Pli

Christel Llop – 2013

Parfois je prends conscience que ma vie se résume à une forme abstraite, à un mobile qui décrit le vide en tournant autour de son axe. Ma vie est un puzzle au quel il manque toujours une pièce.

Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Je porte la solitude comme un vêtement. Alors je tente l’ultime exaltation, chose dérisoire : une lettre.

Pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies abandonnées. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence, ses excès. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots élus avec soin.

Une lettre pour apprivoiser l’inconnu, contourner une peur. Une lettre pour donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.

Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.

Est-il vraiment possible d’écrire une lettre alors qu’on ne se sent plus la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie, serait-ce encore suffisant ?

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Superpositions d’ombres de feuillages

Faibles résistances

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Aux griffes du soleil

Aux petits coups de lance de la pluie

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Corolles à peine colorées effleurent

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’impalpable signification de l’existence

Les forces qui ne produisent pas de marchandises

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’objet qui ne sert pas un but

La vie qui ne se chosifie pas

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

À la source du monde

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

 

Est-ce finalement la poésie que l’on trouve ?

obscurcissement

Javier Perez

La nuit est une fleur araignée

bleue elle se tisse des pétales et des pistils

en soie pour féconder les esprits et empoisonner les cauchemars

les étoiles palpitent comme des poissons

dans les filets de bulles chantés par les dauphins

prises aux pièges des constellations

constructions mentales voulant dompter la folie de l’éternité

elles s’écartent des voiles tendus entre les nuages

l’animal se transformerait-il en être humain

en contemplant les battements de cœur fébriles de la lumière

la nuit me regarde comme un insecte qu’elle s’apprête à dévorer

À double tour

A-t-on jamais le temps ?

N’est-ce finalement pas lui qui nous attrape

Au moment où l’on ne l’attend plus ?

 

Sur le pas de la porte

En enfonçant la clef dans la serrure

Je me suis demandée

Qu’est-ce donc que la mort ?

 

La face cachée de l’astre de la vie ?

Le versant invisible d’une porte fermée à double tour ?

La doublure du vêtement que je porte tous les jours et qui me va comme un gant ?

 

 

Les cygnes

Je caresse le jour

qui se découpe

en autant de secondes

trempées dans les eaux sombres de la nuit

elles forment ce qui ressemble

presque à des lettres

°

Chacune comporte en son sein

comme une pupille qui me regarde

une question qui me concerne

toutes voyagent tels les cygnes

°

Je pense que mes journées

sont les dentelles

pensées

par mon cœur

gorgées de pollen

Je caresse l’idée

folle qu’un jour enfin

on m’aimera.

 

° Louise Bourgeois—10am is when you come to me

Phase

Logique de la sensation 1981 Lithographie d'après Francis Bacon, signée au crayon par l'artiste.
Logique de la sensation
1981
Lithographie d’après Francis Bacon, signée au crayon par l’artiste.

Il est entré dans un des pans noirs du miroir nu

comme un vers

dans les reflets son corps avait un autre aspect

celui d’une strophe

celui d’un foudroyé

par une flèche dans l’omoplate

par une flèche dans le talon

la lumière s’est tue

l’obscurité peu à peu lui rongea le visage

il était enfin devenu (croyait-il)

un fantôme que plus personne ne dévisagerait

comme une bête sauvage

avait-il réellement retrouvé la paix

qui gagne ceux

qui n’ont plus à vivre

parmi des mutants

Le monde ou le regard?

Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)
Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)

C’est une écriture qui tente d’écarter de sa structure le lourd poids des mots sur les choses. Tellement d’analyses, de comparaisons absurdes et de traductions pour ne parvenir qu’à fermer la porte à l’être en lui imposant un nom, un ordre de classification, un numéro, une place livide dans une quelconque encyclopédie. Tant de tentatives d’apprentissage, de régulation de l’espoir pour ne parvenir qu’à une seule phrase comme un coup de poing dans le ventre.

C’est une écriture qui traîne, qui soupire, qui chavire, soulève et s’enflamme. Elle transporte sans pouvoir s’en défaire un attirail de symptômes, de noms tous synonymes de folie, d’hystérie féminine, de déraison. Elle étoufferait presque, elle s’embourberait si elle n’était capable à l’instar des lézards de se séparer de ce par quoi on la retient pour s’enfuir et se remodeler autrement ou semblablement quelque part. C’est une écriture de l’ailleurs, de l’indomptable, de la souffrance et de la soif.

