Les faces cachées

Lunar libration with phase2

Les mots apparaissent comme des astres lunaires à la surface des textes. On ne voit que leurs lueurs flotter dans la nuit. Rien de plus.

Pourtant, chacun est parcouru de cratères et de collines, de pleins et de creux. Des veinules les retiennent et les soudent à la vie. Repliés sur eux-mêmes, les mots masquent leurs origines et leurs trajectoires mais dès qu’ils se développent dans une phrase, on commence à les apercevoir, à deviner leurs devenirs, à leurs supposer des orbites.

Les veinules comme de petites racines assurent nourriture et attachement. Elles fraient des chemins, permettent des voyages en même temps qu’elles les freinent. Retirer l’une de ces petites voies c’est amputer les mots et puis les phrases de leurs histoires. Ils ne résonnent plus, ils boitent, ils suffoquent ou deviennent froids. Les sphères dans lesquelles les mots évoluent sont à la fois d’une harmonie complexe et solide et d’un équilibre fragile.

Vos mots appartiennent à une autre galaxie que la mienne : ils sont d’une autre intelligence. Pourtant, de loin, je les admire sans toujours les comprendre, sans être capable de les atteindre. Je me console du mystère qu’ils préservent et que je ne percerai pas en contemplant les ténèbres de mes propres mots.

Ainsi, je ne creuse plus de ravins, c’est comme si je parcourais l’infini. Il n’y aurait plus de différence entre vous et moi, car dans la plupart des cas, nous ne savons pas ce que les mots nous cachent.

Poulpe

L’encre noire a résorbé toutes les contraintes matérielles qui la maintenaient encore prisonnière de nos pensées. Le noir lourd et fantomatique des nuits de cauchemar s’est évanoui au profit de la nuit nue d’un lac muet.

Une nuit d’ébène s’avance sur la scène, son corps désarticulé se donne en spectacle. La nuit sans étoile, onctueuse et souple, veloutée est apparemment à notre écoute. Dans sa solitude, vaporeuse et volatile, elle consolide notre fuite, masque ou s’offre à tous nos égarements. On croit contenir enfin une essence, cette certitude rare mais nous ne touchons que des ombres sans vouloir vraiment le savoir. À quoi bon ?

C’est dans le noir que notre âme se dénude et se dénoue. Il ne nous reste plus qu’à composer avec ce néant, avec ces devenirs et ces transgressions. Que nous faut-il faire de ce poulpe qui danse dans notre ventre?  Va-t-il encore parler comme un mort et s’installer à notre place ? Se coucher dans notre lit et dormir grinçant entre nos pages ? Il ne nous reste plus qu’à ordonner ce que la clarté nous refuse inlassablement. La nuit entre et insinue peu à peu ce qui fera notre déroute. Elle s’étale, éternité mobile faite de froissements d’ailes et de mouvements de nuages. Elle nous rend le silence et se répand comme un venin : voilà la vanité qui revient.

Ce liquide sombre s’ancre jusqu’à se laisser couler dans nos veines. La nuit nous soude à quelques mots, à quelques balbutiements de phrases. Elle fait tache : on œuvre. Elle se gorge, elle s’échappe, elle s’écoule : on meurt. Elle s’imprègne mais ne crée pas le jour. Nous restons pour toujours, sans savoir, à l’ombre des phrases que nous sommes incapables d’écrire.

Marine

Desire eyespycottcase

On dirait du taffetas que l’on froisse mais

ce sont nos deux corps qui se frôlent

on dirait le vent sur la mer qui rôde mais

ce sont nos deux respirations qui s’accordent et composent

on dirait que la plaine se soulève et s’invente des collines mais

ce sont nos envies qui rêvent et progressent

on dirait qu’une vague en balayant les profondeurs marines réveille les tempêtes

s’en va crever le ciel et puis revient gorgée de voiles et de lumière

on dirait soudain que chaque chose acquiert enfin

la certitude d’exister en toute Beauté

mais c’est ton volcan nourricier et sa lave brûlante

qui se répandent.

De profil

Antonio del Pollaiuolo - Profile Portrait of a Young Lady - Google Art Project
Portrait de femme (1460-1465) Antonio Pollaiuolo

Le bleu du ciel n’a plus rien à nous apprendre sur la pureté alors il se contente d’épouser par sa lueur savante les contours de ton visage et de ton âme. Discrètement, s’évaporent les nuages comme des voiles, comme les larmes de la joie. Des larmes, la lumière en pleure sur la candeur éblouissante de ta peau, sur ta pâleur opalescente, sur les perles douces de ta bouche.

Ta Beauté ne se limite pas à la nudité de ta nuque, au profil net de ce corps préservé par des tissus tissés de fleurs, elle envoûte bien au delà des frontières matérielles de l’esprit et de la raison.

On devine que tu ne laisses à l’apparence et ses futilités que le luxe du rêve et de l’espoir. Aucune ombre ne saccage tes pensées, aucune parole troublée ne fera fléchir ta lucidité car la voie que tu t’es tracée est cousue de fils d’or, ornée d’harmonie, baignée d’évidences fraîchement mûries.

L’unique bijou que tu portes c’est toi-même et rien que cela : toi comme le point de départ d’un voyage. La seule exubérance de ta nature est celle d’un nouveau né : te contempler c’est Renaître. Alors, tout autour de toi, illuminé par ton silence et sa grâce, paré de sagesse, le monde s’arrête de penser et contemple ébahi le livre de ton cœur sans parvenir à en flétrir la Beauté.

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Version améliorée avec l’aimable collaboration de Xavier Bordes

Le bleu du ciel n’a plus rien à nous apprendre sur la pureté: il se limite à épouser  les contours de ton visage et de ton être.

Discrètement, s’évaporent les nuages comme les larmes de la joie. Des larmes, la lumière en pleure sur la candeur de ta peau, sur les perles douces de ta bouche.

Ta Beauté ne se limite pas à la nudité de ta nuque, au profil de ce corps tissé de fleurs, elle envoûte au delà des frontières matérielles de la raison.

On devine que tu ne laisses à l’apparence que le luxe du rêve et de l’espoir. Aucune ombre ne saccage tes pensées, aucune parole ne fera fléchir ta lucidité. Ta voie est cousue de fils d’or, baignée d’évidences fraîchement mûries.

L’unique bijou que tu portes c’est toi-même : toi, point de départ d’un voyage. Ta nature a l’exubérance d’un nouveau né : te contempler c’est Renaître.

Tout autour de toi, illuminé par ton silence, le monde s’arrête de penser et contemple le livre de ton cœur sans en flétrir la Beauté.

Galop chatoyant

En cet instant inaltéré de ton être

le trait noir et franc

de mon galop

et la courbe folle de mes hanches

tes lettres comme la trace de mes sabots

rythmant

le temps

mon encolure souple et ta caresse dissoute

par le vent dans l’incendie

chatoyant de ma crinière

rien ne nous force à devenir

comme tous ces chiens

dressés pour la morsure.