Je t’attends

La nuit est veloutée, elle est dans le ciel comme un chat. Elle rode, elle bouge lentement comme si elle cherchait sa proie. Regarde-moi, qu’ais-je donc fait pour que tu ne me parles pas? Suis-je donc si laid, si pauvre, si maladroit?

Je me ferai cette eau tranquille, apprends-moi. J’épouserai les gestes qui ne parlent que toi. Montre-moi, mon Amour. Je ne sais qu’embrasser tes pas. Perdre le jour et creuser le néant. Dépose devant tous ces yeux avides ce qui n’appartient qu’à toi. Un tapis d’étoiles venu d’orient? La pluie saupoudrée de tes rires? Les idées qui te parent bien mieux que le plus bel argent? Laisse-moi ruisseler sur ta peau, attendre à l’infini qu’on puisse trouver quelque chose d’encore plus Beau. Marche autour de moi comme un couguar, dérobe mes rêves, dénude-moi. Je t’attends.

J’y laisse ma peau

Non, bien évidemment, il n’y a rien de personnel dans les bribes que je laisse. Comment pourrais-je m’y reconnaître?

L’écriture me renouvelle, par elle, s’opère ma mutation. Oui, je mue. Je change les choses et les choses me modifient sensiblement.

Comme n’importe quel reptile, comme certains de ces insectes, comme le fruit mûr qui quitte sa bogue, je me défais de ce qui fut peut-être une partie de moi. Je me défais de ce qui me touchait, touchait ma chair, ma vérité. Pour écrire, il faut savoir s’abandonner, abandonner, se défaire. Se donner. Se perdre.

S’il l’on veut continuer une existence, il faut s’en inventer une autre. Continuer à changer de peau. L’écrivain est un mutant. Un reptile extensible, un boa constrictor. En construction permanente ou au bord de la faillite.

Hier, j’avais lu ça avant d’écrire le texte ci-dessus

Nul

Tu n’es pas rien, non. Tu es pour moi le point. Le O.
Le départ,
la faim

le point culmiNant, le point de recul et le point qu’on montre du doigt.
Le ça et le la.
Tu es cet endroit qui envoûte et est rond.

Ta voix sonde comme les ondes les lacs. Elle est la voile qui descend du ciel
tu es pluie et puits

on te goûte sur le bord des pleures qu’on ne parvient plus à noyer. Tu naîs déjà grand comme les géants, les cyclopes

non, tu n’es pas néant
tu es la nuit
Tu es Beau

Ton silence se délecte comme les larmes qui luisent sur les fleurs qui lui restent ouvertes.

Tu amuses l’innOcent, tu annules les chants amers des mauvaises lunes,
tu es la muse de l’ennui

Tu es celui que tout le monde fuit
le bouclier des perdants
tu es futile
ignorant

tu mets des gants pour sortir

et tu joues au sOuRcier

sur ta peau

les étoiles qui naissent forment ma voûte galactique. Dans la boucle, ton ventre ou ton dos le soleil docile sommeille

tu es l’Océan où naît la nacre dans les cOeurs refermés et secrets des rochers

tu es le nombril où les fées puisent les baisers
tu es
le gouffre où jeter la folie
la marque pour brûler les béliers en troupeaux égarés

le sanctuaire, le bûcher pour ceux qui ne savent pas vénérer la vanité et l’utilité.

Hier, aujourd’hui, demain

Je me demande pourquoi il faudrait écrire des phrases qui vous coupent le souffle. Des phrases qui vous font courir comme des rats de laboratoire dans un labyrinthe sans espoir. Des phrases qui ne tournent autour d’aucun soleil et ne donnent aucun plaisir à se laisser découvrir.

Ne faudrait-il pas plus exactement, écrire des phrases à couper le souffle? Des phrases qui nous époustouflent pour la limpidité de l’idée qu’elles dévoilent? Des phrases qui nous révèlent comme dans Proust tout le plaisir qu’il peut y avoir à écrire et donc à penser? Des phrases qui résonnent à l’infini au travers de toutes nos autres lectures?

