Corps et vie

We Kill One, 2011, Hardcover book, acrylic medium, 9-1/4" x 6-1/4" x 1-1/4"

Brian Dettmer

Il existe une multitude de phrases pour vous apprendre le fonctionnement des choses, mais elles ne vous servent pas. Il existe une infinité de possibilités pour essayer de comprendre le monde mais les pistes sont des impasses, les routes flottent dans le vide, les repères s’inversent et les mots que vous croyiez reconnaître ont été broyés. Il vous est impossible d’accéder à une vérité qui vous servirait de fil pour vous guider. Funambule sans filet, il vous reste une volonté machinale pour recomposer ces puzzles infernaux, ces morceaux, ces éclats de la vie.

Les savoirs universels, les connaissances communes, les apprentissages automatiques graciés au plus grand nombre des humains restent les éléments inutiles d’une trame brouillée presque impossible à décrypter. Comment faut-il faire pour lire le visage d’un humain ? Reconnaître ce que les mots, ne nous apprennent pas ?  Pourquoi faudrait-il se fier à ce que tout le monde suppose sans jamais en définir les véritables contours?

Alors, parce que personne ne peut vivre enfermé sur le vide, emmuré par les gestes qui ne servent à personne, ligoté aux symptômes qui nagent à la surface de votre peau et dont on aimerait qu’ils deviennent vos vêtements quotidiens, parce que vous voulez démontrer que vous êtes aussi un être humain, que vos doigts touchent, que votre cœur aime et que votre encéphale pense et construit, vous recomposez la réalité, votre réalité. Vous détricotez cette complexité inutile pour en créer une nouvelle qui ne vous semblera pas plus futile.

Les livres reprennent vie sous le scalpel patient de votre curiosité. Ils parlent une langue que tout le monde peut comprendre, ils parlent d’une tourmente universelle : à quoi servent toutes nos connaissances si nous ne pouvons plus les partager et que faut-il faire d’une logique qui bafoue notre identité et les possibilités de penser librement?

Les livres prennent corps, les cartes routières deviennent les galaxies flottantes de vos rêves, les images écrivent, les mots marchent en dehors du chemin des phrases. À tout est accordé un nouveau sens. À un ordre arbitraire et muet répond un nouvel ordre donnant aux mots ce qui leur manquait pour être compris : corps et vie dans la réalité tangible.

Les lignes qui n’existent pas

 les images ont été trouvées ici

La mer sortie du brouillard

ne me parle plus que par vagues

elle ressemble à l’oubli

que l’on sert aux tables

habillées de porcelaines

et de dentelles blanches

elle ressemble à ce bruit

de la petite cuillère dans le thé

elle semble être devenue friande

de futilité

elle ne semble plus vouloir effacer

d’un geste mille fois répété

ce qui perle sur les visages

ce qui grignote la plage

à petit pas fougueux

la mer est sortie du brouillard

pour y retourner

et me laisser

désemparée.

Sur un lit de fleurs

J’ai posé le pied sur l’estrade et j’ai pris ma place au sein de la chorale. Il a légèrement levé les bras. Le silence s’est emparé du public et lorsqu’il a incliné la tête, très doucement comme les nuages qui sortent du ventre bleu de leur mère, nous nous sommes mis à chanter.

Petit à petit, la musique a pris possession de l’espace. Elle s’est mise à onduler dans l’air, à recouvrir le moindre petit coin d’ombre de sa lumière opalescente et joyeuse. Chaque note a commencé le travail qui consiste à charmer les corps et puis les âmes en construisant des cathédrales mentales, brillantes comme des étoiles.

Tout l’air que j’avais enfui dans le creux de mon ventre, toute cette magie enroulée sur elle-même dans la nacre rose de mon nombril s’est mise à virevolter, à escalader le ciel, à se tendre comme un soleil. Le ruban évanescent des notes dansait avec légèreté, il ne restait ni collé au sol, ni collé aux murs. Mon corps était comme habité d’un somptueux chatoiement, un incendie gracieux de papillons blancs. Dans ma gorge, des dentelles de larmes trouvaient à pas feutrés leurs zones d’envol pour le reste du monde.

Comment serais-je lorsque le silence aurait à nouveau à prendre possession du temps et de mon corps? Que pourrais-je faire lorsque le vide s’imposerait comme seule réponse à mes questionnements ? Comment pourrais-je encore éblouir la lumière lorsque je serais à nouveau aux yeux de tous, cet enfant chétif et ennuyant ? Je voudrais pour toujours naviguer porté par cette clameur. Vivre éternellement au milieu d’un chœur.

