mauve

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Lorsque tu te poses sur ma main

écartant les lettres mauves

comme le font les mots

lorsque du fond de ma gorge

tu prends la parole

la nuit soudain possède mes effleurements

elle traîne

sa lenteur est lueur

sertie de taches de rousseur

la lune et son sourire

me ferment les paupières

ailes de papier

je ne suis plus

que brindille

portée par cet incendie d’écume

qui ceint l’horizon

Astre

New work.  http://trbehrendt.tumblr.com/
New work.
http://trbehrendt.tumblr.com/

 

Dans les plis, les vallons, sur chacun des versants

s’agrippent

s’écoulent avec la lenteur de l’encre

les visqueuses noirceurs de l’écriture.

Quel astre dévoile ainsi

avec l’impudeur d’un vieillard

toutes ses rides,

sa bouche édentée,

sa cervelle ensevelie dans le passé ?

Sont-ce des vers creusant pour les habiter

des galeries dans la houille et dans tout ce qui a noirci

comme s’il était encore possible de s’abriter ?

Ma peur se déguise, enfle comme le font les méduses

en gobant le vide

jusqu’à ce que lucide une tortue luth se décide

à avaler ce vertige d’une transparence aveuglante.

Sifflements

Bertrand Vanden Elsacker©

Au large la mer promène

de petits dauphins blancs

attachés à des rubans de porcelaine

presque transparents.

Le ciel alimente mes songes de nuages énigmatiques.

À quoi peut donc servir cet arc qui auréole au dessus de l’île ?

Pourquoi ces couleurs à peine plus vives que celles de l’air et du vide?

Les feuillages frissonnent,

les fleurs se sont envolées en compagnie des derniers oiseaux migrateurs.

Le ciel pour la mer pleure des vagues.

Les algues comme les éclats d’un vitrail occupent avec les sifflements du Milan royal

la même place écarlate dans l’espace.

Le jour des morts

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Il n’est par rare que mes pensées entre elles se nouent au point de m’embrouiller et de me faire perdre le fil des conversations et des débats qu’elles mènent en moi. La sensation ainsi produite durant ces instants qui parfois durent plusieurs jours est celle de celui qui s’étouffe, de celui qui lutte contre une invisible force qui le retient ou souvent le replace au même endroit intenable d’une escalade périlleuse qui s’est imposée à lui sans qu’il puisse choisir. Je me noie dans une mer où les vagues scélérates sont des lacets de phrases, des cordages de mots égarés, abrutis de voyages, secs et cassants de n’avoir pu ni se nourrir, ni s’abreuver. Ma mémoire s’érode et se rempli de trous noirs.

Pour m’accompagner même si je n’ose jamais implorer ton aide, je sens comme quelque chose qui ressemble à ta présence. Ton souffle m’indique un sourire, une longue marche qui te fatigue ou simplement la surprise d’un présent que la vie t’offre sans prévenir. Elle a compris la vie, que la mort depuis longtemps t’épuise, te montre ce dont elle est capable en atteignant tous ceux qui avaient le bonheur d’être tes amis, tes frères, tes chers. La mort a longtemps refusé de te choisir ou bien alors disons que tu as refusé comme tu l’as pu d’obtempérer à ses exigences. Pour m’accompagner, tu as confié ta patiente douceur à une lune rousse dont l’improbable croissant pâle continue d’illuminer mes voies.

Je suis dans cet endroit du jardin redevenu sauvage. Rosiers grimpants, feuilles d’acanthe, buissons de myrte, verveine citronnelle, feijoa,  glycines et lys de mer occupent l’espace parce qu’en poussant ils ont meublé le temps de leurs croissances différentes, multipliant d’une manière presque invisible toutes les secondes. Parmi les feuillages et les épines, les branchages et les mouvements suscités par le vent et le jour qui progresse, je ne rencontre aucune difficulté à m’imaginer être un écureuil. Ma principale tâche est de trouver les trésors qui me permettront de tenir tout l’hiver. L’air bleu brasse les parfums de la terre arrosée de soleil, les fragrances des fleurs se mélangent à celles des feuilles.