Pourquoi ne faudrait-il écrire que pour soi, pour l’esthétisme, pour l’hermétique, pour le vide consommable et oublier le plaisir? Ais-je besoin de savoir combien de secondes l’auteur s’est gratté le cerveau pour comprendre qu’il n’a plus rien à dire d’autre que ce qui a été dit (souvent par d’autres et avec tellement plus de puissance)?

Hier, en attendant qu’on aille rechercher dans les réserves de la bib les livres que je m’étais choisis (rien qu’un des titres vous parlera de ma quête « une soif d’amour ») j’ai pris au hasard un bouquin laissé sur une table. Sans conviction, je me mis à lire, sans regarder le titre, ni l’auteur.

U, imitator van’t betraande leven

dat ik, alleen en door mijn lief versmaad

leidde op de Kale Rots, vanuit mijn staat

van vreugd naar die van boete doen verdreven,

u, die uw oog te drinken heeft gegeven

van’t zilte vocht, in ruime overdaad,

wie de aarde zilver, tin noch koper laat

en slechts zichzelf tot tafeldek wou weven,

wees overtuigd dat tot in eeuwigheid,

zolang, althans, hoog in de vierde sfeer

Appolo, blondgelokt, zijn paarden ment,

u faam als onverdroten is bereid;

uw vaderland is eerste, keer op keer;

de roem van uw auteur is ongekend.

Je suis tombé amoureux. Amoureux pour la seconde fois, de ce texte publié en 1605. Bon, il ne s’agit que d’une traduction mais de tout de même, ça m’a donné faim. J’ai palpité. J’ai été surpris par une évidence qui ne s’altère pas.
Don Quichotte
wikisource

▲ ►►

Le jour rode comme un carnivore qui a faim. Il poursuit sa ronde progressive tout autour de moi. Je vois son dos, sa menace, son refus. Le jour se promène à la surface du monde en ne me montrant que son aileron de requin. Il ne me dit rien, absolument rien. Comme si il était aléatoire. Comme si toute la vérité était transitoire. Comme si il était là, par hasard.

Je vacille, je tremble, je ne peux fuir. Je ne peux même pas le vouloir. Pour aller où? Partout, je me confronterai à la même chose. Partout, on m’apprendra que je vis dans un enclos. Je vois, je devine ce que c’est que d’être l’autre. Ce qui lui est dit et est tu, pour moi.

Dans ma nuit, au delà de cet ombre qui se referme à chaque fois que je fais un pas, je vois. J’entends le brouhaha de ce que c’est que la vie. Je la vois qui vit pour moi, comme si elle était mon délire.

J’aperçois qu’autour de moi, un peu plus loin, le jour a tracé un chemin lisible au quel je n’aurai hélas, jamais accès.

Dans la nuit, les phrases se décomposent, se traînent, s’usent à répéter tout le temps, les mêmes choses. Elles balbutient. Je ne reconnais pas le silence. Il n’existe plus. Je n’ai qu’à rester dans le noir avec mes questions qui resteront sans chemin.

J’ai écouté la musique qu’il me proposait et j’ai écrit ce texte

Découdre

Un bavardage meuble mes silences. On dirait des étourneaux prêts pour le rassemblement.Les sons grouillent comme une nuée affamée. ils s’agglutinent dans mon esprit pour former comme des caillots: les mots. Ensuite, ils s’éparpillent et je n’ai plus qu’à tenter de les suivre en marchant sur les graviers d’un sentier incertain. Parfois, ils peuvent me mener très loin. Me faire parler d’une langue qui n’existe pas encore. Tirer comme des élastiques les si précieuses secondes. Souvent, presque toujours, je me perds. Je ne sais quoi répondre à la question.

