Soie

je voudrais pouvoir me défaire de ma carapace. Vivre sans cette cataracte, cette croûte, cet agglutinement de la peur. Je voudrais nager, voler, marcher, respirer sans avoir à me servir des phrases comme d’une jambe de bois. Je voudrais être légère, fluide et docile. Transformer mes pensées en fleurs muettes. Éparpiller les mots sur lesquels reposerait mon âme. Gaspiller la Beauté sans compter.

Je voudrais naître sans avoir à déclarer la guerre. Être tellement limpide qu’on ne me poserait plus de condition. Couler de source. Surgir dans la caresse. Faire oublier le temps.

J’aimerais n’être que dans la boucle, la première, du lys ou du lilas. Dans le pli du taffetas, dans le bruit de la soie. Je voudrais être moi. Sans symptômes, sans non. Me décliner comme par magie une infinité de fois. Enlacer les pupilles, faire taire le froid.

Magique?

Condor

Mochica Headress Condor

Il est un de ces oiseaux de proie

et moi

j’attends l’acier de ces serres

Je vais sans plus me donner de sens

car son désir surpasse mes rêves

Il se déploie de sa plus cruelle envergure.

Il va comme une brûlure

il s’éloigne comme une morsure

Son ombre plane et ne m’accorde plus de trêve

quand décidera-t-il de me tuer quand

fera-t-il de moi la particule privée d’un tout

flottant dans le noir

quand me laissera-t-il quand

j’aurai encore envie de lui

envie d ‘éprouver au delà du possible

la coupure

le si douloureux

déchirement de mon être

attendre son divin manège

le ciel est tout autour de moi

il vole au plus profond de mon ventre en mon centre en mon sexe

j’espère follement cette nouvelle existence

tourbillonnante

friable

quand il me fera mal quand il me dévorera

sur les bords coupants de nos deux volontés

Je bénirai ces instants où il s’abattra sur moi

me dévoilera

se plantera à l’endroit

où nos désir et nos peurs sont

si incandescents

Pour garnir

-Toutes mes sources prennent vie en toi. Sans la précision de ton intelligence, rien de cela n’aurait de sens. Si je m’égare, tu m’apprends la patience en me confiant ta douceur. Si je m’incline, ta tendresse me redresse. La lucidité de tes idées guide mon âme dans ce cahot de mots pour qu’ils deviennent enfin de plaisants jardins. C’est à toi, mon Amour, qu’une nouvelle fois, je dédie ces quelques mots.-

Mon histoire commence il y a fort longtemps, au 12ème siècle, mais je ne voudrais vous ennuyer avec tous les tourments qu’il m’a fallu traverser. Je n’ai pas été conçue pour ces vérités-là, alors laissez-moi vous parlez de lui. J’ignore son nom et il est fort probable que je ne le connaitrai jamais et puis quelle importance ? Toute sa beauté est contenue dans le bleu de ses yeux. La nuit lui envie sa pupille tant elle brille. Sa peau ose par endroits les reflets de la nacre. La blancheur s’épanche dans son cou ainsi que le lait le ferait. La lumière dépose délicatement sur les paupières et en dessous de l’œil une touche à peine bleutée. Partout ailleurs, elle souligne adorablement la maigreur de son visage. Hélas, je crains fort qu’il n’ait été, contrairement à moi, jamais invité à des festins de roi.

Des visages qui me regardent, croyez-moi, j’en vois des milliers à longueur d’année. Je pourrais vous dépeindre comment l’envie se glisse dans le pli d’un sourire, comment l’ennui soulève de son doigt la mèche de cheveux sur le front. Je pourrais vous parler des heures de la mélancolie qu’on lit, accomplie, dans le visage ridé d’une veille pomme qu’on a oublié de manger ; à la source dans le visage du jeune enfant qu’on vient de gronder.

