
Auteur : lievenn
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Le jour rode comme un carnivore qui a faim. Il poursuit sa ronde progressive tout autour de moi. Je vois son dos, sa menace, son refus. Le jour se promène à la surface du monde en ne me montrant que son aileron de requin. Il ne me dit rien, absolument rien. Comme si il était aléatoire. Comme si toute la vérité était transitoire. Comme si il était là, par hasard.
Je vacille, je tremble, je ne peux fuir. Je ne peux même pas le vouloir. Pour aller où? Partout, je me confronterai à la même chose. Partout, on m’apprendra que je vis dans un enclos. Je vois, je devine ce que c’est que d’être l’autre. Ce qui lui est dit et est tu, pour moi.
Dans ma nuit, au delà de cet ombre qui se referme à chaque fois que je fais un pas, je vois. J’entends le brouhaha de ce que c’est que la vie. Je la vois qui vit pour moi, comme si elle était mon délire.
J’aperçois qu’autour de moi, un peu plus loin, le jour a tracé un chemin lisible au quel je n’aurai hélas, jamais accès.
Dans la nuit, les phrases se décomposent, se traînent, s’usent à répéter tout le temps, les mêmes choses. Elles balbutient. Je ne reconnais pas le silence. Il n’existe plus. Je n’ai qu’à rester dans le noir avec mes questions qui resteront sans chemin.
J’ai écouté la musique qu’il me proposait et j’ai écrit ce texte
Découdre
Un bavardage meuble mes silences. On dirait des étourneaux prêts pour le rassemblement.Les sons grouillent comme une nuée affamée. ils s’agglutinent dans mon esprit pour former comme des caillots: les mots. Ensuite, ils s’éparpillent et je n’ai plus qu’à tenter de les suivre en marchant sur les graviers d’un sentier incertain. Parfois, ils peuvent me mener très loin. Me faire parler d’une langue qui n’existe pas encore. Tirer comme des élastiques les si précieuses secondes. Souvent, presque toujours, je me perds. Je ne sais quoi répondre à la question.
Ce matin, il s’est mis à hurler, sur moi. Je crois. Sans que je comprenne pourquoi. Le ton et le débit de sa voix ont suffi pour que je me sente vaincue, anéantie. Il, ce fut cette voix mâle, au bout de mon maigre bonjour, derrière ce guichet, devant cet écriteau où il était écrit :« ouvert ».
La voix humaine qui ne porte pas de visage, me bouleverse horriblement. Elle anéanti en un seul de ses pas la mienne, toute petite porcelaine. Les flots de paroles surgis de l’extérieur balayent d’un seul geste, tous ceux que j’avais tentés de rassembler. Ma pensée décousue s’envole alors au hasard. Du vent! De la poussière!
Il me faudra tout remodeler, continuellement, avec la même patience que le chercheur de perles, la faiseuse de dentelles, le potier. Ma phrase n’avait pas l’arrogance de l’argument, la brutalité de la certitude. Elle ne connaissait que le ruissellement de la mélancolie comme une pluie qu’on oublie. Pourquoi faut-il que je sois si hésitante?
Tordu
Je vous invite à l’enterrement de mon coeur.
Hier, couteau à la main, j’ai pu enfin le regarder dans les yeux et j’ai vu comme
comme il était petit et tordu.
Vert et si innocent
noyé comme s’il avait trop bu.
Comme le poisson sur le pont du bateau, il palpitait pour qu’on le remette à flot
il happait
j’ai couru, j’ai hurlé dans le vide
à l’aide
mais personne n’est venu
je lui ai soufflé à l’oreille
tiens bon
mais il m’a regardé de son seul oeil
à quoi bon?
Son soupir
était si petit
que je n’ai pas su
lorsqu’il est réellement parti
la lettre jamais envoyée
Monsieur,
Je ne sais si vos écrits sur le net nous sont donnés pour réagir ou pour réfléchir (en silence). J’ai trouvé sur votre site les textes qui consolident certaines de mes convictions , éclaircissent mes doutes et apaisent mes craintes. Je ne saurai assez vous dire comme cela m’est précieux. Je vous en remercie vivement. L’un deux par son étincelle à mis le feu à mes poudres et m’a laissé penser que je pourrais avoir l’audace de vous envoyer mes questionnements.
L’homme doit-il mesurer l’amour qu’il éprouve, découvre ou offre, à un idéal? Pourquoi faudrait-il faire des rêves une chimère et vouer chaque tentative à l’échec?Quel besoin peut-on avoir de mettre en comparaison l’homme par rapport à un idéal, si ce n’est celui de le placer en deçà. Si ce n’est n’accorder à ses rêves que le statut de chimères et à sa volonté lier l’échec, le manque, la rature.
Vue ainsi, la poésie ne serait que la vaine évocation d’un désir insatisfait, une approche imparfaite de l’amour? Elle ne fonctionnerait que comme facteur intermédiaire entre un idéal rêvé et la réalité vécue.
