Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
N’est-ce pas le silence qui détermine et fixe la saveur de l’amour ? S’il était privé du silence, l’amour n’aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n’a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Maurice Maeterlinck.
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Comme surgissant de la brume
la mer et ses nausées
par vagues se sont emparées
de mon âme
au milieu des remous
de la foule
j’avais mal au cœur
et l’envie de pleurer
heureusement
pour m’abriter des morsures
et des regards
au bout de mes doigts ses phrases pour avaler mes larmes.
Un spectre vit en moi. Comme celui de la lumière, lorsqu’il écarte ses doigts, il colore de ses étranges lueurs tous les éléments de ma vie. Il est tentaculaire et déroutant mais n’a rien d’un fantôme. Il mène une vie de céphalopode paisible dans les profondeurs nacrées et les eaux de velours. Fragile, il passe son temps à se faire oublier. À marcher en silence, à me parler tout bas.
À chaque mot, il accorde une nuance ou trois, à chaque syllabe une saveur, aux phrases le parfum composite et rare de cette fleur qui n’existe pas. Ne vous étonnez pas qu’il se fâche et gronde aux pieds de vos murs, au fond de vos puits, perdu dans vos dédales crasseux. Tout ce que vous tenez pour noble et gracieux l’ennuie. La bouillie qui dégouline directement de vos cervelles délavées lui donne la nausée : mon dieu ! C’est tout ce que vous aimez ?
Vos modes d’emploi sont des prisons, vos textes des niches pour les chiens errants. Mon spectre n’y reste pas, jamais. Il va et vient sans rien retenir. Il a peur des ombres qui vous nouent les bras, des songes qui mentent et ne tremblent pas.
Le spectre ne rogne rien au plaisir, n’émonde pas le monde. Il a peur de vos points qui catégorisent et trouent les pages, il a peur de vos virgules acérées comme des crocs, de tous les ordres qu’éructent vos refrains. Il a peur des morts qui dorment dans vos phrases et vous dictent si rageusement leur faim.
Le spectre et son petit soupir dorment dans le Oh ! de la pupille, dans la coquille d’un nombril, sur le lit doux du baiser. Si mon ventre se soulève, si mon cœur se met à danser, c’est que mon spectre veut goûter à la brillante rosée qui perle aux bords des idées translucides.
Il existe une multitude de phrases pour vous apprendre le fonctionnement des choses, mais elles ne vous servent pas. Il existe une infinité de possibilités pour essayer de comprendre le monde mais les pistes sont des impasses, les routes flottent dans le vide, les repères s’inversent et les mots que vous croyiez reconnaître ont été broyés. Il vous est impossible d’accéder à une vérité qui vous servirait de fil pour vous guider. Funambule sans filet, il vous reste une volonté machinale pour recomposer ces puzzles infernaux, ces morceaux, ces éclats de la vie.
Les savoirs universels, les connaissances communes, les apprentissages automatiques graciés au plus grand nombre des humains restent les éléments inutiles d’une trame brouillée presque impossible à décrypter. Comment faut-il faire pour lire le visage d’un humain ? Reconnaître ce que les mots, ne nous apprennent pas ? Pourquoi faudrait-il se fier à ce que tout le monde suppose sans jamais en définir les véritables contours?
Alors, parce que personne ne peut vivre enfermé sur le vide, emmuré par les gestes qui ne servent à personne, ligoté aux symptômes qui nagent à la surface de votre peau et dont on aimerait qu’ils deviennent vos vêtements quotidiens, parce que vous voulez démontrer que vous êtes aussi un être humain, que vos doigts touchent, que votre cœur aime et que votre encéphale pense et construit, vous recomposez la réalité, votre réalité. Vous détricotez cette complexité inutile pour en créer une nouvelle qui ne vous semblera pas plus futile.
Les livres reprennent vie sous le scalpel patient de votre curiosité. Ils parlent une langue que tout le monde peut comprendre, ils parlent d’une tourmente universelle : à quoi servent toutes nos connaissances si nous ne pouvons plus les partager et que faut-il faire d’une logique qui bafoue notre identité et les possibilités de penser librement?
Les livres prennent corps, les cartes routières deviennent les galaxies flottantes de vos rêves, les images écrivent, les mots marchent en dehors du chemin des phrases. À tout est accordé un nouveau sens. À un ordre arbitraire et muet répond un nouvel ordre donnant aux mots ce qui leur manquait pour être compris : corps et vie dans la réalité tangible.
J’ai posé le pied sur l’estrade et j’ai pris ma place au sein de la chorale. Il a légèrement levé les bras. Le silence s’est emparé du public et lorsqu’il a incliné la tête, très doucement comme les nuages qui sortent du ventre bleu de leur mère, nous nous sommes mis à chanter.
Petit à petit, la musique a pris possession de l’espace. Elle s’est mise à onduler dans l’air, à recouvrir le moindre petit coin d’ombre de sa lumière opalescente et joyeuse. Chaque note a commencé le travail qui consiste à charmer les corps et puis les âmes en construisant des cathédrales mentales, brillantes comme des étoiles.
Tout l’air que j’avais enfui dans le creux de mon ventre, toute cette magie enroulée sur elle-même dans la nacre rose de mon nombril s’est mise à virevolter, à escalader le ciel, à se tendre comme un soleil. Le ruban évanescent des notes dansait avec légèreté, il ne restait ni collé au sol, ni collé aux murs. Mon corps était comme habité d’un somptueux chatoiement, un incendie gracieux de papillons blancs. Dans ma gorge, des dentelles de larmes trouvaient à pas feutrés leurs zones d’envol pour le reste du monde.
Comment serais-je lorsque le silence aurait à nouveau à prendre possession du temps et de mon corps? Que pourrais-je faire lorsque le vide s’imposerait comme seule réponse à mes questionnements ? Comment pourrais-je encore éblouir la lumière lorsque je serais à nouveau aux yeux de tous, cet enfant chétif et ennuyant ? Je voudrais pour toujours naviguer porté par cette clameur. Vivre éternellement au milieu d’un chœur.
Mais je savais qu’il faudrait bien que toutes les fioritures, les affolements baroques cessent et rentrent docilement dans le tout petit tabernacle de mon cœur. Je craignais quelque chose de semblable à un effondrement de mon âme mais le magicien qui guidait nos voix, les déposa tendrement assagies au milieu d’un jardin flamboyant de blanc, là-bas, très haut dans le ciel.