Droit de regard

L’olivier déverse dans le jardin une ombre qu’on pourrait presque boire 

il ne reste qu’

une clôture à franchir

il n’est pas un chacal doré

il n’est qu’un renard roux assoiffé

attiré par cette odeur de vase

de désespoir

de mort et d’aile d’abeille transparente

il a le ventre sec et mangerait n’importe quoi

voilà qu’il rogne un tendre galet après lui avoir arraché les pattes et la tête

il songe au sang

il n’y a plus de carapace

à peine un bruit sec de bois lavé par le soleil

pas de moelle pas de sève ni de ruisseau à poursuivre

il entend encore en lui les cris et la détresse de sa colline ses bosquets cent cinquante lentisques et tellement de troupeaux de myrtes et de lavandes odorantes

broyés mécaniquement et sans le moindre questionnement
par les mâchoires métalliques d’engins de chantier

le bruit de la botte l’odeur dans la poussière de la roche flamboyante réduite en gravier

l’assourdissant souvenir des corps qui se bousculent dans la fosse

commune sans pouvoir s’échapper ni même pousser le dernier soupir

Avant de disparaitre n’a-t-il pas le droit lui l’animal sauvage de questionner

la paix et cet affreux semblant de silence?

Matière noire

Il est entré dans la maison

sans faire le moindre bruit

sans attirer sur lui l’attention

il était comme la souple signature

d’une lettre aux phrases semblables

à celles que se murmurent entre elles

les feuilles des arbres 

celles qui trouvent le mot « fruits » dans toutes les pupilles

des fleurs et le mot « pluies » sous l’aile et l’ombre

du mlian royal

il s’est allongé sur le tapis après avoir choisi

l’écusson central qui représente la source claire et buvable

d’un jardin Persan

comme il n’en existe plus 

ailleurs qu’entre les strophes de très anciens manuscrits

Là soudain il s’est endormi dans les bras

de l’harmonie du monde

telle qu’elle s’étudie en rêve

en équilibre comparable à une toupie

qui ne peut s’arrêter de respirer  

Arthropode 

Sa langue maternelle est une araignée

et ses textes sur la toile une constellation de silences

inapaisés 

un corps morcelé condamné malgré lui à tisser

sa langue et son venin 

son habileté à créer la sensation du vide

et de la torpeur


en fermant ou en ouvrant l’espace

l’exosquelette ne protège pas

des mots

il sait


qui marquent au fer rouge la chair

Crissement

Tu attends 

Avec une nervosité d’insecte

La pluie et quand arrive en gare 

Le train de midi tu crois 

Que c’est lui l’orage 

Tant de fantômes se sont jetés 

Sous ses roues 

À chacun de ses freinages grinçant

Ce sont leurs cris et le désespoir que 

Tu entends 

Évidence

©cc

Ils sont partout
ils veulent apprécier la réalité des choses.
Les plages, le soleil, les torrents des montagnes, le voile de la mariée, la mer, son eau transparente, les supermarchés, les sentiers balisés jusqu’au coeur de la montagne, les rues, les places, les églises, les villages perdus ou abandonnés, le ciel quand il n’y a pas de vent, quand il est sans nuages, exsangue et orange, bleu vide.

Heureusement, ils délaissent ce lieu délicieux où se réunissent quelques platanes pour parler entre eux. Les feuilles à double visage, l’un verdoyant, l’autre argenté applaudissent la poussière qui danse dans le vent. Il n’y a rien. Rien d’autre que quelques taches d’ombres et de lumières près de la gare. Elles connaissent l’heure de l’unique train.

Quand la nuit s’avance et entre dans les jardins, quelques fleurs évoquent entre elles le pays qu’elles connaissent si bien, traduisent en saveurs sucrées, citronnées ou iodées ce que la terre subit tout au long des heures chaudes de l’été. Le datura, la rose, la verveine citronnelle, les immortelles en essaims surgis du maquis, le jasmin de nuit.