Bulbes du printemps

Marvin Lipofsky
MarvinLipofsky

Pour entrer en matière

Je pourrais parler de la lumière

qui se recueille dans le val

entre deux ou trois collines de mots

Ce sont elles qui coagulent les couleurs

Ce sont elles dont les veines deviennent

les racines conquérantes du printemps

mon cœur est un bulbe

son rêve se résume à l’éclosion croquante

de la tulipe seulement

mon corps est une roche

son geste minéral

me reproche l’inconsistance

de mes translucides pétales

Black Bile

A brief history of melancholy – Courtney Stephens

En mon chœur

Puits infatigable de voix

Tombe de nulle part un galet

Semblable à un grotesque crapaud

L’écho de l’impact se superpose

Aux bruits des remous sourds de la vase

Entre mes rives s’écoule le fleuve noir

Écriture incapable de correspondre avec ce qui n’est pas une histoire

Aux trois humeurs répond toujours la seule qui me rende sombre

Lucide à l’orée de cette étrange fleur qui s’appelle folie

Pétulance

Suzanne Dekker "Hope"
Suzanne Dekker
« Hope »

Parfois un instrument à cordes imprime à l’étang un fluide mouvement. Un trait s’éternise jusqu’ à la cime des choses. La lenteur émerge peu à peu comme cris à peine sortis du nid. L’eau en surface se défait des plis inscrits par la nuit et moi je vois le soleil encercler l’endroit où mes feuilles ovales s’étalent.

Je devrais à l’instant choisi cibler un point du ciel où me suspendre ailes ouvertes. Quelle est cette ombre géante amalgamée à ton immonde haine ? Crois-tu que le mensonge dont ton poing crispé me menace est à même d’empêcher ma floraison ?

C’est aux nuages brassés par la lumière que je dois la couleur de mon bourgeon, c’est à la lance qu’il doit son élan pointu, c’est à l’eau sombre que je voue mon irisation.

Audace

photo 1ccallant

Le ciel au goût de perle se pose sur les feuilles

Que se partagent les merles, les sittelles et le vent

L’allure vaporeuse de la mer dans les mains du soleil ?

Le duvet argenté qu’arbore si fier le mur végétal à son front?

 

Tous les buissons sont sertis de fruits aux saveurs de citron

Toutes les hampes florales portent des bourgeons

L’écume se fait plus légère que l’air

Se répand son regard d’aigue-marine

Jusqu’aux cœurs dévoilés des pensées

En colère

The Person Inside The Books
The Person Inside The Books

Les nuages se posent sur le fin fil bleu foncé de l’horizon en feu

La mer est revenue de ce voyage en colère

Je décide de suivre de mémoire les pas d’un sentier qui sinue

Parfois je pense que

Le pouvoir donne aux êtres humains une figure implacable un sourire cruel

Je marche sans solitude

Un caillou ramassé en chemin

Me parle soudain d’une histoire éternelle faite de renoncements périodiques et de morts temporaires, de lumières noires et d’ombres solides

Que suis-je moi face à tant de ténacité prête à lyncher le silence en lui lançant au visage mes mots comme une poignée de sable ?

Pour qu’elles meurent

.

J’aimerais que tu sois

Comme le chaton dans sa bogue de sommeil

Un bouclier d’épines

 

Pour protéger le rêve et sa peur bien réelle d’être mordu par un hiver cupide

 

Des coussinets d’ébène

Des griffes rétractiles

Un regard de jade doux

La soie

 

Pour répondre à la nuit et à ses faims glaciales

 

Ton silence qui vrombit du plus tendre fond de ta gorge

Le nuage doré que supporte ton corps presque comme une auréole

Le pétale rose de ta langue maternelle et le lait bleuté d’une parole qui aime l’air vif

 

Pour répondre aux laves mortes

 

Pour trucider l’amertume

 

Pour se débarrasser de tous ces tombeaux qui voudraient t’enterrer avant que tu sois morte

 

Pour étouffer ton remords d’avoir cédé un pan de ta liberté

A l’espoir naïf d’être aimée

Par ceux qui ne connaissent les fleurs que par leur désir aveugle de seulement les cueillir

Pour qu’elles meurent.

Pour les murs

Les mots, le souffle dont ils disposent pour s’installer dans la phrase, les virgules, les points,

les veines entre chaque parole dure et polie, parfois sertie d’une larme, les ruisseaux de bruits, les torrents de silences

ont cavé ma voix

celle qui a tant de mal à se faire entendre et souvent ne parle que pour les murs

les mots, le souffle, la phrase, les virgules, les points et l’histoire

les veines, les larmes, les silences trouvent parfois la force de se tenir là, debout dans le noir du tiroir secret d’une idée.

 

Images: Christo Dagorov

 

Virevolter

Phalène sillonnée

Sur mes ailes, pèse parfois le poids d’une goutte. Capable de brouiller les âmes, de troubler les phrases, de détourner vers elle seule le silence tel le soleil la sève des arbres presque morts. À mes épaules, s’accrochent des milliers de regards n’ayant que le seul mot qui soit capable de briser un être, collé à leur bave.

La désespérance comme une dune se soulève, m’érode. Je me souviens alors de ce que certains poètes établissent en polissant les jades jusqu’à ce qu’ils ressentent la portée de cette lumière étrange. Elle marche, elle s’avance -du moins on le croit- sur les pas de la lune qui dans l’espace peu à peu s’efface.

Quelle différence existe-il entre les cendres qu’un jour la mort dispersera sans plus vraiment penser à toi et celles qui irisent les milliers et les milliers de feuilles qui un instant faisaient de toi une phalène affolée ?

Painting

English garden——– Carlos San Millan– Ecuador

S’apparentent aux néants, les éclats d’algues venus se coller aux fenêtres de la maison.

Ils s’accumulent en lits épais et doux sur les plaies des rochers, dans les gorges de galets des calanques, en retrait.
Une colère se résume à l’écume, au goût salé sur mes lèvres de larmes que j’aimerais cacher tant elles me rendent laide.
Se noue au néant chaque mot avant sa naissance.
Comment toi, mon enfant, pourrais-tu comprendre que la raison fait de la vie une farce?

Il lui faut une folie pour éternellement l’incendier, la réalité.