sur un tout petit secret dont l’émeraude luit distinctement encerclée d’or, adulée par le jour.

La charpente est une phrase en dentelle. Le clocher pointe le ciel du même doigt que l’enfant.

Les mots sont soudés les uns aux autres. Pas un seul ne pleure, tous se tendent. La cathédrale serait comme la prière que l’on fait au silence.

Coupable

Francis Bacon, « Head VI » 1949

 

 

Je porte depuis toujours la culpabilité sur mon dos. C’est lourd. Je suis coupable d’être né. De vivre et de respirer. Je suis coupable des mensonges qui ont suivi. J’ai volé et j’ai rogné. J’ai usurpé.

Il n’est personne que je hais autant que moi. Je suis incapable de tenir même ma parole. Je ne suis conforme en rien et change constamment de chemin.

Pour payer ma dette, je voudrais que l’on m’envoie une fois pour toute en enfer. Que j’y aille en rampant hideusement jusqu’à ces quelques mots. Qu’ils me plongent dans leur bouillante âpreté, qu’ils me désolent, me déshumanisent.

Que je sois aussi monstrueux que la bêtise, aussi lâche que l’ironie, aussi gras que l’intelligence.

Je veux pouvoir mettre mes pieds sur la table, roter plus fort que les porcs. Ne plus rien savoir.

Pourvu que je n’ai plus sur le dos cet embarras, cette poisse gluante et ce mot: coupable.

Tout ce que je ne comprends pas

J’ai peur. Ne me demande pas de quoi. Je ne sais pas. Peut-être n’ai-je peur que de moi. Sans comprendre pourquoi, je sens la peur en moi. D’abord, toute petite, elle se déploie alors que je respire. Elle prend toute la place. Elle sort de mon poing, saute sur mon cœur, galope dans mes veines et se couche sur mes poumons. Elle me fait perdre la voix, brouille ma vue de larmes et picore quelques uns de mes plus beaux rêves pour que je les oublie. J’ai peur.

J’ai peur du noir, celui de l’ombre, celui de la nuit et des morts. Je n’ai pas peur du bleu, même très foncé. J’ai peur du rouge, celui du piment, celui du sang, celui qui pue la haine. Je n’ai pas peur du rose. J’ai peur du jaune. J’ai peur des hypocrites, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Ils ne parlent pas clairement, se cachent derrière les doubles sens. Au lieu de jouer, ils tuent l’espérance. J’ai peur du gris. Celui de l’orage et de la pluie. J’ai peur du bruit. Violent . J’ai peur du silence. J’ai peur de la souffrance, la torture qu’elle impose à l’autre. J’ai peur de la douleur, sous toutes ses formes, même les plus petites. J’ai peur des rats qui transmettent la peste et des chiens que l’on dressent à mordre. J’ai peur des femmes. J’ai peur des bourreaux, des joueurs de rugby et de foot. Ma peur devrait pouvoir se limiter à cela, ne crois-tu pas? Et bien non, là où je m’habitue à elle, elle ne reste pas. J’ai peur de tout ce que je ne comprends pas.

La fracture prend racine

Je me suis brisée le jour où je suis tombée de mon enfance. On m’avait poussée à devenir adulte. Je n’ai pas voulu souffrir de ces mêmes rages. Mes mots ont choisi ce jour-là, une autre voie. Mes rêves ont fait semblant d’être morts. Mon corps a continué de grandir malgré la faille et sans moi.

On ne pourrait plus dire avec le temps, si c’est à ma fracture qu’il est poussé un corps ou l’inverse. Avec le temps mes idées, ont trouvé à se creuser des ramifications. Mes oui, mon innocence ne vivent pas dans les apparences. Cette écorce épaisse et sèche, c’est la vieillesse qui s’entête à me dicter des lois que je n’entends pas. Mon désespoir a perdu son temps à essayer de vous attendrir. Mon ventre aura toujours faim. Je le sais, je le sens.

Mes idées ne sont pas forcées d’habiter là, dans ce tronc. Dans cette coquille de noix qu’on pourrait trouver laide. D’ailleurs, on le voit, plus personne n’habite cette dépouille. Ce n’est plus un humain qui s’est planté là. C’est l’obstination, le refus. Ma fracture. Mon nON.
L’image

Berlinde De Bruyckere

Les joyaux du jour

Gerechtigkeit-1537

Comme un ruisseau sur sa peau, coule la lumière. De son front au menton. De l’épaule jusqu’au sein. Du nombril à la hanche. Caché dans le pli de la jambe, dans l’ombre se devine son sexe. Il se donne ouvertement à l’imagination, sans ostentation phallique.

Elle n’est pas nue, un tissu transparent, léger comme le vent, la caresse. Je la regarde. Son épée me fait fuir elle ne m’en fera jamais connaître la pointe.

Elle regarde bien au delà de mon épaule, sans sourire, sans un mot. Comme si elle voulait me signifier qu’il n’y a pas d’autre vérité que la Beauté. De plus juste équilibre que celui dévoilé par sa nudité. L’éclat voluptueux de sa chair propose au monde de se taire et c’est ce qu’il fait. Son corps rayonne dans le noir, s’impose à toutes les lectures.

Son sexe envoûte comme un parfum. Discret comme un bourgeon, il attend la larme du désir ou les voeux de la passion. Il est comme un enfant, comme le plus petit des ruisseaux. Pur et fantastique. Il est comme le chant des sirènes qui font perdre le cap aux bateaux.

Son nombril contient à lui seul tous les noms que l’on donne aux oiseaux. C’est un cyclone, une grotte secrète, l’oeil félin de la faim, le nid pour l’amour.

Ses seins sont les joyaux du jour que jalousent les roses. Deux petits pains dont la rondeur comble la main. Deux perles de satin que l’on porte à sa bouche.

Il est un endroit où le bleu du ciel descend directement sur la terre, sans pleurer, sans trembler. Il pose le pied dans l’eau, fait quelques pas plus foncés sur la mer et puis vient s’allonger sur le sable au soleil. Le sable devient sensiblement plus doux.Les vagues sont des jeunes-filles qui rient en chatouillant follement les pieds des collines et les épines dorsales des rochers.

Il est un endroit où le vent dans les buissons scintille comme l’or ou la soie. Il est un endroit où l’embrun ne va pas. Où les verts sont plus envoûtants que les velours et les blancs plus francs et plus passionnés que le rouge.

La terre est souple, les secondes ne mangent pas les saisons. L’épine ne nous sert pas. On n’attend pas que vous ayez soif pour vous donner de l’eau. Elle se repose sur la peau en faisant des perles ou des ô, comme les roses quand vient l’aube.

Il est un endroit où le soleil ne brûle pas mais dépose partout son mot et sa prose. N’y allez pas, ne le souillez pas de vos pas. Votre œil ne comprendrait pas, votre oreille ne l’entendrait pas, votre cœur ne saurait comment faire.

Car la Beauté ne s’apprivoise pas même si l’on croit la tenir enfin au bout de ses doigts, qu’elle habite dans un jardin, qu’elle se repose sur une hanche ou dans un sein.

Même si l’on croit la reconnaître et en lire un par un tous les principes lorsqu’ils dansent autour d’un sexe, se déploient avec fureur dans un corps qui vous laisse goûter l’amour dans une larme de sueur.

Il m’arrive de croire que ma quête est sans espoir, qu’il me faudra à tout jamais attendre, vouloir, chercher. Partir et repartir.