Les bras chargés de feuilles, de tiges, de bulbes dont on devine la générosité, je me dirige vers la serre. L’esprit vide et muet. Absent au monde qui progresse et va toujours dans la direction opposée à celle que je choisirais. Je chantonne.

Alors que je ne me suis pas privé de faire du bruit, de remuer la terre sans tenir compte du ciel, toi, soucieux d’être discret, tu as parcouru en trottinant l’espace nu qui sépare la serre du bosquet qui t’assurait protection en te cachant. Quelle est la piste odorante qui te pousse à prendre un tel risque ? Nos regards se croisent. Le tien est à la fois celui de quelqu’un qui est libre et lucide, conscient du coût de cette liberté. Chaud, doré comme l’été, puissant comme celui qui maîtrise malgré un acharnement précis et condensé de l’adversité sa destinée. Le mien comme toujours est étonné d’avoir cette chance ultime de contempler ce qui d’ordinaire ne se laisse de personne approcher. Ton regard roux résout les énigmes inutiles qui embrouillent mon esprit. Cette rencontre occupe probablement le temps à la manière des végétaux, l’élégance, la beauté ne portent aucun nom car rien n’est conçu comme dans notre univers à nous les humains pour décorer, pour meubler ou tuer le temps.

Cette rencontre furtive, à la croisée de chemins me laisse soudain songer que mon navire égaré atteint l’île délicieuse du souvenir. L’ultime et délicieux baiser d’une vie avant toute chose où la préoccupation première est de résister non pas à la mort mais à la vie telle qu’elle se présente vient se poser sur mon front.

Les jours qui ont suivis ton apparition, d’autres que moi ont pu apercevoir ta silhouette errante. Se sont-ils laissés envoûter par ta fauve certitude, par l’audace de celui qui ne cherche qu’à se nourrir. Ce sont nos cris apeurés qui t’ont forcé à rejoindre le monde des êtres qui préfèrent la réserve, le silence, l’oubli et ont fait le choix de vivre dans l’ombre.

Parmi les feuillages

Keats / by Gregory Thielker
Keats / by Gregory Thielker

En fermant les yeux, je rencontre la nuit remplacée par les fleurs qui l’embaument. Le sentier du jardin me conduit parmi les feuillages jusqu’à l’endroit où les vagues touchent les rochers et le ciel étoilé dans une seule et même vague.

Comme on jette un filet de pêche, je me lance à la recherche dans l’eau noire et mouvante où nagent les songes, de ce céphalopode immense ou de son ombre. On dit que le monstre possède au bout de chacune de ses huit tentacules un cerveau capable de penser librement. À la place du poulpe, je vois entre les flots mon coeur qui se propulse en ne laissant derrière lui qu’un nuage d’encre luminescente. Au fond de moi peu à peu, le vide laissé par l’animal se remplit de vagues.

Mes phrases s’érodent, mes pensées se perforent, les images se délitent. Il manque de plus en plus de lettres aux mots. Les points de suspension ne jouent plus à évacuer le trop plein de sens. Ils sont comme autant de trous noirs, de coups de marteau pour clouer le silence.

Mon corps au fur et à mesure qu’il engloutit les flots, l’écume, les crinières d’étoiles se vide. Il est inutile de chercher à capturer une histoire en ne montrant que son squelette, même la forêt l’hiver n’exhibe pas comme tellement d’humains sa provisoire défaite.

Sans titre

46523fef18f073426be9a19e2d4a4a7dDans le ciel

que les pins

se disputent

une carpe koï

s’efforce de ne pas disparaître

sa fragilité écorce d’un nuage

est la condition nécessaire

à l’émergence d’une complexité

la vie

Chute

Al Brydon
Al Brydon

 

En se rendant

de plus en plus bleue

la nuit est tombée

·

la mer porte

en son ventre

les ombres blanches

elle décrit l’horizon

comme un trait

d’encre de chine

tiré par cette main qui tremble

·

En me rendant

au bord de la colline

j’ai eu soudain

cette idée

de me jeter dans le vide

·

Quel vide

cria une mouette d’écume

en se fracassant

sur les rochers