Mais je savais qu’il faudrait bien que toutes les fioritures, les affolements baroques cessent et rentrent docilement dans le tout petit tabernacle de mon cœur. Je craignais quelque chose de semblable à un effondrement de mon âme mais le magicien qui guidait nos voix, les déposa tendrement assagies au milieu d’un jardin flamboyant de blanc, là-bas, très haut dans le ciel.

Sans réponse

 

Je me demandais ce qu’il fallait que je fasse

de toutes ces questions sans réponse,

de tous ces mots qui nagent en moi

sans raison.

À force d’errer sans route,

ne finiront-ils pas par me perdre ?

Je suis si las.

Delta

Lena River Delta - Landsat 2000

Comme l’ombre

qui ruisselle sous

la feuille

l’été

je suis

avec l’incertitude

sur le point

de m’enfuir

le delta dispersé

de vos pensés

en troupeaux

rognant avec toujours plus d’acharnement

cette petite chose

ce petit presque rien

de silence

au quel je tiens

Delta

Delta

Quelle importance?

Il est assis sur les marches devant la porte, le regard perdu. Il est là tous les jours, à la même heure, l’heure où il est seul à la maison, l’heure où son vieux père de 78 ans part faire un tour avec la Daf. Il ne veut pas rentrer dans la Daf, il en déteste la couleur. Une couleur qui pique sur la langue et qui pue le vinaigre. La Daf qui semble presque neuve a la même couleur que la moutarde.

Tous les jours, il profite de l’absence de son père pour mendier des cigarettes et du feu. Il ne peut pas fumer, c’est pas bon pour sa tête lui a dit son père. Je pense surtout qu’avec la dose de rohypnol qu’on lui administre tous les jours, la nicotine en plus le zigouillerait. Tout le monde le sait dans le quartier, on ne peut pas lui donner de cigarettes. Personne ne lui donne de cigarette, personne sauf moi. Des cigarettes en chocolat parce que ça le fait rire. Il les prend et les cache et puis taquine son père en faisant semblant de les fumer.

Un jour alors que je lui proposais mon chocolat, il a avoué très doucement qu’il avait un piano, dans un appartement et qu’il était tellement lourd et encombrant qu’il avait dû l’abandonner. Dans les immeubles de logements sociaux désaffectés, une porte dont il avait gardé la clef s’ouvrait sur un studio où trônait son piano. Lorsqu’il se mit à jouer sur l’animal complètement désaccordé, il se transforma en oiseau, en volute de fumée. Il était devenu léger et puis si fier. Il quittait la terre, se défaisait de son costume de nigaud. Il souriait. Je ne pourrais dire, s’il jouait bien. Quelle importance ? Qui me le dira ?

Les puces savantes

Midbrain

Elles sautillent

comme des puces

tous les matins

dans le creux de la main.

Il faut que j’en prenne 3

et pour prolonger leurs effets jusqu’à la fin du jour, il faudrait que j’en prenne une autre à midi

mais je l’oublie.

Le plus souvent, volontairement.

Le taux de dopamine adore jouer à l’élastique dans mon cerveau et se payer ma tête.

Une étincelle suffit à tout éteindre ou à tout faire exploser.

C’est difficile à croire que ces petites pustules blanches aient un tel pouvoir : contrôler mon humeur.

Elles ne m’amusent pas.

J’ai bien vite fait de m’échouer si je ne les prends pas un jour ou deux.

Petites puces savantes,

actrices principales d’un spectacle machinal absurde et parfois grotesque. J’ai honte qu’un truc pareil me serve de béquille alors que tant d’autres si facilement brillent.

Trois minuscules boutons blancs de 25mg chacun, portant un nom chimique impossible à prononcer me maintiennent à flot.

Désormais mon bateau vogue sans faire de projet, sans gouvernail. Je ne suis même plus capable d’organiser le moindre voyage, d’adopter les structures souples qu’attend de moi le quotidien. Parfois, je hausse les épaules et les avale d’un geste presque brutal et je m’en fiche.

Parfois, je me dis et si je les avais prises un peu plus tôt, dès mes premiers cris et premières pleures, serais-je encore ainsi aujourd’hui?

Je ne pourrai jamais le savoir.

Peut-on vraiment savoir l’impact réel d’aussi petites choses ?

 

 

Hyper

 

Mes lignes me servent à découper

le temps

à agiter l’espace

à t’apprendre

cachée

complexe

mouchetée

comme la nuit l’été

si tu me touches

je me rétracte

si tu pleures

je meurs une infinité de fois