J’ai rencontré la jalousie, l’insolence, la fierté, le dédain, l’orgueil chez l’adolescent comme chez le seigneur. J’ai vu la peur trembloter sur le front de l’assassin, la conscience donner ou reprendre l’assurance ou l’arrogance. J’ai lu des journées entières la bonté qu’on retrouve dans les prières, celle qu’on ne voit que chez le jeune enfant, celle qui marche main dans la main avec l’innocence. Si je l’ai lue avec autant de patience et aussi longtemps, c’est pour essayer de comprendre, pourquoi tant d’hommes la repoussent avec le dos de la main. Mais je m’éloigne, ou peut-être pas, des raisons qui ont fait que je choisisse de vous parler de lui. Si jeune, adolescent et pourtant paré d’atouts aux quels on n’ose que rêver.

Je me suis longtemps demandée pourquoi on me regarde, pourquoi on me marchande, pourquoi on me protège ou m’expose ainsi. Jamais jusqu’à ce jour où je l’ai vu, jamais,  je n’avais pu croire qu’on puisse aimer au premier regard. Je vous sais déjà haussant les épaules et vous moquant de moi en disant : « n’as-tu donc point vu ton âge, vieille sotte ! » Je vous répondrais que justement toutes ces années m’ont donné le temps de savoir et d’éprouver.

Lorsqu’il a déposé la soie de son regard sur mes courbes et lorsqu’il a voulu déchiffrer ce que j’essayais de lui murmurer, laissant parler sans mots et sans bruit, pour moi toutes les parties de mon corps, j’ai soudain compris le mystère de toute mon existence. Je suis faite pour donner. Donner une toute petite étincelle, une petite lumière qui soudain éclaire toutes les raisons, abolie toutes les règles, surpasse toute mesure. Elle donne sens. Illumine le néant et l’absurdité d’une vie, d’une œuvre. Elle condense toutes les larmes, tous les soupirs, toutes les respirations et les battements de cœur.Et il a été donné à moi de l’apercevoir là, d’en apprendre la justesse et la nécessité, sous les traits délicieux d’un adolescent curieux. Il a été donné à moi, petite chose, fragile et discrète ayant partagé tellement de repas et de fêtes, avec tellement d’êtres humains nobles ou ingrats, grands et petits. Mais je vous vois déjà partir, me tourner le dos, maugréant : « elle est de nouveau amoureuse. Allons ! Tous ces mots, pour ne dire que cela ! » Partez ou soyez curieux, venez me voir ! Je le sais il n’y a d’autre espoir que celui de la Beauté qui s’offre à vous en une seule phrase.

Que puis-je encore vous dire, si je ne vous ai pas lassé? Je suis ronde. Je suis presque parfaitement ronde. En mon centre, comme un cœur qui bat, une fleur au dessin pur comme le filet d’eau d’une source. Un carré et un losange lui servent d’enclos même si jamais elle ne sort. Se répondant par un jeu de symétrie, 8 feuilles s’étalent sur ma surface. L’arbre dont elles proviennent y est représenté 4 fois. Son tronc est une tresse et sa ramure un cœur qui dresse sa pointe vers le ciel et présente ses fruits à la terre. Je suis ocre, blanche et turquoise, je brille. J’invite à ce qu’on me garnisse de fruits ou d’offrandes pour celui qui a faim ou veut nourrir ses sens. Mes traits son simples et évoquent au lieu de dépeindre. Je deviens magique lorsqu’enfin on essaye de lire ce qui ressemble à un texte sacré. On me croit venue de Perse mais je suis née en Espagne. Dans mes veines coulent encore les rêves des Maures.

Sien

Approche ta bouche sensiblement
de mon sein
sens qu’il se tend
vers tous les baisers que tes mots lui insuffleront
en caresses
reviens et va-t-en
poursuis de ton souffle son galbe son arrondi
maudis-moi qu’il soit si petit
je veux
je veux sentir ton corps entrer dans le mien par tous les moyens
je veux être tien te tenir te tendre
apprendre ta force lui servir d’appui si je puis

approche ta bouche de cette extrémité
farouche
qui te veut
tendre
attendons que nos peaux se fondent
l’une dans l’autre

balayons nos limites
à nous confondre
oublions nos archers
laisse-moi t’initier
à me jeter dans le feu

La faucille et le marteau

Chaque chose utile trouve finalement une place.

Celle de son ombre ou celle de ses contours.