Je suis persuadé et c’est peut-être là ma folie que la poésie guide l’homme. Elle lui ouvre les voix, elle lui donne la parole. Elle propose un cheminement. Encore faudrait-il qu’on accepte de se laisser guider. Cela ne devrait nous mener bien loin si on ne jette jamais les amarres.
La poésie est à mes yeux, l’expression la plus limpide de la réalité. Rêvée ou pas, elle ne se plie pas aux commandements moraux d’un idéal. Elle n’est pas la soif mais la source. Il nous appartient d’ apprivoiser les mots, il ne serait y avoir de manière imparfaite d’aimer. Celle de se donner à lire encore moins. Le rapport que la poésie introduit ne peut être celui du manque, de la rature. Le poète est un amoureux conquérant et explorateur. Il place sa curiosité au gouvernail.
Aimer n’est-ce pas plus exactement ce qui rend l’homme parfait.
Lorsqu’il pleure ou se lamente, il n’aime déjà plus. Il transmet des sensations. La poésie est sensation et non sa transmission ou pas seulement. Elle est l’acte érotique culminant.
La poutre
J’ai trainé la table jusqu’au dessous de la poutre. Elle grinçait de cette plainte qui vous donne mal aux dents. J’ai pris une chaise, je l’ai approchée de la table et je l’ai utilisée pour grimper et me mettre debout sur la table. Mon coeur remuait à me donner la nausée.
J’ai lancé la corde au dessus de la poutre et je l’ai solidement nouée. Ensuite mes gestes se sont enchaînés mécaniquement. Avec minutie. Je n’ai pas effleuré le moindre doute, toutes les voix, même celles de la peur et du dégoût se sont soudain tues. Tout était devenu limpide. Je m’étonnais de rester aussi calme et décidée. De n’avoir aucun remord, de ne plus sentir la moindre culpabilité.
Pour la première fois de ma vie, je me sentais légère. Plus aucune tension, pas même celle que j’aurais dû ressentir à prendre une telle décision, ne pesait plus sur moi. Cette liberté soudaine me rendait euphorique et déterminée.
La douleur s’était traînée jusqu’à un précipice, elle m’avait volé tellement d’années, qu’en cet instant où j’aurais dû douter, elle me donnait une certitude. Une tendre certitude. Celle d’avoir fait le bon choix, le premier pas vers moi. Enfin, j’assumais sans plus frémir toute la responsabilité de mon être. Enfin, je semblais prendre conscience de ce que ma différence devait pouvoir signifier. Ma cohabitation avec le monde, cette blessure, cette plaie ouverte et suintante était sur le point de se refermer. À l’autre bout de la table, simple et droite, ma délivrance.Je n’avais plus à m’acharner, à trembler, à lutter. Un pas, un seul pas suffisait. Comme cela me semblait tellement plus facile!
J’ai passé la corde autour de mon cou et je suis bien restée, ainsi debout, nouée, sans bouger, près d’une demi-heure. Retenue par une corde, un noeud, le même qui trancherait définitivement le mien, ce noeud tordu qui gisait au fond de moi.
Je me disais: « je tiens, je me tiens, je suis, je suis moi, enfin. Je ne suis plus rien. » Il me suffisait de faire un pas, pour pendouiller dans le vide et faire sens à ce que je suis. Plus rien ne serait laissé au hasard, j’avais la sensation d’une totale maîtrise de la vie.
La vie m’avait bien mal choisi. J’ai très vite compris que ma route ne serait pas ordinaire. Mon corps. Que fallait-il en faire? Déjà enfant, il ne me convenait pas. Alors que j’étais si légère, cette chose qui se faisait porter, laver et puis embrasser par ces autres humains qui devaient être mes parents, me semblait toujours être dans mon chemin. Combien de fois n’ais-je pas été tétanisée par ce que ma mère devait considérer comme une marque d’attachement et d’amour: son baiser sur ma joue. Cette envie qu’elle avait de me bouffer, m’écoeurait. Sa bouche sur ma joue, comme si elle n’en décollerait pas faisait naître ma nausée et grandir ma peur.Je compris qu’en me désintéressant d’elle, en ne pleurant pas, elle me foutrait la paix.
Je passais des heures à observer les ombres sur le plafond de ma chambre, des heures à faire parler les fleurs du papier peint qui décoraient les murs, des heures à animer mes jouets. Un endroit parmi d’autres me servait de refuge: la bibliothèque municipale. Elle était petite et fréquentée par de grandes personnes calmes. La bibliothécaire était mélomane. C’est elle qui m’a fait découvrir la musique. Toutes sortes de musiques. Les notes et les mots sont venus à moi par les mêmes chemins. Je choisissais les disques dans les rayons et elle les faisait jouer pour l’ensemble de la salle de lecture. En douceur, la musique a rythmé mes premières lectures. Je n’emportais pas les livres de la bibliothèque chez moi. Par contre, lorsque j’en avais terminé un, je pouvais obtenir la photocopie de mon visage ayant comme arrière fond la couverture du livre en question. Parfois, je préférais apposer la main, le coude ou rien que l’oreille..