Comme un barbelé, un dragon osseux dont il ne reste que les épines et une mâchoire sans dent, une structure épurée du passé, elle révèle tout le pouvoir du présent, de l’instantanéité, de la cruauté. Un bon de gazelle, une queue de poisson, un cil de faon, une pupille de serpent, un cri de désespoir. On la porterait presque comme un bijou sur le cœur, comme une couronne sur la tête, comme un trophée sur la mort. Cette écriture finirait par se défaire de tout et d’elle-même, se glisser sous terre, correspondre au silence, aux suicides, aux incendies si elle n’avait pas inscrit dans ses gènes cette promesse de résister, de figurer le soleil.

C’est une écriture comme une carcasse, un fourneau, c’est une pelure, une seconde peau qui donne envie de muer, de se désordonner, d’éclater. C’est une écriture qui se cabre et rue, elle n’a déjà plus l’apparence que vous lui attribuez alors que vous la contemplez. Elle s’est peut-être éteinte dans l’espace qui lui a permis d’arriver jusqu’ici pour se déclarer comme un écho, comme une étreinte. Nous sommes tous faits de poussières d’étoile et de lumière.

Aliénation

Mattie Tom, Apache

Un dragon rutilant plante ses griffes dans la nuit et déchire le ciel comme seul un orage monstrueux est capable de le faire. Son râle ne propage que la haine, la peur, le sang. Son souffle ne laisse derrière lui que les cendres de la tyrannie. Son œil comme celui du serpent foudroie ses proies, les dépèce de leur âme et de toutes les formes de courage pour ensuite les broyer, les engloutir, les faire disparaître.

Je suis allongée sur mon lit avec un clou planté dans la tête. Chaque geste se fait ressentir par des ondes de douleurs brûlantes propageant la fièvre dans toutes les parties de moi-même et même celles qui se trouvent en deçà et au-delà. Je suis tétanisée par l’idée que j’ai laissé maladroitement la fenêtre de la chambre entrouverte. Le dragon dont j’entends déjà le bruit métallique que font ses écailles avance en dévorant les paysages, la rue, les maisons avoisinantes, les jardins, les parcs.

Soudain, une lueur brève et intense comme l’espoir m’offre le courage de m’asseoir sur le bord du lit. À tâtons, la momie que je suis, parvient à poser sa main sur le coin de la commode et à regarder la faille par laquelle entrent la nuit et l’air chaud de l’été. Dans un seul élan, j’agrippe la poignée de la fenêtre et je réussis à la fermer. Je viens de donner un petit coup d’épée dans le vide. J’ai le sentiment que cela ne sert à rien mais derrière moi, je sens une présence.

On se déplace simplement, on bondit souplement sur le bord de la fenêtre. Mon chat par son seul regard jaune et soyeux vient de terrasser sans le moindre état d’âme l’immonde dragon. En pleine nuit, un camion vomit des tonnes de béton dans la plaie béante du chantier d’à côté. Jour et nuit, des fourmis travaillent à construire un mastodonte. Cette bête-là sert à assoir le pouvoir de l’une de ces multinationales qui ne payent d’impôts nulle part. Mon chat incline la tête et sans faire le moindre bruit part visiter les autres frontières de son territoire.

Je pense aux regards des indiens, brillants et noirs, presque résignés et éteints. En silence, ils se voient dépouiller de toujours  plus de leurs libertés. À la fin, ont-ils atteint cet état de la conscience et de la lucidité qui les aurait rendus à jamais invincibles ou se sont-ils simplement laissés oublier pour tenter de survivre ?

Entendements

Contemporary Basketry: Color/Blue Karyl Sisson Elemenop

 

Sur le mur de façade de la maison d’en face

les failles ont dessiné la moitié d’une cervelle humaine

la matière grise est une brume épaisse qui se déplace

au-dessus de cette tranche de vérité

délavé et obscur un ciel pleure plein d’impuretés

je me demande ce qu’il resterait dans ma tête

après une telle tempête

un embrouillamini de nœuds un nid de couleuvres

ou le total oubli et la fête sauvage d’un immense nuage ?

 

 

inadvertance

« my face / my father’s face » by Sally Prasch

Je suis tombée du 27 ème étage de ma maison de verre.

L’ossature grinçait déjà aux articulations,

les tables ne tenaient plus debout

et mes larmes avaient provoqué des courts-circuits à la maigre installation électrique :

les ampoules accrochées aux plafonds des pièces comme des pendus voués aux corneilles

ne donnaient plus de lumière qu’un jour sur deux, qu’une seconde sur quatre.

Les portes et les fenêtres bâillaient honteusement.

Qui donc habite cette défaillance ?

Qui ose grimper les escaliers et se pencher vers le ciel ?

Un monstre.

Un délire.

Un mal-être.

Qui ose prononcer ces paroles folles sur une feuille de papier

tout en continuant à se taire et à laisser la vie la défaire ?

Je suis tombée dans l’oubli

en me demandant qui donc a véritablement connu mon enfer

en vers ?