Relu

J’ai relu Roland Barthes. Dans  « le plaisir du texte », j’ai souligné les passages suivants et je les mets ici, pour rappeler ce que certains auteurs semblent avoir oublié.

«  est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases: une Pense-Phrase (c’est-à-dire: pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur) ».

et puis ça aussi « On dirait que l’idée de plaisir ne flatte plus personne. Notre société paraît à la fois rassise et violente; de toute manière frigide. »

et cela: « l’artiste peut passer à un autre signifiant: s’il est écrivain, se faire cinéaste, développer d’interminables discours critiques sur le cinéma, la peinture, réduire volontairement l’art à sa critique. Il peut aussi donné congé à l’écriture, se soumettre à l’écrivance, se faire savant, théoricien intellectuel, ne jamais plus parler que d’un lieu moral, nettoyé de toute sensualité de langage. Il peut purement et simplement se saborder, cesser d’écrire, changer de métier, de désir. »

Roland Barthes

J’aime tout

 

Je l’aime. Je l’aime et j’aime la nuit qui se repose sur son corps sans faire le moindre bruit. J’aime l’ombre qui berce mon coeur jusqu’à ce qu’il s’endorme sans le moindre remord. J’aime le soleil qui entre dans sa chambre sur la pointe des pieds alors qu’il court comme un voyou, dans la rue, depuis le tout début de la journée. Comme un chat j’aime qu’il chatouille ses paupières, comme moi, il aimerait qu’elle se lève.

J’aime sa main de nouveau né, sa bouche de chaton, sa toute petite chanson. J’aime les étoffes qui recouvrent sa peau, blanche et innocente. J’aime le bout de ses doigts de pieds, chaud et doux comme de nouveaux bourgeons. J’aime la courbe de sa hanche, son genou et chacun de ses plis. J’aime le sommeil qui comme un fol amant ne veut pas la quitter. J’aime son pied sur le plancher, j’aime sa main sur le matelas, j’aime ses jambes, j’aime ses cuisses et ses fesses.

J’aime son sexe, son ventre, ses seins autant que ses épaules. J’aime son dos et le creux de ses reins. J’aime toutes ses taches de beauté, chaque petite écorchure, chaque petite blessure. J’aime l’air qu’elle respire et celui que me donne dans ses baisers, j’aime chaque objet sur lequel elle pose son regard. J’aime l’eau qu’elle boit et celle qu’elle fait couler sur sa nudité pour se laver. J’aime son espace, sa liberté, sa gourmandise, sa douce volupté.

J’aime la terre qu’elle malaxe des mains, celle qu’elle foule des pieds. J’aime son jardin, j’aime les plantes de son jardin, les insectes de son jardin, le ciel juste au dessus de son jardin. J’aime la mer juste en dessous de son jardin, j’aime les tortues de son jardin, j’aime tous les arômes de son jardin. J’aime le vent qui froisse la surface de la mer, grignote les falaises et sculpte les rochers. J’aime tout ce qui fait son univers.

Mais toi! Toi, qui n’a même pas la moindre idée de tout ce qu’elle t’accorde d’emblée, Toi, qu’elle semble toujours mettre au dessus de la mêlée, alors que tu ne l’as même pas désirée. Et bien toi, je ne t’aime pas.

Rien, rien

« Car la pression qu’on voulait exercer sur nous pour nous arracher les renseignements recherchés était d’une espèce plus subtile que celle des coups de bâton et des tortures corporelles : c’était l’isolement le plus raffiné qui se puisse ima- giner. On ne nous faisait rien – on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de cha- cun de nous un vide complet, en nous confinant dans une cham- bre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres, de l’intérieur, plus sûrement que les coups et le froid. Au premier abord, la chambre qu’on m’assigna n’avait rien d’inconfortable. Elle possédait une porte, un lit, une chaise, une cuvette, une fe- nêtre grillagée. Mais la porte demeurait verrouillée nuit et jour, il m’était interdit d’avoir un livre, un journal, du papier ou un crayon. Et la fenêtre s’ouvrait sur un mur coupe-feu. Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines : on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais jamais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespéré- ment seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes. On n’avait rien à faire, rien à en- tendre, rien à voir, autour de soi régnait le néant vertigineux, un vide sans dimensions dans l’espace et dans le temps. On allait et venait dans sa chambre, avec des pensées qui vous trottaient et vous venaient dans la tête, sans trêve, suivant le même mouve- ment. Mais, si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus. On attendait quelque chose du matin au soir, mais il n’arrivait rien. On attendait, re- commençait à attendre. Il n’arrivait rien. À attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jus- qu’à ce que les tempes vous fassent mal. Il n’arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul. »(…….)

