Marcher

 

Marcher. Vous marchez dans la rue mais vous sentez derrière vous, quelqu’un. Quelqu’un qui presse le pas dans les vôtres. Quelqu’un ou bien est-ce quelque chose? Alors pour en être certain, absolument certain, pour en avoir le coeur net, vous changez brutalement de direction.

Les toutes premières secondes vous êtes rassuré, vous pouvez continuer à être. Être comme n’importe quel être. Quelqu’un qui marche dans la rue, sans couteau dans le dos, sans les cris de sa mère ivre dans un couloir, sans les pleures de sa soeur qui ne voit que le noir.

Marcher. Vous marchez en direction de la ville avec quelqu’un qui presse ses pas dans les vôtres. Une ombre. Un spectre. Un cadavre. Vous espérez vous faire à cette idée, apprendre à marcher. Apprendre à marcher sans plus y penser, sans vous sentir coupable d’être. D’être là. D’être là, marchant à contre courant, jamais dans le bon sens. Vous ne voulez pas vraiment voir que pour vous, il n’y en a pas. Il n’existe pas de route qui mène quelque part. Marcher. Marcher.

On vous bouscule, on vous touche. Le bruit des marchands  vous mord. La lumière des foules, des troupeaux humains qui ont trouvé un chemin, vous jette du sable dans l’oeil droit. Les gens, les choses, en colonies de fourmis, grignotent déjà le peu de pas que vous avez été capable de ramper parmi eux. Comme eux. Ils trouent par leur grouillement, les phrases que vous gardiez dans votre gorge. « non—-s’il vous plaît—– je vous en prie——laissez-moi ——en paix— ».

Comme une pluie d’insectes, ce ramassis de cris, de grincements, de criaillements, d’appels au secours vous entre par tous les pores de votre peau, vous dévore. Vous perfore, vous décompose.

Marcher. Je voudrais tant marcher. Dans la rue, quelque part. Le chant du vent dans les feuilles ressemble de plus en plus à une litanie dont j’abomine convulsivement toutes les paroles.

