Quelle importance?

Il est assis sur les marches devant la porte, le regard perdu. Il est là tous les jours, à la même heure, l’heure où il est seul à la maison, l’heure où son vieux père de 78 ans part faire un tour avec la Daf. Il ne veut pas rentrer dans la Daf, il en déteste la couleur. Une couleur qui pique sur la langue et qui pue le vinaigre. La Daf qui semble presque neuve a la même couleur que la moutarde.

Tous les jours, il profite de l’absence de son père pour mendier des cigarettes et du feu. Il ne peut pas fumer, c’est pas bon pour sa tête lui a dit son père. Je pense surtout qu’avec la dose de rohypnol qu’on lui administre tous les jours, la nicotine en plus le zigouillerait. Tout le monde le sait dans le quartier, on ne peut pas lui donner de cigarettes. Personne ne lui donne de cigarette, personne sauf moi. Des cigarettes en chocolat parce que ça le fait rire. Il les prend et les cache et puis taquine son père en faisant semblant de les fumer.

Un jour alors que je lui proposais mon chocolat, il a avoué très doucement qu’il avait un piano, dans un appartement et qu’il était tellement lourd et encombrant qu’il avait dû l’abandonner. Dans les immeubles de logements sociaux désaffectés, une porte dont il avait gardé la clef s’ouvrait sur un studio où trônait son piano. Lorsqu’il se mit à jouer sur l’animal complètement désaccordé, il se transforma en oiseau, en volute de fumée. Il était devenu léger et puis si fier. Il quittait la terre, se défaisait de son costume de nigaud. Il souriait. Je ne pourrais dire, s’il jouait bien. Quelle importance ? Qui me le dira ?

Les puces savantes

Midbrain

Elles sautillent

comme des puces

tous les matins

dans le creux de la main.

Il faut que j’en prenne 3

et pour prolonger leurs effets jusqu’à la fin du jour, il faudrait que j’en prenne une autre à midi

mais je l’oublie.

Le plus souvent, volontairement.

Le taux de dopamine adore jouer à l’élastique dans mon cerveau et se payer ma tête.

Une étincelle suffit à tout éteindre ou à tout faire exploser.

C’est difficile à croire que ces petites pustules blanches aient un tel pouvoir : contrôler mon humeur.

Elles ne m’amusent pas.

J’ai bien vite fait de m’échouer si je ne les prends pas un jour ou deux.

Petites puces savantes,

actrices principales d’un spectacle machinal absurde et parfois grotesque. J’ai honte qu’un truc pareil me serve de béquille alors que tant d’autres si facilement brillent.

Trois minuscules boutons blancs de 25mg chacun, portant un nom chimique impossible à prononcer me maintiennent à flot.

Désormais mon bateau vogue sans faire de projet, sans gouvernail. Je ne suis même plus capable d’organiser le moindre voyage, d’adopter les structures souples qu’attend de moi le quotidien. Parfois, je hausse les épaules et les avale d’un geste presque brutal et je m’en fiche.

Parfois, je me dis et si je les avais prises un peu plus tôt, dès mes premiers cris et premières pleures, serais-je encore ainsi aujourd’hui?

Je ne pourrai jamais le savoir.

Peut-on vraiment savoir l’impact réel d’aussi petites choses ?

 

 

Hyper

 

Mes lignes me servent à découper

le temps

à agiter l’espace

à t’apprendre

cachée

complexe

mouchetée

comme la nuit l’été

si tu me touches

je me rétracte

si tu pleures

je meurs une infinité de fois

 

L’été

L’été pèse lourd sur les paupières des adultes mais moi, je n’ai pas envie de faire la sieste. Sur la pointe des pieds et sans faire de bruit, je quitte la maison en empruntant le chemin des Naïades. Comme je ne sais pas ce que c’est qu’une naïade, j’ai rebaptisé cet endroit par le chemin des noyades parce qu’il rejoint la plage en passant par la petite place du marché. Je joue à être un papillon suivant les tracés d’ombres que le soleil agite sur le sol. On dirait que le soleil cherche à peindre un étrange jardin, un peu sinistre où toutes les fleurs sont noires et épineuses et comme il n’est jamais satisfait de son tableau, il efface tout d’un coup de vent et recommence et recommence encore et toujours. Je passe de la sensation brûlante de la route sur la plante des pieds, à la sensation froide de l’herbe et des joncs aplatis, cachés dans l’ombre.

