Les dragées

Les vagues comme des collines de cristal. Je suis au sommet de l’une d’elle et je sais que quand elle se jettera à l’assaut du continent, elle se brisera. Le ciel ouaté de nuages n’empêchera pas les milles éclats. Le soleil pupille dilatée du jour, ne prononcera même pas un Oh ! Ne tentera jamais de sauver aucune d’entre elles : les vagues sont faites pour mourir quelles que soient leur conquête, malgré les dentelles et la mousse. Au delà de leur rage, elles meurent sous les applaudissements du vent quand il assiste à cette corrida silencieuse.

Comment ne pourrais-je pas entendre leur désespoir et la chanson de leurs cris ? Comment ne pourrais-je pas comprendre que quel que soit l’effort, la chute compte tellement plus fort. En moi comme ces courants inéluctables qui surgissent des profondeurs inconnues et aveugles. Je ne puis m’enfuir vers le large, construire une île, habiter le ciel. Je ne puis être qu’une ondulation, un mouvement, un geste tenu par un fil aussi fin qu’un cheveu ! Je puis être à peine ce pli sur le visage de la lune lorsqu’elle est pleine. Je me suis défait de tout même du présent hasardeux des lettres de mon prénom. La mer comme un précieux coffret de dragées, il faut être fou pour croire qu’on puisse s’en faire un collier.

Le pli

Le vent froisse les tissus de feuilles,

agite les branches des arbres comme s’il s’agissait de cheveux.

Qui donc entendrait encore le bruit de ta larme,

le pli qu’a pris soudain ton cœur parmi tout ce vacarme ?

Faut-il que le temps s’agite et grince de la sorte pour réveiller l’humain en toi ?

Faut-il qu’il frappe à ta porte pour qu’enfin tu sortes tes armes ?

 

Autour du vide

SpongeXenophorid

Autour du vide, il y a ma structure imaginée comme des phrases aléatoires. Autour du rien pour l’embellir, il y a ces calculs savants, ces formules magiques. Il y a le décomposable, la matière régénératrice, la vie et ses trajectoires.

Autour de ces bulles d’oxygène, il y a tous mes points comme une chaîne, comme un filet, comme une traîne. Des échelles où il faudrait que tu grimpes, des surfaces qu’il faudrait que tu explores, des idées qu’il faudrait que tu touches.

Une architecture mentale qui ne rogne rien à ton être. Son rythme semble copié sur celui des marées pourtant le rien et l’incroyablement petit ne subit pas de traction, ne comporte pas de contorsion. Il invite souplement comme dans un rêve à aller et venir en flottant. Il tourne sans étourdir, il contourne sans mentir.

Je pourrais être une boucle, un bijou, un tissu, une décoration ordinaire mais j’ai choisi avec la douceur d’associer ma grâce à la beauté et de me poser là, juste à côté de toi et de tes pensées.

Les éponges ont des capacités surprenantes que je ne soupçonnais pas.

Comme les félins

Elle traîne ses pieds dans les couloirs et râle en montant les escaliers de la maison. Ce ne sont pas les planchers qui lâchent sous son poids et tout son corps qui grince, ce sont ses pensées qui coincent, là, quelque part, dans le fond de son estomac.

Elle claque les portes, hurle et brise le verre. Se défait d’elle même et du peu de beauté qu’elle garde dans l’oeil lorsqu’elle n’est pas encore complètement ivre et nue.

Elle s’est égarée, elle s’est perdue. Ma mère gît dans la salle de bain, dort entre les bouteilles de vin.

Pour éviter, qu’elle ne se noie dans son propre vomi, j’ai cherché à comprendre, j’ai même supplié Dieu pour qu’il m’envoie l’un de ses guerriers impitoyables. Il ne m’a envoyé que des lâches. J’ai appris tout seul à maintenir la tête quand son corps mou est plus tentaculaire que les poulpes. À la saisir pour qu’elle n’extirpe plus tout son venin dans mes veines. Ça prend du temps et de la peine. De la peine surtout. On peut dompter le malheur exactement comme les félins. On risque la griffe et le croc. On ne sait jamais quand il peut surgir et bondir. C’est nager parmi les requins. Le nourrir, lui donne faim.

Je ne nourris que le bonheur. Je le nourris de mots. De toutes ces petites choses qui ne naissent que dans les secondes, avec éclat. Je collectionne n’importe quoi, des bribes, des riens, des haussements d’épaules, les plis des sourcils, les creux. Il n’est pas rare de trouver la Beauté même si on la cherche dans le noir.

