Nomade

Raoul Hausmann, 1969

 

Le soleil sinueux serpente

sur les pistes usées par le sable

il ne nous reste que les pierres pour troupeau

au fond de nous l’île du désespoir

nous apporte un peu d’ombre

mais pas le droit de nous asseoir

le vent hasardeux

tremble ivre pris de folie

il ne nous laisse pas d’autre choix

que d’errer seuls

comme les rumeurs et les mirages

nous résistons sans larmes

sans nom sans pays

nous nous soulèverons toujours

aux rythmes du désert

Arborescence

Giorgos Gyparakis, Yin-Yan, (2011)

L’arbre de la lumière déploie ses branches comme des ailes, il nous touche de son regard le plus tendre. Il s’étend très lentement le long de nos côtes, se baigne dans nos baies, s’approvisionne de verts et d’oranges dans nos pinèdes et nos plaines.

Ses bourgeonnements de bleus et d’émeraudes allument des tempêtes de cris et d’épines. Ses racines font trembler l’air, grésiller la terre et les sentiers. Le temps se peuple de grincements, de murmures et de fougueuses feuilles. Les collines suent, les ravins froncent leurs fronts, les ombres fortes se collent aux êtres et aux choses avec une certitude à rompre tous les doutes. Le tronc de l’arbre, solide comme le poitrail d’un cheval, lance les fontaines des villages au galop.

Quand l’arbre de la lumière secoue ses plumes, il pleut des couleurs. Larmes lourdes et brûlantes, larmes blanches et muettes. On dirait que le monde est devenu futile comme la poudre que contiennent les cœurs des fleurs. On dirait qu’un cercle de feu lui danse au dessus de la tête. Le jour n’est guère plus grand qu’une graine et la nuit n’existe plus. L’arbre de lumière ayant découvert sa cime est bien résolu à ne plus jamais disparaître.

Saturne

Saturn’s A Ring From the Inside Out

La réponse n’existe pas. Il n’est que des questions, des terrains vagues ou des mers de désolation. Toutes les traces que tu prends pour des preuves, ne sont que les indices de ton errance éternelle. Toujours, tu reviens sur tes pas , meurtri ou guéri, consolé ou ébloui. Il n’est que l’exil. Il ne coule nulle part ailleurs, ce fleuve bleu gorgé d’étoiles, que dans le regard que tu portes sur le monde. C’est de toi que ruissellent toutes les promesses, c’est de toi que suintent l’abandon et la désespérance.

Si tu cesses de lui faire porter des perles et des velours, si tu cesses de lui confier tes rêves comme la sève aux nervures des feuilles, comme les spores aux vents, il n’est plus rien le monde. Sa table est dévastée, les lits de ses rivières sont vides et il est silencieux. Désertique et solide, il tourne autour du vide. C’est ton travail de fourmi, comment tu le décortiques et pourquoi tu le questionnes inlassablement qui tisse le nid pour reposer ton vol ou les filets pour retenir ta débâcle. Ce sont les détours de tes rivières qui laissent leurs alluvions dans les coudes.

Les ailes

Herbert Draper- The Lament for Icarus

Je n’en veux pas à la réalité

bien au contraire

Pour ce que je peux en voir et en comprendre

je la trouve plutôt lucide   efficace              insubmersible

Elle s’avance partout

victorieuse guerrière de tous mes fantasques combats

Elle se débrouille fort bien

pour échapper à toutes mes théories et superstitions

 

se laisser vérifier autant de fois qu’on veut

Je n’en veux pas à la réalité

de m’avoir fait naître dans une prison

ne n’avoir su mettre sur ma route que des bâtons et le doute

Comme au buisson

ses épines

n’ont pas fait que me piquer ou me déchirer

Son intransigeante vérité m’a servit de petit escalier en colimaçon

Que je monte ou me retourne     un tourbillon m’étourdit

Je n’en veux pas à la réalité de marcher avec des bottes de soldat

de toujours pointer du doigt ce que je n’ai pas

la mémoire

des automatismes

la foi complète en mes propres idées (j’ai toujours l’impression de me tromper)

tort ou  raison

Je n’en veux pas à la réalité d’être ce que je ne suis pas

sans elle

je n’aurais pu m’inventer

les ailes et l’air.

Fruit mélancolique

La lave qui coule le long de nos troncs et se noie dans les feuilles, n’est que la sève du ciel qui nous tombe sur la tête quelles que soient les saisons. Le vert qui nous ronge est ce qui nous reste lorsque notre sève s’en sort victorieuse. Le ruisseau qui roucoule sous les tapis de feuilles et qui te semble si doux aux doigts, si mou sous les pas, c’est ça : le fruit mélancolique de la pluie.

Regarde comme le ciel gris parfait la ligne sombre de nos fronts, poursuit le combat de nos bras dans le vent. Savoure notre écartèlement croissant, nos éclats. On dirait la mer qui chevauche le printemps, on dirait le papier de soie qu’on déchire follement pour découvrir le présent précieux. Regarde ce que est devenu, dans nos larmes, le fourmillement du petit peuple des gouttes. Regarde cette forêt minuscule qui ne créé que des incendies de velours toujours vert, toujours tournés vers le froid.