« L’interrogatoire n’était pourtant pas le pire. Le pire c’était le retour à ce néant, juste après, dans cette même chambre, de- vant cette même table, ce même lit, cette même cuvette, ce même papier au mur. Car à peine étais-je seul avec mes pensées, que je me mettais à refaire l’interrogatoire, à songer à ce que j’aurais dû répondre de plus habile, à ce que je devrais dire la prochaine fois pour écarter le soupçon que j’avais peut-être éveillé par une remarque inconsidérée. J’examinais, je creusais, je sondais, je contrôlais chacune de mes dépositions, je repassais chaque question posée, chaque réponse donnée, j’essayais d’apprécier ce que leur procès-verbal pouvait avoir enregistré, tout en sachant bien que je n’y parviendrais jamais. Mais ces pensées une fois mises en branle dans cet espace vide, elles tournaient, tournaient dans ma tête, faisant sans cesse entre elles de nouvelles combinaisons et me poursuivant jusque dans mon sommeil. Ainsi, une fois fini l’interrogatoire de la Gestapo, mon propre esprit prolongeait inexorablement son tourment avec autant ou peut-être même plus de cruauté que les juges, qui levaient l’audience au bout d’une heure, tandis que dans ma chambre cette affreuse solitude rendait ma torture interminable. Autour de moi, jamais rien d’autre que la table, l’armoire, le lit, le papier peint, la fenêtre. Aucune distraction, pas de livre, pas de journal, pas d’autre visage que le mien, pas de crayon qui m’eût permis de prendre des notes, pas une allumette pour jouer, rien, rien, rien. Oui, il fallait un génie diabolique, un tueur d’âme pour inventer ce système de la chambre d’hôtel. Dans un camp de concentration, il m’eût fallu sans doute charrier des cailloux, jusqu’à ce que mes mains saignent et que mes pieds gèlent dans mes chaussures, j’eusse été parqué avec vingt-cinq autres dans le froid et la puanteur. Mais du moins, j’aurais vu des visages, j’aurais pu regarder un champ, une brouette, un ar- bre, une étoile, quelque chose enfin qui change, au lieu de cette chambre immuable, si horriblement semblable à elle-même dans son immobile fixité. Là, rien qui puisse me distraire de mes pensées, de mes folles imaginations, de mes récapitulations ma- ladives. Et c’était justement ce qu’ils voulaient – me faire ressas- ser mes pensées jusqu’à ce qu’elles m’étouffent et que je ne puisse faire autrement que de les cracher, pour ainsi dire, d’avouer, d’avouer tout ce qu’ils voulaient, livrant ainsi mes amis et les renseignements désirés. »

 Stephan Zweig
« Le joueur d’échecs »

Mon Ange

J’ai mal au cœur. On joue du tambour au fond de moi. Un étrange cortège se prépare à prendre le pas. Mon sang bat la débâcle.
Je marche contre le vent et contre tout.
Je m’enfonce de plus en plus dans ce qui ne ressemble plus à de la peur. Le temps se défait des secondes, très lentement. Il perd son sang goutte à goutte.
Les étoiles que tes paroles ont brodées, pour moi, dans la nuée, jettent à mes pieds, les baisers que tu leur avais confiés. Elles remontent en jouant le long de mes jambes jusqu’à mon sexe. Je me sens enveloppée de toutes parts par tes caresses. Tu te promènes en mon corps comme un nouveau nénuphar.
Je veux me laisser manger par un ange, pour la seconde, faire partie de ton monde. Je t’abandonnerais mes frontières à fin de gagner les tiennes. Je veux revendiquer ton âme, la nouer enfin à la mienne. Te convaincre que ton corps de femme, le tien uniquement, est d’une Beauté idéale. Il survole avec infiniment de patience, les apparences dociles que la jeunesse accorde en se moquant des autres femmes. Dans les eaux de ton lac, dort un tigre, ma chérie. Il transgresse le temps d’un coup puissant de griffes pour accéder à ton éternité pleine et ronde.

Superflue

Je suis une particule infiniment petite et superflue. Je ne serai jamais un tout, un ensemble cohérent et logique. Un objet. Je flotte dans les rayons de lumière, je me défais de toute attache. Jamais je ne me love nulle part. Je me pose, je m’appose. Je ne m’impose pas.

Je suis un bout perdu, une miette, un morceau restant qui n’est jamais dû. Je suis la dissolution en marche. L’éternel détricotage de la matière. Je me décompose en permanence.Un grain de sable a plus de raison que moi. Il s’écoule aussi vite que les secondes, s’agglutine à ses semblables. Moi, je m’enfuis en tournant sur moi-même, à l’infini.

Je brille, je vole et vais partout, là où jamais personne ne décide. J’ai choisi de n’être vue pas personne, de ne pouvoir être contenue quelque part. J’ai choisi d’errer dans l’air.