Un jour, ma mère ou plutôt sa carcasse m’a surpris debout sur l’appui de la fenêtre, tendu de voile, comme une Sainte. Elle a ri, de ses dents jaunes et pourries : « c’est ça ! Bonne idée ! Viens me rejoindre ! ». Elle n’avait rien compris, je n’ai jamais pu, même si j’avais vraiment voulu, je n’ai jamais pu détester, haïr même la vie. J’ai toujours su que rien en moi ne parviendrait jamais à cet état-là : détester quelqu’un.

J’aime avec une absurdité folle tout et n’importe quoi. Aveuglément, naïvement. Rien ne m’enlèvera jamais cette foi. Le jour revient toujours me chercher même si je me cache, même si je triche.

Parfois, je me tiens des heures, en apnée, sans la moindre larme, sans la moindre attente. Je suspends mon existence dans le vide. Pour ça, je suis fort. Pour le reste, adressez-vous à ma sœur.

Ma sœur, c’est pire que la peste. Elle se répand comme une maladie infectieuse. Elle a commencé à s’établir dans ma chambre. Rompre mes silences. Briser ma confiance, s’approprier tout l’espace. L’ordre secret de mes tiroirs, la couleur de mes vêtements ont été hideusement suspectés.Elle s’est crue la plus forte lorsqu’elle s’est emparée de mon premier amour. Un sombre con qui ne m’a plu qu’un jour. Ma sœur vit à côté de moi sans rien connaître de ma vérité. Elle mange dans la main comme ses petits chiens sans cervelle : maman paye pour se nettoyer la conscience. Elle achète ce qui n’est pas à vendre. Un merci contre le dernier I-pad.

Jamais personne ne m’achètera. Même en parcelles. J’ai l’intention de tout distribuer à qui voudra, comme ça. Même si on ne me le demande pas. Je m’en fiche qu’on se moque de moi, filles ou garçons, j’aime des personnes. J’aimes leurs détails. Le petit calice d’un sein, l’étamine discret et les courbes, toutes les courbes de tous les corps, chaque petit point de beauté où qu’il soit. Même caché, oublié ou meurtri par les moqueries.

J’aime Ivan surtout parce qu’on a dit qu’il était un crapaud. Nu, sa peau est douce comme celle des grenouilles mais chaude comme s’il sortait d’un four. Il est bien plus beau que la lune et les étoiles réunies. Chaque petit pli et repli contient mille parfums exquis. Anis, cannelle, muscade, citronnelle ou fleur d’oranger. En l’embrassant, j’embrasse toute la palette des meilleurs cuisiniers. Ivan est beau à croquer mais personne ne le voit et c’est tant mieux pour moi.

Je sais qu’un jour, il partira. Qu’il me laissera. Cela me rend triste car je ne veux et ne peux désapprendre à aimer. Un jour, il se lassera, je le sais car je suis infernal, impossible à rassasier.

Basculement

Tes volutes à la volonté du vent, tes rubans comme les pétales éparpillés du temps. Une poignée de gestes tendres et ronds. Ton bouquet est un instrument de musique que l’on fait tourner entre les mains pour qu’il danse en rythmant nos chansons. Ton parfum est le visage blanc du soleil, ou de son âme qui auréole encore dans ton ventre. Ta tige est ce qui te permet à la fois de te tendre et d’entendre.

Quelle est cette idée qui fait onduler et monter, monter les routes de montagne comme de longue phrases folles jusqu’au sommet ? Quel est ce désir qui nous amène à nous plonger dans la crème des nuages ?Le monde serait-il une toupie entre tes doigts amoureux ? La vie serait-elle un jeu tourbillonnant de chemins à suivre sans en abandonner aucun ?

Quand tu te reposes, petite chose des vents, tu rêves de repartir. Tu es toujours sur le point d’équilibre de l’avenir. Quand tu respires, c’est tout ton corps qui chavire et mon monde qui bascule.

La céramique est de Fenella Elms

La clef

 

Le monde me ferme ses portes. Il paraît que la raison serait en moi, viendrait de mon refus constant d’admettre les règles de convenance, d’ignorer qu’il est des questions qui ne se posent pas. La cause viendrait de ce flux qui charrie le doute, de ce doute qui enrobe chaque geste et chaque parole. Comment me faudrait-il naviguer parmi cette infinité de sens que tant d’autres balayent avec une certitude aveuglée, si ce n’est en la questionnant inlassablement ?

