La poutre

J’ai trainé la table jusqu’au dessous de la poutre. Elle grinçait de cette plainte qui vous donne mal aux dents. J’ai pris une chaise, je l’ai approchée de la table et je l’ai utilisée pour grimper et me mettre debout sur la table. Mon coeur remuait à me donner la nausée.
J’ai lancé la corde au dessus de la poutre et je l’ai solidement nouée. Ensuite mes gestes se sont enchaînés mécaniquement. Avec minutie. Je n’ai pas effleuré le moindre doute, toutes les voix, même celles de la peur et du dégoût se sont soudain tues. Tout était devenu limpide. Je m’étonnais de rester aussi calme et décidée. De n’avoir aucun remord, de ne plus sentir la moindre culpabilité.
Pour la première fois de ma vie, je me sentais légère. Plus aucune tension, pas même celle que j’aurais dû ressentir à prendre une telle décision, ne pesait plus sur moi. Cette liberté soudaine me rendait euphorique et déterminée.
La douleur s’était traînée jusqu’à un précipice, elle m’avait volé tellement d’années, qu’en cet instant où j’aurais dû douter, elle me donnait une certitude. Une tendre certitude. Celle d’avoir fait le bon choix, le premier pas vers moi. Enfin, j’assumais sans plus frémir toute la responsabilité de mon être. Enfin, je semblais prendre conscience de ce que ma différence devait pouvoir signifier. Ma cohabitation avec le monde, cette blessure, cette plaie ouverte et suintante était sur le point de se refermer. À l’autre bout de la table, simple et droite, ma délivrance.Je n’avais plus à m’acharner, à trembler, à lutter. Un pas, un seul pas suffisait. Comme cela me semblait tellement plus facile!
J’ai passé la corde autour de mon cou et je suis bien restée, ainsi debout, nouée, sans bouger, près d’une demi-heure. Retenue par une corde, un noeud, le même qui trancherait définitivement le mien, ce noeud tordu qui gisait au fond de moi.
Je me disais: « je tiens, je me tiens, je suis, je suis moi, enfin. Je ne suis plus rien. » Il me suffisait de faire un pas, pour pendouiller dans le vide et faire sens à ce que je suis. Plus rien ne serait laissé au hasard, j’avais la sensation d’une totale maîtrise de la vie.

La vie m’avait bien mal choisi. J’ai très vite compris que ma route ne serait pas ordinaire. Mon corps. Que fallait-il en faire? Déjà enfant, il ne me convenait pas. Alors que j’étais si légère, cette chose qui se faisait porter, laver et puis embrasser par ces autres humains qui devaient être mes parents, me semblait toujours être dans mon chemin. Combien de fois n’ais-je pas été tétanisée par ce que ma mère devait considérer comme une marque d’attachement et d’amour: son baiser sur ma joue. Cette envie qu’elle avait de me bouffer, m’écoeurait. Sa bouche sur ma joue, comme si elle n’en décollerait pas faisait naître ma nausée et grandir ma peur.Je compris qu’en me désintéressant d’elle, en ne pleurant pas, elle me foutrait la paix.

Je passais des heures à observer les ombres sur le plafond de ma chambre, des heures à faire parler les fleurs du papier peint qui décoraient les murs, des heures à animer mes jouets. Un endroit parmi d’autres me servait de refuge: la bibliothèque municipale. Elle était petite et fréquentée par de grandes personnes calmes. La bibliothécaire était mélomane. C’est elle qui m’a fait découvrir la musique. Toutes sortes de musiques. Les notes et les mots sont venus à moi par les mêmes chemins. Je choisissais les disques dans les rayons et elle les faisait jouer pour l’ensemble de la salle de lecture. En douceur, la musique a rythmé mes premières lectures. Je n’emportais pas les livres de la bibliothèque chez moi. Par contre, lorsque j’en avais terminé un, je pouvais obtenir la photocopie de mon visage ayant comme arrière fond la couverture du livre en question. Parfois, je préférais apposer la main, le coude ou rien que l’oreille..

Je n’ai jamais aimé ma mère et je l’ai détestée et bannie de mon univers le jour où elle m’a rendu plus malade qu’elle en me faisant boire plus qu’il ne se doit. Ce jour-là, je l’ai vomie, elle et toutes les horreurs qu’elle m’imposait.

Je suis un garçon-cheval. C’est ainsi que je me définissais. Mon corps de fille ne me dérangeait pas. Dans mon esprit, il n’existait pas, tout simplement. Si un esprit pouvait parler, il avouerait qu’il n’est ni masculin, ni féminin. Il est. Point.

Un jour, alors que j’avais 5 ou 6 ans ma mère m’ a agrippé par le poignet . Parce que je me débattais et me laissais tombée sur le sol, elle m’avait aussi attrapée par l’une de mes jambes. Elle me tirait derrière elle, comme s’il s’agissait d’un vulgaire sac de vieux linges. Ma colère était d’autant plus forte que l’humiliation qu’elle me faisait subir était grande. J’étais nue. Finalement, elle me jeta dans un bain d’eau brûlante. Je me souviens de ma peau rougie. Je me souviens de cette horrible douleur au fond de moi, du dégoût, de la honte et de la peur galopante. Je n’entendais plus mes propres hurlements. Je ne subissais plus que la peur détachée de moi, écrasante, indomptable. Je me souviens du sang qui s’échappait d’entre mes jambes et de sa main qui s’appuyait sur mon visage. Sa main, géante ventouse qui m’empêchait de voir et de comprendre. Sa main qui me noyait alors qu’il me faisait offense.

Pendant des années, je ne compris pas pourquoi, elle m’avait ainsi humiliée. Pourquoi, elle m’avait ébouillantée, violentée.Ce fut mon premier amant qui me le fit découvrir malgré lui. Toute sa tendresse était maladroite et ne servait à rien. Me faire l’amour, c’était se battre contre moi, me lancer un défis, se soumettre à un corps à corps. Il mit de longs mois à me calmer. En se donnant, en offrant sa chair tendre, molle comme celle d’un bébé, il me fit découvrir peu à peu, jusque dans les moindres gestes, ce que c’est que la volupté. Il pleura lorsque je le trouvai beau.

J’avais pendant des années omis, effacé, gommé un événement encore plus incompréhensible que les mauvais traitements: un viol par l’un de des amants de cette femme qui me servait de mère. Mon ignorance des sentiments, ma naïveté envers certains comportements de certains adultes, elle s’en était bien servie pour me massacrer.Comme elle, elle m’avait rendue ivre de méchancetés. Lâche, docile, la vie ne pouvait que se traîner et s’accoupler à toutes les saloperies. La parole était l’insulte, la promesse ce crachat gluant sur le sol.

Je respectait rien et la personne que je trouvais la plus méprisable et la plus inhumaine, c’était moi. Lui, si doux, s’égarait et devait se tromper. Je l’ai laissé tomber. Pas très gentiment. Un jour, je ne suis plus allé à l’un de nos rendez-vous. Je n’ai jamais plus répondu à aucune de ses lettres superbes de pureté, de respect et d’amour. Elles ne devaient pas être adressées à moi. Et puis surtout, il me voulait femme et moi, je me voulais garçon.

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