Ce matin, il s’est mis à hurler, sur moi. Je crois. Sans que je comprenne pourquoi. Le ton et le débit de sa voix ont suffi pour que je me sente vaincue, anéantie. Il, ce fut cette voix mâle, au bout de mon maigre bonjour, derrière ce guichet, devant cet écriteau où il était écrit :« ouvert ».

La voix humaine qui ne porte pas de visage, me bouleverse horriblement. Elle anéanti en un seul de ses pas la mienne, toute petite porcelaine. Les flots de paroles surgis de l’extérieur balayent d’un seul geste, tous ceux que j’avais tentés de rassembler. Ma pensée décousue s’envole alors au hasard. Du vent! De la poussière!

Il me faudra tout remodeler, continuellement, avec la même patience que le chercheur de perles, la faiseuse de dentelles, le potier. Ma phrase n’avait pas l’arrogance de l’argument, la brutalité de la certitude. Elle ne connaissait que le ruissellement de la mélancolie comme une pluie qu’on oublie. Pourquoi faut-il que je sois si hésitante?

Tordu

Je vous invite à l’enterrement de mon coeur.

Hier, couteau à la main, j’ai pu enfin le regarder dans les yeux et j’ai vu comme

comme il était petit et tordu.

Vert et si innocent

noyé comme s’il avait trop bu.

Comme le poisson sur le pont du bateau, il palpitait pour qu’on le remette à flot

il happait

j’ai couru, j’ai hurlé dans le vide

à l’aide

mais personne n’est venu

je lui ai soufflé à l’oreille

tiens bon

mais il m’a regardé de son seul oeil

à quoi bon?

Son soupir

était si petit

que je n’ai pas su

lorsqu’il est réellement parti

la lettre jamais envoyée

Monsieur,

Je ne sais si vos écrits sur le net nous sont donnés pour réagir ou pour réfléchir (en silence). J’ai trouvé sur votre site les textes qui consolident certaines de mes convictions , éclaircissent mes doutes et apaisent mes craintes. Je ne saurai assez vous dire comme cela m’est précieux. Je vous en remercie vivement. L’un deux par son étincelle à mis le feu à mes poudres et m’a laissé penser que je pourrais avoir l’audace de vous envoyer mes questionnements.

L’homme doit-il mesurer l’amour qu’il éprouve, découvre ou offre, à un idéal? Pourquoi faudrait-il faire des rêves une chimère et vouer chaque tentative à l’échec?Quel besoin peut-on avoir de mettre en comparaison l’homme par rapport à un idéal, si ce n’est celui de le placer en deçà. Si ce n’est n’accorder à ses rêves que le statut de chimères et à sa volonté lier l’échec, le manque, la rature.

Vue ainsi, la poésie ne serait que la vaine évocation d’un désir insatisfait, une approche imparfaite de l’amour? Elle ne fonctionnerait que comme facteur intermédiaire entre un idéal rêvé et la réalité vécue.

Je suis persuadé et c’est peut-être là ma folie que la poésie guide l’homme. Elle lui ouvre les voix, elle lui donne la parole. Elle propose un cheminement. Encore faudrait-il qu’on accepte de se laisser guider. Cela ne devrait nous mener bien loin si on ne jette jamais les amarres.

La poésie est à mes yeux, l’expression la plus limpide de la réalité. Rêvée ou pas, elle ne se plie pas aux commandements moraux d’un idéal. Elle n’est pas la soif mais la source. Il nous appartient d’ apprivoiser les mots, il ne serait y avoir de manière imparfaite d’aimer. Celle de se donner à lire encore moins. Le rapport que la poésie introduit ne peut être celui du manque, de la rature. Le poète est un amoureux conquérant et explorateur. Il place sa curiosité au gouvernail.

Aimer n’est-ce pas plus exactement ce qui rend l’homme parfait.

Lorsqu’il pleure ou se lamente, il n’aime déjà plus. Il transmet des sensations. La poésie est sensation et non sa transmission ou pas seulement. Elle est l’acte érotique culminant.