Mustella nivalis

MSU V2P1b - Mustela nivalis subspecies painting

Le chat s’était posé non loin de moi     sous la tonnelle
afin de profiter d’un même brin     d’air frais
alors que j’allais me mettre à écrire
est apparue  calme   décidée
une belette
comme pour marquer
entre l’exubérance affolée du jardin    et la maison ouverte
un trait d’union
un trait vif    d’une certitude
aiguisée

soudain le chat
la belette alors
a dessiné
un dernier trait
enchanté
entre le jardin et le ciel
entre ce que j’allais écrire et la réalité    qui ne peut    me rappelle-t-elle     que s’échapper       comme elle
le point final         -mais serait-ce le dernier-    je le pose comme un chat endormi
aux abords d’un rêve     plus vrai que nature         les souvenirs le soulignent et l’encerclent
avec de plus en plus d’insistance
petits yeux de jais        fourrure de feu et de neige        est-il possible que
l’animal
ait jamais eu    l’intention de se défendre     au lieu de fuir         dans une faille entre deux rochers

Processus

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le jeu inhérent au monde peut commencer
en même temps que le jour
je commence ma partie en le contemplant
pourquoi ne serait-il plus possible
de simplement admirer ce à quoi
je ne prête que des mots
peu m’importe qu’une voix
dans mon dos
répète qu’ils sont tous faux
le ciel est un pétale
la colline un fauve
la mer échange
brumes contre reflets et
ondes contre ondes


image: Bertrand Vanden Elsacker

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Adventice

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William Henry Fox Talbot, Wild Fennel (1841-42)

S’occuper d’un végétal
c’est presque comme s’occuper d’un poème
il existerait tout aussi bien en mon absence
sans que j’en ai la moindre connaissance
J’aménage dans la terre que j’ai nourrie
abreuvée     en toute légèreté
un habitacle à deux étages
une chambre noire     pour développer les racines
une chambre claire     pour les tiges   les épines     les feuilles
les boutons       les rejets
J’attends     je projette des floraisons
j’observe
j’imagine des constructions de feuilles
je me rends apte à comprendre un langage
qui n’est pas encore le mien
puisqu’il n’use d’aucun mot
je rectifie toujours tous mes gestes
dans un souci   de perfection
qui ressemble         au meilleur usage
de la lumière
au plus judicieux partage     de cette portion d’espace
je regarde le présent advenir

Vigilance

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Au delà des mots,
il n’y a rien
grâce à eux
parfois je peux
décider de mes frontières
sans rompre le silence

à l’endroit où je les place
je sonde ce qui pourrait se nommer
puits
des veines
que les racines ravagent
de leur vies indifférentes
aux sens

traversant le vide noir
désobéissante ma pensée
rêveuse nage

avec l’accord des mots
certains réussissent
le poème
l’archer de ses flèches
alors ouvre une brèche
dans l’invisible membrane
fine et vive qui divise
les univers

ce qu’on n’arrive pas à nommer
tendrement un instant se regarde
s’imprime sur mon âme
qui se souvient
l’imperceptible
qui je croyais
de son message
animait le néant

En deçà des mots
il y a
la mort et le quotidien
qui lui obéit
avec toujours plus
de soin


Source image

Points

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Shahrisyabz « Lakai » suzani, Uzbekistan circa 1800

 

Quelques points
non pas ceux qu’on jette aveuglément pour mettre fin aux phrases
quelques points qui noués avec précision ne suspendent rien à leurs destins
velours de soie qui verdoie si doux pour l’œil si précieux à la plante
du pied
mille nombrils d’où surgissent en même temps que la lumière des fleurs
aux saveurs de perle
répondent à deux fois plus de feuilles,
d’arabesques perdues
de formes inconcevables
les souffles ocre du désert alignent les grains de sable là
où tes mains élaborent les dunes comme les vagues
quelques points
brodés à partir des paroles qui ne s’adressent
qu’aux anges

Ville

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Dehors
je ne sais plus si c’est la symphonie de bruits
qui construit peu à peu les lieux
ou si c’est l’espace qui se laisse modeler
afin qu’il révèle ce qu’il contient d’éclats
je m’endors
et sans le vouloir mon esprit s’essaye au jeu
du puzzle géant de l’existence
labyrinthe de miroirs, kaléidoscope de reflets
impalpable et froid lisse comme une plaque d’argent
qu’on a polie
les galeries les veines se reconnaissent aux traces qu’elles ont laissées
ainsi que le font les vers
à la surface du bois qu’ils ont réduit en poudre
Je m’en sors
dehors le jour
me réveille en me demandant ce qui aujourd’hui va
disparaître à jamais.


Source image: Bertrand Vanden Elsacker

Solstice

 

SEA LILY FOSSIL
SEA LILY FOSSIL

Une étoile presque morte
respire encore
au sein des mots
je crois reconnaître ta voix
embrasser sa pulsation
mais ce que je vois
c’est le soleil en personne
le soleil et son étrange ombelle
qui ressemble à celle du lis de mer
ses pistils ont été saupoudrés de lumière

Aval

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Tiger Eye by Lindo derin

Tu observes la pluie
rythmer la lente dérobade du ciel
chaque larme découpe un peu de clarté
observer est tout ce qu’il te reste à faire
longtemps
déjà
que tu as compris que rien ne changera
ton statut d’ombre
est-ce toi qui patiemment as choisi cette couleur
de jais
avant que ne cesse complètement la première vague de pluie
comme une étoffe trop généreuse ne peut se contenter
d’être simplement le rideau qui cache la scène
tu t’en vas
voilà
la pluie a cessé de procréer
plus personne ne voit
ce que regardaient
tes yeux de jade.


Source image: lindo derin

Sommet

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Image: Antón Hurtado

Avant de s’envoler dans le ciel
la colline arbore en son sommet,
un rocher aux couleurs d’aile de tourterelle.
La mer en remuant incessamment
permet au soleil de lui confier des grappes de raisin violet.
Quel plaisir puis-je donc éprouver à contempler et
à décrire ce qui est susceptible de ne jamais changer?
En renouvelant mes observations, j’oblige mes sentiments
à progresser vers d’infinies sensations sans jamais être
en mesure de me confronter à la réalité tangible.
Ainsi décrite la colline ne montre pas la face que je suis incapable de gravir.