Soudain, me voilà sur la place. Elle brille au soleil comme un miroir éclaté. Les reflets grimpent le long des troncs des platanes et sur les murs et les volets fermés des maisons. Sur le muret, un petit chat endormi. Lorsque je m’approche, il se réveille et me regarde de son seul œil. Il est borgne. Ses oreilles ont été découpées par de nombreux combats. Je remue à peine les lèvres : « n’aie pas peur, je veux juste te caresser. » Et très, très lentement, je m’approche en lui tendant la main. Il ne s’enfuit pas et se laisse caresser. Je souris . Il ronronne comme un chaton, pendant que je le chatouille derrière l’oreille. Qui aurait pu deviner que derrière un félin aussi terrifiant se cachait un petit chaton ronronnant ? Soudain je remarque qu’on me regarde de l’autre côté du mur: une femme au visage ridée comme une vieille pomme toute séchée. C’est sûrement une sorcière, mais je fais celui qui n’a pas peur alors que je serais prêt à m’enfuir si il n’y avait pas eu le petit chat borgne. Je ne peux pas l’abandonner. La sorcière me parle, sa voix est douce au lieu d’être rauque et grinçante. Elle parle comme d’autres chantent, harmonieusement. Du panier qu’elle vient de déposer sur la table, elle sort en les manipulant avec infiniment de douceur, des légumes et des fleurs. Des chats de toutes les couleurs sortent de tous les côtés et observent avec attention et sagesse le moindre de ses gestes. À mes yeux, c’est comme si elle étalait sur le journal ouvert les joyaux d’un trésor.

Le soleil lui lèche le dos. »Tu veux m’aider, petite? » Elle n’a pas dû remarquer que je suis un garçon mais je m’approche, curieux. Jamais je n’ai encore touché d’objets aussi brillants et doux. Alors que j’effleure avec le dos de la main, les tomates, elle me sourit. Je me sens bien et je comprends pourquoi il y a tant de yeux de chat qui la regardent. Cette femme tolère toutes les différences, elle les accepte avec tellement de naturel qu’il est divin de la regarder soigner ses légumes. Sa beauté déborde sur tout ce qu’elle regarde et touche, même si on est un chat borgne ou un petit garçon trop maigre et inquiet. Elle n’a pas besoin de prêcher, de jouer la gentillesse en la cachant derrière la politesse ou de ruminer comme les autres vieilles. Elle se contente d’être elle-même, de s’accepter telle qu’elle est avec la même innocence que le premier des jours. Il suffit qu’on soit, peu importe la manière. Elle n’a pas envie de gaspiller son temps à juger les autres.

Suprême

Kazimir Malevich - 'Suprematist Composition- White on White', oil on canvas, 1918, Museum of Modern ArtKasimir Malevitch composition-carré blanc sur fond blanc, huile sur toile, 1918

A-t-on jamais tracé la limite du monde, le point extrême de la beauté ? Existe-t-il l’endroit originel de convergences où tout ne serait plus qu’un ? Est-il raisonnable de se vouloir élucider toutes les questions en ne répondant qu’à une seule ?
Face aux envergures déployées du langage, je me sens démuni. Je ne sais plus quelle route emprunter pour être compris. Ou aimer. Elle doit bien exister cette phrase qui te dira le pourquoi de ton existence. Elle doit pouvoir se formuler par un geste, se justifier par une pensée qui ne changerait pas ton être en miettes.
Elle doit bien exister cette phrase, ce mot qui compléterait tous les espaces rognés par le vide. Une phrase gourmande, juteuse, lumineuse qui en finirait une fois pour toutes avec ces découpeurs du monde et de la vérité. Une phrase irrationnelle qui ferait taire tous les septiques, les amateurs du dépeçage public. Une phrase qui éblouirait tous ces vautours qui sentent la mort partout, même là où on ne la trouve pas.
Je me sens démuni face aux leçons trop sèches de tous ces cons d’universitaires qui se chargent de faire du savoir une compétition où briller consiste à défaire l’autre des certitudes même si elles sont fragiles et ne servent à personne.