Je n’ai jamais aimé ma mère et je l’ai détestée et bannie de mon univers le jour où elle m’a rendu plus malade qu’elle en me faisant boire plus qu’il ne se doit. Ce jour-là, je l’ai vomie, elle et toutes les horreurs qu’elle m’imposait.
Je suis un garçon-cheval. C’est ainsi que je me définissais. Mon corps de fille ne me dérangeait pas. Dans mon esprit, il n’existait pas, tout simplement. Si un esprit pouvait parler, il avouerait qu’il n’est ni masculin, ni féminin. Il est. Point.
Un jour, alors que j’avais 5 ou 6 ans ma mère m’ a agrippé par le poignet . Parce que je me débattais et me laissais tombée sur le sol, elle m’avait aussi attrapée par l’une de mes jambes. Elle me tirait derrière elle, comme s’il s’agissait d’un vulgaire sac de vieux linges. Ma colère était d’autant plus forte que l’humiliation qu’elle me faisait subir était grande. J’étais nue. Finalement, elle me jeta dans un bain d’eau brûlante. Je me souviens de ma peau rougie. Je me souviens de cette horrible douleur au fond de moi, du dégoût, de la honte et de la peur galopante. Je n’entendais plus mes propres hurlements. Je ne subissais plus que la peur détachée de moi, écrasante, indomptable. Je me souviens du sang qui s’échappait d’entre mes jambes et de sa main qui s’appuyait sur mon visage. Sa main, géante ventouse qui m’empêchait de voir et de comprendre. Sa main qui me noyait alors qu’il me faisait offense.
Pendant des années, je ne compris pas pourquoi, elle m’avait ainsi humiliée. Pourquoi, elle m’avait ébouillantée, violentée.Ce fut mon premier amant qui me le fit découvrir malgré lui. Toute sa tendresse était maladroite et ne servait à rien. Me faire l’amour, c’était se battre contre moi, me lancer un défis, se soumettre à un corps à corps. Il mit de longs mois à me calmer. En se donnant, en offrant sa chair tendre, molle comme celle d’un bébé, il me fit découvrir peu à peu, jusque dans les moindres gestes, ce que c’est que la volupté. Il pleura lorsque je le trouvai beau.
J’avais pendant des années omis, effacé, gommé un événement encore plus incompréhensible que les mauvais traitements: un viol par l’un de des amants de cette femme qui me servait de mère. Mon ignorance des sentiments, ma naïveté envers certains comportements de certains adultes, elle s’en était bien servie pour me massacrer.Comme elle, elle m’avait rendue ivre de méchancetés. Lâche, docile, la vie ne pouvait que se traîner et s’accoupler à toutes les saloperies. La parole était l’insulte, la promesse ce crachat gluant sur le sol.
Je respectait rien et la personne que je trouvais la plus méprisable et la plus inhumaine, c’était moi. Lui, si doux, s’égarait et devait se tromper. Je l’ai laissé tomber. Pas très gentiment. Un jour, je ne suis plus allé à l’un de nos rendez-vous. Je n’ai jamais plus répondu à aucune de ses lettres superbes de pureté, de respect et d’amour. Elles ne devaient pas être adressées à moi. Et puis surtout, il me voulait femme et moi, je me voulais garçon.
Voir
Elle déploit sa robe de soie
Et moi impassible je la crois
Le ciel dans sa main s’épanouit
Je deviens follement envie
Elle défait infinément le jour
me couvre de son velours
je l’attends
elle m’oublie
les paupières closes
sans bruit
la nuit progresse
l’ombre s’évanouit
le coeur se métamorphose
si c’est son sein qu’elle propose
on vit
Virgule
Rester assis sur les vagues des mots,
suivre les flots des paroles aléatoires,
bercer son ennui à la clarté des phrases,
traverser la page à pas de fée,
manger tous les accents d’un air grave,
passer au delà des tirets,
omettre les exceptions,
graver les trémas dans son coeur
mourir sur le point d’un i
planté au milieu d’une strophe
Othello, Le songe d’une nuit d’été
Introduction: Yukiguni, le roman de la blancheur
« Cultivée comme une philosophie ou comme un art, peut-être même comme une sagesse, la musique délicieuse et raffinée des sens, entendue plus profondément que ne parle le coeur, écoutée dans le prolongement de ses échos jusque dans l’âme du silence intérieur, est-elle douée d’une magie capable d’ouvrir à quelqu’un les portes de sa liberté, de métamorphoser ses joies en bonheur, et ce bonheur en sérénité qui serait synonyme de certitude, de plénitude et de paix? » Armel Guerne
