Galop chatoyant

En cet instant inaltéré de ton être

le trait noir et franc

de mon galop

et la courbe folle de mes hanches

tes lettres comme la trace de mes sabots

rythmant

le temps

mon encolure souple et ta caresse dissoute

par le vent dans l’incendie

chatoyant de ma crinière

rien ne nous force à devenir

comme tous ces chiens

dressés pour la morsure.

Le bouquet

Boom in bloei

Frits Van den Berghe , 20ste eeuw, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten Antwerpen

Lorsque la mer porte sur le dos de ses collines un ciel blanc et que le vent s’y mélange gavé de pollen, c’est le printemps. Il prend tout l’espace, le printemps, comme une seule et géante enflure. Sur ce petit bout noir qui nous sert de pays, les arbres sont des épouvantails. Leurs fleurs ont des odeurs de kermesses et de ces danses macabres qu’on s’invente à la place des fêtes.

Ici, l’horizon est érodé comme le désespoir. Englouti par le dégoût que l’on peut avoir de soi lorsqu’on se croit coupable. Les montagnes sont des mirages et les enfants portent déjà la grimace du masque de l’adulte qu’ils seront. Les rêves sont des fantômes tétanisés condamnés à se laisser dissoudre par les pluies lourdes et noires de l’hypocrisie permanente. Les langues ne se dénouent que dans les cimetières, le reste du temps elles se taisent écrasées par les rumeurs qui épouvantent les cœurs d’un village à l’autre.

À part des racines comme des doigts de sorcières, il n’y a rien pour retenir l’homme, pas un seul torrent fougueux, pas un seul mur si ce n’est celui de l’autre ferme. Si ce n’est celui du chemin qui serpente sans fin en cherchant un soleil. L’homme n’a que lui-même pour se perdre et le doigt de dieu pour le rendre fou et le broyer. Dieu est dans toutes les idées, dans toutes les larmes des femmes, dans toutes les mains qui se lèvent ou s’arrachent les cheveux. À la fin du printemps, à la place des fleurs dans les arbres, les cauchemars de suicidé explosent en formant des bouquets. Son amour à l’affût du péché a porté ses fruits.

Fernando Pessoa

Ces phrases de Fernando Pessoa, je les ai trouvées ici

L’art nous délivre de façon illusoire, de cette chose sordide qu’est le fait d’exister… En art, il n’y a pas de désillusion, car l’illusion s’est vue admise dés le début. Le plaisir que l’art nous offre ne nous appartient pas, à proprement parler : nous n’avons donc à le payer ni par des souffrances, ni par des remords…
Par le mot art, il faut entendre tout ce qui est cause de plaisir sans pour autant nous appartenir : la trace d’un passage, le sourire offert à quelqu’un d’autre, le soleil couchant, le poème, l’univers objectif. Posséder c’est perdre. Sentir sans posséder, c’est conserver, parce que c’est extraire de chaque chose son essence.

Houle

Valloton-LaNuit

N’est-ce pas le silence qui détermine et fixe la saveur de l’amour ? S’il était privé du silence, l’amour n’aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n’a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Maurice Maeterlinck.

◊◊◊

Comme surgissant de la brume

la mer et ses nausées

par vagues se sont emparées

 de mon âme

au milieu des remous

de la foule

j’avais mal au cœur

et l’envie de pleurer

heureusement

pour m’abriter des morsures

et des regards

au bout de mes doigts ses phrases pour avaler mes larmes.

Nautile

Nautile scanner 3

Un spectre vit en moi. Comme celui de la lumière, lorsqu’il écarte ses doigts, il colore de ses étranges lueurs tous les éléments de ma vie. Il est tentaculaire et déroutant mais n’a rien d’un fantôme. Il mène une vie de céphalopode paisible dans les profondeurs nacrées et les eaux de velours.  Fragile, il passe son temps à se faire oublier. À marcher en silence, à me parler tout bas.

À chaque mot, il accorde une nuance ou trois, à chaque syllabe une saveur, aux phrases le parfum composite et rare de cette fleur qui n’existe pas. Ne vous étonnez pas qu’il se fâche et gronde aux pieds de vos murs, au fond de vos puits, perdu dans vos dédales crasseux. Tout ce que vous tenez pour noble et gracieux l’ennuie. La bouillie qui dégouline directement de vos cervelles délavées lui donne la nausée : mon dieu ! C’est tout ce que vous aimez ?

Vos modes d’emploi sont des prisons, vos textes des niches pour les chiens errants. Mon spectre n’y reste pas, jamais. Il va et vient sans rien retenir. Il a peur des ombres qui vous nouent les bras, des songes qui mentent et ne tremblent pas.

Le spectre ne rogne rien au plaisir, n’émonde pas le monde. Il a peur de vos points qui catégorisent et trouent les pages, il a peur de vos virgules acérées comme des crocs, de tous les ordres qu’éructent vos refrains. Il a peur des morts qui dorment dans vos phrases et vous dictent si rageusement leur faim.

Le spectre et son petit soupir dorment dans le Oh ! de la pupille, dans la coquille d’un nombril, sur le lit doux du baiser. Si mon ventre se soulève, si mon cœur se met à danser, c’est que mon spectre veut goûter à la brillante rosée qui perle aux bords des idées translucides.

Rien

Goya Caprichos3

Il ne restait rien.

Juste moi écrasé de douleur.

 

On éteint pas cet étranglement d’un seul mot.

On n’oublie pas comment les minutes traînent quand on a mal là, à cet endroit où la raison se découd.

Dans le noir, sans filet ni protection,

sans plus rien pour vous asseoir, pour s’apaiser et attendre.

Cette merde gluante me mange.

Aujourd’hui seulement 4 fois,

hier 6

et demain, elle reviendra sans que je l’appelle.

Elle viendra se planter, se vanter de sa toute fraîche cruauté.

Pour elle, le temps n’existe pas. Rien ne marche. Rien n’avance.

Demandez à tous ces fusillés dans les couloirs des hôpitaux.

 

Point d’inflexion

Les mots naissent dans le cocon de soi

que l’on garde enroulé à l’âme

Au secret

Ils filent sans laisser de racine

ils se tissent sans faux plis

entre les lignes

des mers et des chants de larmes

Ils calment les cœurs calleux

Certains ne le savent pas

mais il ne faut pas grand chose pour les réchauffer

pour qu’ils débordent et se mettent à bourdonner

Il n’y a que les poseurs de pièges pour nier cette vérité :

les mots dorment en chacun de nous

dans un petit poing noueux comme le bouton d’une fleur.