shoes

Elle, c’est moi

La pièce est plongée dans la pénombre et elle regarde vaguement, dehors, par la grande baie vitrée. Elle se tient à l’écart. L’allumette qui allume sa cigarette éclaire quelques secondes son visage d’une clarté orange. Ses traits sont secs et froids, sans réelle beauté. Ses yeux sont brillants, souples et doux. Le col de sa veste est remonté. Elle regarde sans chercher à comprendre. Un homme semble lui parler. Il fait des allées venues dans la pièce,  passe d’un endroit à un autre. Il ressurgit de la pièce d’où provient un peu de lumière. Sans doute une cuisine où le café est prêt, où les tasses sont sur la table.
Elle  semble ne pas l’écouter. Elle ne parle pas. Ne s’adresse plus à lui. Elle se contente d’être là. De fumer sa cigarette. Elle se détache non seulement de lui, mais aussi de tout ce qu’il peut lui dire. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il peut bien lui dire ? Il lui parle de son travail, de ses collègues, de son impossibilité à les mobiliser pour aucun combat. Il doit lui dire qu’ils sont comme des veaux qu’on mène à l’abattoir. Il s’emballe souvent contre l’abdication, contre l’absence de conscience. L’individualisme et l’égoïsme, la libéralisation à l’outrance le révulsent. Le blessent, le désolent.
Ou alors, Il doit lui parler de ses boutons de manchette, du service impeccable de ce nouveau pressing en ville, du sourire de la vendeuse, du succès de cette affaire. Il doit lui dire que désormais c’est là et là seulement, qu’il ira porter ses chemises. Il lui parle de son père, du cancer qui n’en fait qu’une seule bouchée. Il dit que son père est bouffé par les mêmes vers que ses livres. D’ailleurs, il se demande ce qu’il va faire de tous ces livres, une impressionnante collection de vieilles reliures. Il faudra qu’il se renseigne sur la valeur de tout cela. Son père n’en avait jamais assez. Il s’acharnait continuellement à traduire, traduire de ces ouvrages ésotériques que personne ne lit quelque soit la langue dans laquelle ils  sont écrits. Il préférait rester assis des journées entières, le dos courbé sur ces bouquins comme d’autres le courbent pour la houille dans les mines.Le résultat est le même, on y perd la santé.
Il doit lui dire : «  viens, viens t’asseoir au moins, pour prendre une tasse de café, qu’est-ce que tu vas faire, aujourd’hui ? » Il lui dit que ces jours-ci, il devrait recevoir les devis. Il a l’intention de refaire la chambre d’ami.
Elle se demande pourquoi les gens autour d’elle, trouvent toujours quelque chose à dire. Quelle espèce de joie, peuvent-ils éprouver à parler à ainsi? Où  puisent-ils toute cette énergie ?  N’y aurait-il qu’elle à se sentir comme un canard boiteux parce qu’elle reste silencieuse?. Elle pense. Elle se dit que les mots ne viennent à elle, que quand elle se trouve devant une feuille de papier, ou devant son clavier. Elle se dit qu’il est impudique de parler ainsi. Mais  surtout, elle sait que ses idées prennent du temps pour trouver le chemin des mots et puis ensuite celui des phrases. Elle vit constamment en décalage. Quand elle se trouve face à un visage, elle a envie de ne rien  dire. Car elle n’a pas envie de partir à la cherche d’un sens. Elle se sent trop captivée par la lecture de ce elle a devant elle. Un cil, une bouche, les dents dans la bouche. Les yeux. Les yeux la fascinent. Peut-être parce qu’on lui a appris enfant à ne pas regarder les adultes dans les yeux quand ils parlent. Peut-être pour le mystère de cette interdiction.
Elle se dit : « j’aime, avant tout, lire. Lire l’autre, est-ce l’écouter ? » Elle ne donne jamais l’impression d’être présente, car elle écoute sans pouvoir répondre. Pourtant elle se sait être comme une éponge. La chambre d’amis, pourquoi voudrait-il la refaire ? Sa chambre à elle, voudrait-elle la refaire ? Non, elle n’aménage jamais que son espace intérieur, ses rêveries. Pour ce qui est du concret, elle s’en remet à lui, entièrement à lui. Il choisit tout, s’occupe de tout, gère tout. Cela lui est bien égal. Tout ce dont elle a besoin, c’est d’un endroit calme, lumineux, silencieux, où l’on ne parle pas. L’endroit où l’on peut être seul sans avoir à se couper du monde.
« Mon espace intérieur, »  se dit-elle, « est un ciel où les oiseaux sont comme la mire brouillée d’un poste de tv resté allumé, sans perspective. C’est un ciel rempli d’oiseaux migrateurs. Et je n’ai envie que de voyages. »
Les quelques minutes qu’il me restait ont été passées à m’imaginer la vie d’une inconnue à peine entrevue dans la clarté d’une fenêtre à peine éclairée. Je n’ai pu qu’apercevoir qu’une silhouette dans le noir. On dit souvent qu’avant de mourir on voit sa vie se détricoter très rapidement, pourtant, moi, je n’ai vu qu’elle. J’étais en retard, c’était une aube à peine réveillée d’une nuit sans étoile, le froid se frottait déjà les mains, et tapait du pied. L’eau du lac était huileuse et noire. J’étais distrait et lui, il était ivre. Si j’avais pu tourner la tête comme  j’avais l’habitude de le faire, j’aurais vu son bolide qui arrivait sur moi dans une allure qu’il ne maitrisait pas. Mais non, je rêvais. Je rêvais d’être elle. Elle, sur le point de prendre une décision, la décision de sa vie.
J’ai senti ma tête heurter violemment le sol, la douleur me tenailler et j’ai eu peur lorsque j’ai senti que j’allais mourir.