Pour défaire ce que tu as si doucement poli et aimé, il s’en trouvent des tas. Ils n’inventent que des idées contraires, des phrases tordues, biscornues ou grasses. Il en existe des tas pour se moquer de tout, pour contourner toujours le même nombril pour sucer le monde jusqu’à ce qu’il soit sans vie, sans suc, sans joie.

Je me sens démuni face à l’intelligence vorace qui découd tout pour adorer son propre néant.
Pourtant, quand mes tourments hantent mes nuits, il pleut des mots dans mon ventre. Il se tisse des rubans, il se noue des alliances dans les silences blancs des rêves. Parfois, je les ligote et les aligne. Ils sont faits prisonniers à vie. Souvent, pas un seul ne parle juste. Aucun ne chante. Ils se contentent de répondre à une nécessité furtive, à un besoin vital de lutter conter l’oubli. Ils évoquent rarement cette liberté perdue de l’idée nue.
Parfois, je me sens démuni face au silence et ses rapaces, face à la nuit, face à tout ce qui ne se dompte pas. Alors, je laisse la page blanche, je ne marche plus au-delà.

Oh

Mahler_S5M4_100506_16b.ogg

Comme tu t’enfonces

et concentres contre toi

la douceur brûlante et presque ignorée

mon antre secret est dévoilé

et ta langue recommence son errance

et s’échine

oh quel silence

quand ton corps se penche

et qu’il a bu

à ma source blanche

oh quel silence dans nos corps

repus et noués

pour une éternité.

La liste de mes angoisses inutiles

Dans ce livre, L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S Spivet de Reif Larsen, le jeune héros à la créativité débordante a eu entre autre, la bonne idée de faire une liste de toutes ses angoisses inutiles. Comme pour conjurer le sort, comme pour pouvoir aborder l’inconnu avec un esprit libre et ouvert, ou plus simplement pour rester l’enfant curieux et intègre, il s’entoure d’objets fétiches et d’instruments de mesure, il dessine pour tout ce qu’il observe des cartes, il consigne dans des carnets numérotés ses fabuleuses découvertes. Il refuse avec une lucidité enjouée le monde formateur des adultes, faisant de sa vie un jeu d’aventures et d’explorations. En plus d’être passionnant et drôle, ce livre (avec cartes et dessins à l’appui) offre plein d’instants de fraîcheur, de pureté enfantine sans jamais être niais. Il bouleverse bien des certitudes.

Se débarrasser de ses angoisses est souvent impossible et nous force à tenir un rôle qui n’est pas forcément le nôtre, à être des prototypes de nous-mêmes. Si elles ont l’utilité de nous protéger de certains dangers, il faut bien l’avouer, elles nous freinent et nous restreignent souvent. Les consigner dans un carnet, sur une liste est à mes yeux une manière originale et amusante de nous surpasser qui n’est pas forcément absurde.

Voici ma liste :

-une murène pourrait surgir d’une cavité et dévorer mon amour quand il se baigne en toute innocence.

-un imbécile pourrait me voler ma part d’amour (provenant de ce même amour se baignant innocemment)

-rien ne pourrait jamais plus se faire pardonner

-et s’il venait à ne plus pleuvoir ?

-les accès à la beauté pourraient me rester définitivement fermés

-le vide me rongerait jusqu’à l’os

-jamais plus je ne tomberais amoureux

-je pourrais perdre l’équilibre et ne plus trouver à la place qu’une ivresse absurde

-je me briserais comme une lame

-les mots pourraient me tourner le dos

-je n’aimerais plus la solitude et lire

-la mort me volerait à nouveau ceux que j’aime

-jamais plus de galop

-jamais plus l’amour, le sexe, l’idée.

-ma dépression serait continuelle, sans répit, sans pitié

– un fantôme pourrait s’asseoir à ma place.