
La nuit entoure
de son velours
bleu la lune

La pluie comme une meute de hyènes se jette sur la carcasse de la ville abandonné par le grand félin de l’été.
Dans le ciel, les éclairs et le tonnerre, le vol des vautours.
Je dessine des boucles à l’infini avec un stylo à bille et je me dis que même si la mort, le dégoût, la peur m’envahissent,
j’en supporterai l’utilité féroce.
L’intempérie finira par se résorber.
Les mots momentanément pourront à nouveau recoudre tous les morceaux de ma vie
qu’emporte avec grand fracas un troupeau de larmes.

D’entre les roseaux, mon corps s’élance mais mon âme reste là. Elle stagne, elle se plante, comme si je voulais retrouver mes racines et rejoindre les transparences mobiles de l’aube. Je me forge des idées sur le temps qui s’écoule sans que je ne bouge. Il serait semblable aux dentelles friables des fontaines, aux bruits des cascades, aux craquements des os.
Entre les roseaux comme des lances, le bourgeon d’un iris pointe l’espace. Personne pour se demander ce que ce fantôme regarde.
J’attends les chansons des crapauds, les danses furieuses et magiques des carpes koï. J’attends que les couleurs s’agitent. J’attends parfaitement immobile que le ciel vive et marche dans l’eau, que l’étang redevienne un ruisseau.
Alors que d’en haut je vois la vie peu à peu s’étendre sans rien y comprendre, je plonge mon bec dans les flots et sème la mort.

Je m’inverse je transgresse
je parais je paresse
parfois si proche de la disparition
comme une signature
comme une ouverture
je reste tout en bas
de moi-même

Je suis les v du vent qui survolent éternellement les vagues
et se partagent l’écume à coups de bec et de cris.
Je suis le v de tes lèvres , les ailes à franges rouges de tes baisers font du triangle de mon sexe un delta qui efface les distances.
Je suis la victoire du bleu sur les vers, du blanc sur le temps, de l’encre sur le papier.
Je suis le vol du vautour qui de ses sommets poursuivant les coups de nageoire de la nue,
plane sur la mort en lui dessinant une auréole de paroles presque invisible à l’œil nu.

Les pas de la pluie sur les pavés
sonnent le glas
le jour est mort-né

Je suis prisonnier de moi
de ma peur et de mes maux
je suis prisonnier de l’habitude
d’avoir été toujours las
je suis prisonnier
de l’erreur de l’inexactitude
des vérités inventées
des très longues phrases et des doubles négations
des textes de loi et des descriptions interminables
de mon ombre et du nom que je porte
de tout ce que je suis pas à pas
aveuglément comme un enfant
s’il me prenait l’envie de me regarder
raisonnablement tel que je devrais être
je ne verrais rien qu’un trou de serrure
bien noir
et je serais dans l’impossibilité de m’ouvrir

suis-je chat ou cheval
salamandre ou serpent
fille-garçon
ou simplement statuette
inhumaine
inhabitué à vivre
une seule vie à la fois
parfois je ne suis plus que seulement moi
à cœur ouvert las
portant sur l’épaule le moineau de mon âme
tellement transparente
que personne ne voit
que je suis parée à l’envol
et gorgé de vies

Petit geste doux et rond de la nuit
tu me rappelles celui
qui enfant me baisait le front
et regardait du bord de mon lit
le sommeil peu à peu se poser
sur mes paupières sur mes lèvres
et allumer mon visage d’une lueur
identique à celle de la lune