Vague à l’âme

S’il flottait un nuage
dans le ciel

on aurait pu dire qu’il s’agissait
simplement de son ombre

aux contours approximatifs

Pour encadrer le haillon sombre

une vague 

une autre vague s’essaye une dernière fois

à porter le vêtement usé

L’errance d’un corps souple limpide

ourlé d’écume peut durer quelques heures

Atteindra -t-il finalement un rivage 

Finira-t-il par se dissoudre

ou se faire engloutir par quelque gueule

avide ?

Alors que le ciel fond que la mer massivement

s’obscurcit tu comprends que l’étoffe défaite

est ce poulpe géant qui magistralement orchestre

une tentaculaire mélancolie 

Jardin

La Conférence des Oiseaux (Mantiq at-Tayr), de Farid al-Din Attar, peinte par Habib Allah.

Dans la partie visible du jardin
la pluie comme une rose la pluie effleure
les branches les feuilles les flaques et transforme
en vagues les nuages en mer le ciel

dans la partie visible du jardin
surgit le merle suivi du rouge-gorge
ils ne s’exposent plus à être des feuilles mortes
coulissant parmi les ombres

on les voit
on se surprend à les voir
disparaître

la part visible du jardin est infime

on ne la devine même pas
on espère qu’elle sera toujours là
indifférente
comme l’un de nos principes
d’harmonie ou d’ingérence

Existence

Gold Butte National Monument @Desert Hiker Gal via Flickr


Souvent je tombe 

L’horlogerie de mon cœur s’arrête 

Brièvement 

Mon esprit devient un chiffon 

Je tombe 

« Par horlogerie de mon cœur « , j’entends: « la conscience » et son mécanisme complexe
de secondes qui glissent les unes sur les autres
avec la conséquence de plus en plus contraignante
d’être

d’être rien 

Je tombe et je me relève 

Alourdie d’un poids minuscule
lézardée

faillante 

Cessez-le-feu 

Son corps sur ce qu’il reste du chemin 

Son corps comme s’il n’était plus qu’un vêtement poussiéreux 

Un homme pourtant tente de mettre l’enfant à l’abri mais lorsqu’il parvient à le saisir par les pieds

on lui tire dessus 

Alors 

l’homme abandonne 

Et moi j’attends j’espère la main de l’enfant sur mon front sur la partie la plus douce de mon museau 

Sa main s’agrippant à mes crins pour vaincre la peur 

Ses petits talons contre mes flancs

J’espère qu’il sente encore à ses côtés le souffle chaud de mes naseaux 

Mais tu tires 

Les jambes le torse la tête 

Tu préfères la tête 

Alors 

Moi l’âne auquel on donne volontiers des coups de bâton pour le faire avancer 

Je tourne la tête et te regarde 

Toi le soldat le tireur d’élite 

Toi l’assassin le criminel le génocidaire

Je te regarde et me demande

pourquoi jamais 

tu ne refuses d’obéir 

Moutonnements

©cc

La neige est sur les sommets 

Son haleine froide dévale les pentes 

Grelots autour du cou de celle qui mène le troupeau vers la pleine comme une nuée d’étourneaux 

Parfois on s’arrête pour brouter et fabriquer de la laine 

Parfois pour voir la mer 

S’enrouler aux nuages 

Se dire que le temps tel un chat s’étire et se lève en montrant les griffes et la souplesse de son humeur 

Repartir pour aller nulle part 

Être sur la mer neige écume 

Éclats  

manger ce qui est vert 

avoir toujours faim de dire qu’il est réconfortant d’entendre sa voix dans celle qui se répercute contre les parois rocheuses 

Sans jamais tomber dans la gorge d’un loup 

Quelques points 

L’un est plus brillant que les autres 

Je le regarde frétiller 

Tel un poisson déposé sur la rive

Deux autres s’attachent à ce qu’il reste d’une voile

Comment comprendre ce signal si éloigné 

Du langage commun à tous les mortels humains 

Nous ne savons récolter de la lumière et de ses incendies que quelques cendres muettes où

Faire pousser l’incrédulité et la méfiance 

Un grain qui tourne sur lui-même 

Si mon regard le capture immédiatement 

Sa lumière met plusieurs éternités pour m’atteindre 

Fourmillement

Tu as

Fermé les yeux et

Sur la trame que tissent 

Les voies olfactives autour du nid

Nous sommes mille 

À aller 

Sans ailes 

Nous sommes mille à ne former qu’une seule 

L’agitation est telle que tu cherches à nous imprimer un rythme jusqu’à ce que tu voies

Que les nôtres domestiquent déjà 

Toutes les touches du piano que tu rêves d’avoir sous les doigts 

Apprivoiser cette armée de pattes d’antennes de mandibules apprivoiser la distribution du miellat 

T’essouffle 

Tu n’y arrives pas 

Reveille-toi 

Libre

 

©cc

Sa chevelure a pris de l’ampleur 

S’écoule sur les sentiers des rongeurs et des petits carnassiers

Sa chevelure d’aiguilles d’épines de fleurs de bruits 

Qu’étoffent les branches et les hampes

Ruissellements de résine et d’ambre jaune 

Fendillent l’écorce 

De l’olivier 

De l’acacia 

monte un parfum or une odeur de soleil mélangée au souvenir crucial de feuilles froissées 

Libre il a choisi de dormir et puis d’attendre et de rêver 

D’entendre quand cela lui chante 

L’infini ondoiement bleu 

De la mer Méditerranée

D’où vient-elle ?

 

Du labyrinthe de ma cervelle 

D’une étincelle et puis d’une autre entre neurones 

Parfois elle descend le long de la colonne vertébrale 

Choisit l’endroit entre les omoplates 

De là elle orchestre la trajectoire de l’angoisse 

Brûlante coulée de lave lente 

Irradie l’ensemble des organes se transforme mue paralyse convulse 

Miraculeusement disparaît mais hante

D’où vient-elle

D’un espace où je ne dispense plus de nom 

Non que je ne le veuille pas 

Simplement 

Ce côté-là de ma planète n’est pas censé se faire effleurer par une quelconque lumière