Repenser certaines phrases?

Lorsqu’on élude, on n’oublie pas. Le désir ne se nourrit que de cela: la chose éludée. Ce que l’on me suggère subtilement et qui se dérobe à moi, attise ma curiosité. Toujours rendue présente à mon esprit, j’aspire à la découvrir, à la reconnaître, à la deviner.

L’évocation a tout d’une construction qui défie les lois de la pesanteur. Elle nous suggère un jeu. Ce jeu je le retrouve présent, dans les meilleurs textes. Construire un château de cartes suppose qu’on aie la main légère, l’âme joueuse.

La syntaxe n’est pour moi, rien de plus qu’un port d’attache. Elle se limite à énoncer des lois communes. Rien ne nous interdit de la contourner ou de la ranger dans nos poches. On peut l’évoquer. On peut l’oublier. Mais toujours, elle nous sert de référent. On ne peut la nier.

Écrire, c’est partir. Certains prennent le large, d’autres longent les côtes. Il ne m’appartient pas de juger les méthodes. Pour moi, l’important c’est le voyage. Je m’interroge. J’interroge. Je me suis demandée si il ne faudrait pas réécrire la première phrase de ce texte? La déplacer? Préciser ce qu’on a voulu éluder. Je n’en sais rien, après tout. Ma réaction a été celle d’un lecteur quelconque. On peut très bien l’oublier.

J’ ai trouvé bon de relire Roland Barthes : « Valéry disait: «  On ne pense pas des mots, on ne pense que des phrases ». il le disait parce qu’il était écrivain. Est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases: un Pense-Phrase (c’est à dire : pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur). »

2 commentaires sur « Repenser certaines phrases? »

  1. Prenons donc cette phrase, que tu me proposes, au hasard je suppose, mais pas que — et pensons-là (j’aime beaucoup l’idée de Barthes que tu rappelles)…

    « Dehors cette fenêtre seule, non pas seule vraiment — dehors, cette fenêtre au milieu des centaines parmi l’immeuble dressé devant moi chaque jour que je suis à cette table pour lire, travailler, écrire. »

    Bien sûr, il n’y a pas de proposition principale ; la phrase est de ce point de vue tronquée : non pas fausse, on le sait depuis longtemps que la détermination de la phrase n’est pas verbale, mais comme interrompue (et c’est telle que je l’ai voulue ; non, pas voulue : ‘rêvée’ plutôt ? et même, si j’étais encore plus arrogant, ‘désirée’.) L’interruption, ce serait précisément cela, la pensée de la phrase, sa pensée, la formulation de la pensée, de cette pensée : et comment en retour elle pourrait penser : comme je l’ai pensée.

    « Dehors cette fenêtre seule, non pas seule vraiment —  » : le tiret n’est pas là pour ajouter, préciser, mais pour interrompre, et dès lors, impossible de revenir en amont. Les mots qu’on placera après interdiront qu’on y revienne. Solitude brisée qui empêche la phrase de se bâtir en proposition verbale, centrée autour de son verbe. C’est cette espèce de décentrement que j’essaie ici (essayer : comme on essaie sa langue à une expérience donnée du monde). Le décentrement devient une loi syntaxique, je crois (n’ai pas réfléchi en ces termes, c’est toi qui m’y invites (et grand merci !)).

    Si je voulais préciser davantage, je dirais que le tiret devient le verbe et la trace de son absence, disant par là qu’il manque tout en comblant ce manque.

    Le reste de la phrase ne fera que dire cette solitude posée, et cette solitude impossible : seule au milieu de l’immeuble, seule au milieu des autres éteintes. Et comme il n’y a pas d’objectivité du réel sans une construction de soi en retour, du moins, je le crois, c’est toute cette solitude intérieure que j’essaie (?) alors de reconnaître, de reconstruire. Ainsi :solitude de la fenêtre projetée, évidemment, en soi, projection de soi sur tout ce qui bruit au-dehors (je réalise qu’il n’y a pas non plus de verbe ici. Je le sais, je laisse.)

    J’ajoute une dernière chose : j’ai le souci de la syntaxe autant que de la précision du mot (et je crois la partager avec toi), et je ne tiens rien de plus en horreur que le défaut syntaxique (son manque, son déséquilibre) qui fait entendre ce déhanchement par devers la phrase, comme quelque chose qui agirait dans la phrase malgré elle. Mais puisqu’il n’y a pas d’écriture sans contestation du donné, de toute forme donnée, politique, imaginaire, fantasmatique, subjective, et donc, syntaxique, je m’efforce, à ma petite mesure, de pousser la syntaxe jusqu’au point où me l’approprier, jusqu’à m’en rendre si possible non plus dépendant, non plus usager, mais comme pour m’en fabriquer une langue.

    Les pages de mes carnets en ligne sont à chaque fois des essais de langue : j’essaie de laisser à l’échec, à l’erreur, sa plus grande chance. C’est pourquoi, en écrivant chaque jour, il arrive que le jeu qui s’inscrit entre la syntaxe et l’expérience soit moins juste, soit moins profond. Je prends le risque. Je recommence le lendemain.

    Quand on prend de tels larges, ces boussoles qu’on possède sont nos seuls aides, avec le ciel, la nuit, quand il est sans nuage — ce qui est rare.

    1. J’avais senti combien ton style me force à presque écrire les phrases à ta place. C’est un jeu exigeant et envoûtant, presque autant que celui que tu dois avoir à l’écrire. Je comprends mieux aujourd’hui, grâce à tes explications, le chemin que tu fais suivre à ton écriture dans tes carnets. Lorsque je parviens à construire une phrase, une image, tu t’arranges pour déplacer à nouveau la limite. Placer mon désir et donc entrainer mon envie de lire, au delà ou en deçà de ce que j’avais atteint.
      Parfois, je ne réussi rien. Je bute sur la première pierre du labyrinthe (ce fut le cas pour cette fameuse première phrase). Parfois, je regarde tes pensées directement descendre de ton cerveau et se placer devant mon nez, prêtes à s’enfuir, à disparaître et redevenir floues.
      Certains de tes textes font de nous les explorateurs de l’équilibre. Entre ce qui se donne à lire et ce qui est en train de s’écrire, on penche tour à tour vers l’un ou vers l’autre.On joue à tenter ce qui se dit impossible.

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