En est-il aussi ainsi des êtres humains? Ceux qu’on envoie aux premières lignes de front, ceux qu’on met derrière le canon, ceux qu’on place en rétention? Et tous les autres qu’on laisse périr en troupeaux.

Cela paraît si simple de définir le monde. D’avoir pour chacun une réponse, un « à peu près » qui le cantonne, le met à sa place.

Chaque chose trouve une définition, dans un caveau. Dans une fosse commune. À quoi bon savoir, si c’est pour mettre ses idées dans le formol?

Chippedbeefpacking

Mahler

Mahler a fait de mon coeur une fleur, une fleur qui n’ouvre ces velours qu’à la nuit. La nuit s’avance et se répand comme un parfum futile et pourtant que je n’oublie pas. La nuit dont la pupille se dilate, offre sa joie à des larmes.

Mahler a fait de moi, un soupir ondulant à la surface du plaisir. Le plaisir qu’éprouve le pétale à se détacher de sa fleur. À flotter dans le vent au printemps, à savoir qu’il va disparaître. Simplement. Oublié et frêle. Il savoure la joie du non retour. Je pars sans pouvoir revenir sur mes pas car je n’en fais pas, Mahler les fait pour moi.

Mahler est le tissu entre deux corps qui s’aiment qui se froisse. La peau fine, à vif, qui emballe les organes vitaux, se tend tout en se laissant tisser par les secondes. Elle rend les corps spongieux. Elle les gorge de sang, d’eau et de vide.

Mahler, mes poumons  se retiennent de vivre.
Mahler est à la fois ce que je garde et ce que je perds. Inlassablement.

Tyrannique

 

Il m’arrive bien souvent de comprendre à quoi se rattache mon existence. De mesurer avec finesse, les énormes distances. J’ai beau me tendre de toute mes forces, mes gestes ne sont que poussière. L’écartement de pétales pour le soleil, l’exubérance d’un pistil qui ne peut rien face aux sécateurs mis à la disposition du monde, font soulever les épaules, soupirer en jetant les yeux aux cieux: « mais encore ? ».

 

Je ne puis rien d’autre que cela, la progression presque muette de quelques pieds, de quelques lettres.

 

Cela

 

me désespère.

 

Non pas l’absence de reconnaissance, je m’en moque. Je ne saurai quoi en faire, si ce n’est la mettre dans ma cheminée pour allumer un quelconque feu.

 

Mais ma faiblesse. Ma faiblesse.

 

Cette tyrannique ignorance.

 

Repenser certaines phrases?

Lorsqu’on élude, on n’oublie pas. Le désir ne se nourrit que de cela: la chose éludée. Ce que l’on me suggère subtilement et qui se dérobe à moi, attise ma curiosité. Toujours rendue présente à mon esprit, j’aspire à la découvrir, à la reconnaître, à la deviner.

L’évocation a tout d’une construction qui défie les lois de la pesanteur. Elle nous suggère un jeu. Ce jeu je le retrouve présent, dans les meilleurs textes. Construire un château de cartes suppose qu’on aie la main légère, l’âme joueuse.

La syntaxe n’est pour moi, rien de plus qu’un port d’attache. Elle se limite à énoncer des lois communes. Rien ne nous interdit de la contourner ou de la ranger dans nos poches. On peut l’évoquer. On peut l’oublier. Mais toujours, elle nous sert de référent. On ne peut la nier.

Écrire, c’est partir. Certains prennent le large, d’autres longent les côtes. Il ne m’appartient pas de juger les méthodes. Pour moi, l’important c’est le voyage. Je m’interroge. J’interroge. Je me suis demandée si il ne faudrait pas réécrire la première phrase de ce texte? La déplacer? Préciser ce qu’on a voulu éluder. Je n’en sais rien, après tout. Ma réaction a été celle d’un lecteur quelconque. On peut très bien l’oublier.

J’ ai trouvé bon de relire Roland Barthes : « Valéry disait: «  On ne pense pas des mots, on ne pense que des phrases ». il le disait parce qu’il était écrivain. Est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases: un Pense-Phrase (c’est à dire : pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur). »