 

 Point final

Lu

« En fait, on parle de passé lointain, mais chez l’homme mémoire et réminiscences ne peuvent sans doute être qualifiées de proches ou lointaines en fonction de leur date ancienne ou récente. Il peut arriver que, mieux qu’un fait de la veille, un évènement de l’enfance, vieux de soixante années, soit conservé dans notre mémoire et resurgisse de la façon la plus nette et la plus vivante. Cela ne se produit-il pas plus précisément quand on vieillit? Du reste, n’est-il pas des cas où ce sont les évènements de l’enfance qui créent la personnalité et déterminent la vie toute entière? La chose en elle-même était peut-être insignifiante, mais ce qui, pour la première fois, lui appris que les lèvres d’un homme pouvaient faire jaillir le sang d’à peu près n’importe quel endroit d’un corps féminin, c’était le sang qui avait perlé du sein de cette fille, et s’il avait, après son aventure avec elle, plutôt évité de faire couler le sang d’une femme, le sentiment qu’il avait obtenu d’elle un don susceptible d’accroître la force vitale d’un homme, ce sentiment-là n’était point effacé aujourd’hui même, à soixante-sept ans révolus. »P1171

« Ce pendant le vieillard se demandait distraitement comment il avait pu se faire que le sein de la femelle humaine, seule parmi tous les animaux avait, aux termes d’une longue évolution, pris une forme si belle. La beauté atteinte par les seins de la femme n’était-elle point la gloire la plus resplendissante de l’évolution de l’humanité?
Peut-être en était-il de même des lèvres de la femme. »p1173

Kawabata Yasunari, « Les Belles Endormies »Dans » romans et nouvelles » Classique modernes, livre de poche, Albin Michel
du même auteur, j’ai lu avec le même émerveillement « La lune dans l’eau », « Tristesse et Beauté » et « La mer ».

Marcher

 

Marcher. Vous marchez dans la rue mais vous sentez derrière vous, quelqu’un. Quelqu’un qui presse le pas dans les vôtres. Quelqu’un ou bien est-ce quelque chose? Alors pour en être certain, absolument certain, pour en avoir le coeur net, vous changez brutalement de direction.

Les toutes premières secondes vous êtes rassuré, vous pouvez continuer à être. Être comme n’importe quel être. Quelqu’un qui marche dans la rue, sans couteau dans le dos, sans les cris de sa mère ivre dans un couloir, sans les pleures de sa soeur qui ne voit que le noir.

Marcher. Vous marchez en direction de la ville avec quelqu’un qui presse ses pas dans les vôtres. Une ombre. Un spectre. Un cadavre. Vous espérez vous faire à cette idée, apprendre à marcher. Apprendre à marcher sans plus y penser, sans vous sentir coupable d’être. D’être là. D’être là, marchant à contre courant, jamais dans le bon sens. Vous ne voulez pas vraiment voir que pour vous, il n’y en a pas. Il n’existe pas de route qui mène quelque part. Marcher. Marcher.

On vous bouscule, on vous touche. Le bruit des marchands  vous mord. La lumière des foules, des troupeaux humains qui ont trouvé un chemin, vous jette du sable dans l’oeil droit. Les gens, les choses, en colonies de fourmis, grignotent déjà le peu de pas que vous avez été capable de ramper parmi eux. Comme eux. Ils trouent par leur grouillement, les phrases que vous gardiez dans votre gorge. « non—-s’il vous plaît—– je vous en prie——laissez-moi ——en paix— ».

Comme une pluie d’insectes, ce ramassis de cris, de grincements, de criaillements, d’appels au secours vous entre par tous les pores de votre peau, vous dévore. Vous perfore, vous décompose.

Marcher. Je voudrais tant marcher. Dans la rue, quelque part. Le chant du vent dans les feuilles ressemble de plus en plus à une litanie dont j’abomine convulsivement toutes les paroles.

shoes

Feu

Je ne risque plus de te faire de l’ombre, me voilà feu de brindilles. Je danse. Mes tendons se tendent, mon thorax se bombe et j’effleure la terre de toutes mes extrémités brûlantes. Je suis prêt à exploser, à me mesurer à cette trace tellement plus grande que moi et qui se cache toujours dans la pénombre. j’ai envie de dévier le monde, de défier mon image. Je veux ne plus jamais être sage et pourtant, j’ai tellement besoin de toi pour me laisser fondre.

Je suis fait pour inviter l’air à passer au delà, inviter le sang à bouillir dans les veines et à chanter dans l’oreille ou le regard.

Je suis le coin pour te cacher qui s’échappe en un vulgaire feu de paille. Où te faudra-t-il désormais apprendre à lire les véritables partitions qui orchestrent la vie?

Prendrais-tu plaisir au grand partage du Bien entre tous les spectres qui n’attendent plus rien et ne croient pas que la mort a déjà rongé leurs os? Voudrais-tu être aussi vaniteux qu’eux en croyant que la lucidité leur rendra ce qu’ils ont abandonné?

Je ne serai jamais le verre d’eau que ton âme espère quand elle se brûle à confondre le désespoir.

Tu le sais, il n’y a d’autre chemin que celui de la sève. Non pas le baiser ou le fruit, la feuille ou la fleur mais le désir jamais accompli.

J’ai trouvé l’image ici
J’ai lu ceci
J’ai lu ceci aussi
et encore cela

 

 pour le titre j’ai rafraichi ma mémoire ici
et ici