À partir de quand un détail devient-il important, insolent, disgracieux ? Je souffre d’apprendre que les règles d’appréhension du monde changent constamment. Je souffre de ne pas posséder cette même clef qui semble ouvrir tellement d’espace de liberté. Je souffre de me trouver face à un mur, à chercher et chercher encore où se trouve cette fameuse issue. Ce petit point d’adhésion. Le monde me devient illisible.

Les choses existent-elles vraiment en dehors de tout questionnement. Qu’est-ce qui me force à l’admettre ?

 

Pour me sortir de ma torpeur, il y a eu un peu de musique

Je n’y puis rien

Je voudrais qu’elle puisse encore chercher

les lieux secrets les rayons discrets

qui se peaufinent au fil de mes lignes

je voudrais qu’elle puisse encore aimer mes mots

puiser le jour dans les contours de mes phrases

où qu’elles soient

mais au lieu de ça elle s’extase pour quelques onomatopées

les faux bijoux et les paroles creuses

d’un terreux Terrien.

Marc

Lorsque j’ouvre les yeux, je vois les étoiles. Elles scintillent et se voilent. Sans doute à cause de mes larmes. Je me suis mis à pleurer. J’ai soulevé la visière de mon casque, mon bras pesait des tonnes. Je n’entendais plus dans le loin, que le moteur de ma bécane, son ronronnement de tigre et puis, ma moto s’est échappée, je n’ai plus rien entendu d’autre que la nuit hélant péniblement l’aube.

Après une longue pause, je suis parvenu à arracher mon gant avec les dents, à remuer les doigts, à déboutonner ma veste, à effleurer mon cœur. Il bat. Il bat encore, comme une petite plainte. Il ne faut pas que je m’endorme, ici. Dans ce fossé. Il faut que je téléphone, il faut que je puisse ramper jusqu’à cet autre petit bout du monde, si loin, au dessus de la bute. Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? Que la peur me glace, que la brume s’empare de mon corps et qu’il se mette à pleuvoir dans ma tête ?

 

Voilà trois jours que les oiseaux de sa volière ne chantent plus. Je ne supporterai pas de ramasser les petits corps encore chauds, un de ses prochains matins, alors j’ai ouvert la porte de la cage et je les ai regardé tourner dans le ciel, happer leur liberté retrouvée et puis partir, très loin, très haut.

Georges a mis sa main sur mon épaule. – « Qu’est-ce que tu vas faire ? Les lapins, je m’en charge, un voisin viendra. » « Et le cheval ? » Ais-je répondu « On ne va pas le vendre, il faut le garder. »

Georges s’est dirigé vers l’écurie, a ouvert la porte et a libéré le cheval. L’animal est si doux qu’il est venu vers moi, a vu que je pleurais et est resté le front contre mon dos jusqu’à ce que je le mène au pré. Dans la prairie, il s’est mis à galoper, à hennir, à feindre de s’enfuir dans le ciel en se cabrant. Je l’ai regardé et j’ai compris pourquoi Marc l’aimait autant.

La terre est gorgée d’eau, elle est spongieuse et semble se résorber peu à peu sous le poids de mon corps. Je me liquéfie en même temps que la nuit, à l’aube, je ne serai plus qu’un des nœuds du brouillard. J’entends des pas. Ils froissent l’herbe en la respirant. On dirait le bruit de la bouche d’un cheval happant l’herbe du bout des lèvres. Il s’approche, me regarde, me souffle de l’air chaud sur le visage. Je ferme les yeux en me disant que je divague. Il me semble que soudain je n’ai plus de corps et que je n’attends plus rien. Le goutte à goutte a pris fin.

 

Le lit n’avait pas été défait, j’ai préparé le café et puis inquiète, j’ai pris la voiture pour faire le chemin qu’il aurait dû emprunter pour rentrer. Dans la seule ligne droite, la voiture de police, l’ambulance et le corps. Un agent me fait signe de circuler mais je me range sur le côté. Je lui explique avec un calme froid et le plus distant possible mes inquiétudes à propos de l’absence de mon fils. Lorsqu’il prend connaissance de mon nom, sobrement il prononce après un lourd silence et le refroidissement brutal des traits de son visage: « sincères condoléances. »