
Mes paupières de plomb
mes pupilles encerclées de gris et
mon regard ébloui par les ombres
ma bouche et son sourire en plâtre
mes lèvres au bord d’un puits sombre
rien que des pétales desséchés pour répondre
et parler au néant de lui-même

Mes paupières de plomb
mes pupilles encerclées de gris et
mon regard ébloui par les ombres
ma bouche et son sourire en plâtre
mes lèvres au bord d’un puits sombre
rien que des pétales desséchés pour répondre
et parler au néant de lui-même

Avant de gagner la mer, la brume se repose sur les épaules des collines. Elle reprend des forces, s’enfle comme un énorme bourgeon jusqu’à changer de couleur. Parfois, elle se retire et choisi d’envahir l’autre versant du monde, celui que peuplent les forêts, les roches et leurs fines fontaines de dentelles blanches. Elle finit par se perdre ou par perler sur les herbes, les mousses ou les petites plumes argentées des buissons.
Le soir, je crois qu’assis sur le plus culminant des rochers, tu me regardes et m’attends depuis des années. À force de regarder ta silhouette se découper dans l’azur comme le vol d’un oiseau éperdu de hauteurs, mes yeux se mettent à briller et à presque pleurer. Finalement, je comprends que ton ombre si décidée est un buisson fulgurant que le vent a sculpté.
Le vent descend souvent de la montagne en se laissant glisser lentement, titillant à peine les centaines d’oliviers de la plaine et puis regagne le ciel dans un seul et même mouvement à la manière d’un cétacé qui soudain s’engouffre dans les cerceaux de bulles qu’il a lui-même dessiné. Alors, subtilement quelque chose qui s’apparente au silence reprend sa place à côté de mes organes vitaux, comme un fantôme, comme le souffle d’un mort, comme pour me faire comprendre à quoi ressemble la réalité. Réalité raisonnable à laquelle on donne le nom de « devoir », de « responsabilité » comme si assumer sa part toujours plus vaste de silence, de solitude face à la nature qui culmine au bout de chacun des regards, comme si « être dans la lune » n’était véritablement qu’une fuite en avant.
Parfois je pense que ceux qui ne rêvent pas, ceux que le silence n’hante jamais sont des irresponsables. Parfois je crois que le silence est la part la plus dense et la plus difficile à porter. Une motte de terre noire, les tripes de l’univers, j’aimerais toujours être en état de savoir ce qu’il faut en faire.
Parfois je sens que le silence est un champ de fleurs sauvages, les racines, les tiges, les corolles, les pistils se chargent de le retenir, de lui donner de la contenance car comme le sable des dunes, le silence toujours s’échappe, s’évapore entre deux mots, deux cris.

Parmi les épines les feuilles les fleurs
sur les branches les plus fébriles
les citrons sont
la traduction des allées et venues du soleil
Elles sont plusieurs à se servir du jaune citronné
comme couleur pour parcourir leurs pétales
tout au long de la floraison Certaines préfèrent se référer
au goût acide suggéré par le fruit lent à mûrir. D’autres rappellent la naissance ancestrale de l’astre
alors qu’il n’était que poussière d’étoile suspendu au bord des étamines.
Il n’en est qu’une qui renonce parmi toutes celles qui reproduisent
aveuglément
toutes les sautes d’humeur du fruit.
Une seule
a choisi pour danser autour de son coeur
qui ne serait pas un trou noir des pétales frangés si légers
qu’ils ne peuvent porter un vulgaire goût de citronnade.
Une renoncule a tout fait pour être touchée par ton regard.
L’or ne t’intéresse pas l’obscène abondance te donne la nausée l’extrême pauvreté te révulse.
Pour faire partie de ton jardin il faut si l’on veut devenir une fleur avoir l’audace de n’être presque rien.
La couleur sera celle du soleil
blanc comme une paupière de nourrisson endormi dans un ciel laiteux.
Source image: ici

La nuit se regarde dans les reflets des lumières
du port. Elle se dit je reste là je ne pars pas
tremblante pourtant elle se dirige vers moi
un rayon ondulant se plante comme une flèche d’argent
au centre de la béance flasque
cet encrier renversé
qui me sert de coeur.
C’est un jardin qui n’arrête pas de s’écrire
Sans limite les feuillages bercent le ciel
et la mer parfois
lui propose des teintes veloutées
et oranges
Sur les branches comme des notes de musique
sur une partition les oiseaux
Sous les pierres chaudes les geckos
des bracelets d’émeraudes
s’échappent et glissent dès que le soleil bouge

Dans le parc
les statues
maintiennent le silence
et au centre
encerclée de plantes
une fontaine pleure
Les mousses et les fougères
s’emploient à dénouer
les nœuds dans la chevelure de l’eau
pour en extraire les premières
des gouttes de la fraîcheur
Assis sur un banc
je bois toutes les paroles
fauves d’un livre
tous les temps de pause
d’un fulgurant poème
mais quelque chose en moi
ne finit pas
de se défaire.

Sur le jour le plus noir le plus froid le plus dur
sur le jour le plus vermoulu
j’ai apposé des broderies
de pluie
amassé des nuages
mélangé des textures et des couleurs
•
Au fil des jours
j’ai peu à peu rassemblé
des murmures
des humeurs des torrents
j’ai isolé
la fougue insolente
•
Nid de brindilles
proue de l’hiver
caravelle écervelée dont les voiles
crient
verso de mon aile
je vois ton ombre se répandre
en émanations de mots
en rébus vertigineux
qu’aucune eau forte n’effraye
Je caresse le jour
qui se découpe
en autant de secondes
trempées dans les eaux sombres de la nuit
elles forment ce qui ressemble
presque à des lettres
°
Chacune comporte en son sein
comme une pupille qui me regarde
une question qui me concerne
toutes voyagent tels les cygnes
°
Je pense que mes journées
sont les dentelles
pensées
par mon cœur
gorgées de pollen
Je caresse l’idée
folle qu’un jour enfin
on m’aimera.
° Louise Bourgeois—10am is when you come to me

Le silence noir marche souplement jusqu’aux frontières de son territoire. Filament d’une constellation qui n’existerait pas, tache engloutissant la lumière, virgule entre deux bouts de phrases sans origines. C’est pourtant lui qui me domine.
Le silence est le félin qui ne s’apprivoise pas. Ce dieu ne pose aucun jugement sur les humains qu’il considère comme des choses et parfois comme la proie à éteindre quand il a faim. Il me gouverne jusqu’à ce que je rencontre ma propre fin dans ses larmes, sous ses griffes.
À quoi bon me battre pour un petit bout de rien, aligner quelques grains de sable jusqu’à ce qu’il se forme une phrase, Une vérité que je suis seule à considérer ?
Le silence plante ses soleils dans mes strophes comme s’il découvrait une autre surface désertique sans éprouver la moindre de mes craintes. Il ne se pose tout simplement pas les mêmes questions. Il est une réponse irrévocable. Le silence prend n’importe quelle direction, mes considérations sont relatives et s’envolent avec lui.