Les joyaux du jour

Gerechtigkeit-1537

Comme un ruisseau sur sa peau, coule la lumière. De son front au menton. De l’épaule jusqu’au sein. Du nombril à la hanche. Caché dans le pli de la jambe, dans l’ombre se devine son sexe. Il se donne ouvertement à l’imagination, sans ostentation phallique.

Elle n’est pas nue, un tissu transparent, léger comme le vent, la caresse. Je la regarde. Son épée me fait fuir elle ne m’en fera jamais connaître la pointe.

Elle regarde bien au delà de mon épaule, sans sourire, sans un mot. Comme si elle voulait me signifier qu’il n’y a pas d’autre vérité que la Beauté. De plus juste équilibre que celui dévoilé par sa nudité. L’éclat voluptueux de sa chair propose au monde de se taire et c’est ce qu’il fait. Son corps rayonne dans le noir, s’impose à toutes les lectures.

Son sexe envoûte comme un parfum. Discret comme un bourgeon, il attend la larme du désir ou les voeux de la passion. Il est comme un enfant, comme le plus petit des ruisseaux. Pur et fantastique. Il est comme le chant des sirènes qui font perdre le cap aux bateaux.

Son nombril contient à lui seul tous les noms que l’on donne aux oiseaux. C’est un cyclone, une grotte secrète, l’oeil félin de la faim, le nid pour l’amour.

Ses seins sont les joyaux du jour que jalousent les roses. Deux petits pains dont la rondeur comble la main. Deux perles de satin que l’on porte à sa bouche.

Il est un endroit où le bleu du ciel descend directement sur la terre, sans pleurer, sans trembler. Il pose le pied dans l’eau, fait quelques pas plus foncés sur la mer et puis vient s’allonger sur le sable au soleil. Le sable devient sensiblement plus doux.Les vagues sont des jeunes-filles qui rient en chatouillant follement les pieds des collines et les épines dorsales des rochers.

Il est un endroit où le vent dans les buissons scintille comme l’or ou la soie. Il est un endroit où l’embrun ne va pas. Où les verts sont plus envoûtants que les velours et les blancs plus francs et plus passionnés que le rouge.

La terre est souple, les secondes ne mangent pas les saisons. L’épine ne nous sert pas. On n’attend pas que vous ayez soif pour vous donner de l’eau. Elle se repose sur la peau en faisant des perles ou des ô, comme les roses quand vient l’aube.

Il est un endroit où le soleil ne brûle pas mais dépose partout son mot et sa prose. N’y allez pas, ne le souillez pas de vos pas. Votre œil ne comprendrait pas, votre oreille ne l’entendrait pas, votre cœur ne saurait comment faire.

Car la Beauté ne s’apprivoise pas même si l’on croit la tenir enfin au bout de ses doigts, qu’elle habite dans un jardin, qu’elle se repose sur une hanche ou dans un sein.

Même si l’on croit la reconnaître et en lire un par un tous les principes lorsqu’ils dansent autour d’un sexe, se déploient avec fureur dans un corps qui vous laisse goûter l’amour dans une larme de sueur.

Il m’arrive de croire que ma quête est sans espoir, qu’il me faudra à tout jamais attendre, vouloir, chercher. Partir et repartir.

Espace vide

Très souvent, je ne trouve aucun mot. Je n’ai plus rien à dire. Parfois dans l’espace vide que laissent les mots autour d’eux, je lis la souffrance, la tristesse, la mort. On dirait que tout cela, ne choisit toujours que les trous, les creux, les failles pour se planter. Comme s’il nous était dit: « ne cherche plus, c’est ainsi, aucun mot ne comblera jamais le néant ». Ce néant, tu ne seras plus là. Les mots nous confient l’existence, ils ont les mêmes limites. Faut-il aller au-delà, se contenter de pourquoi et de pensées muettes?

Tu marcheras entre mes phrases, dans mes silences, mes failles, mes espaces blancs. Tu seras rythme, temps mort. Repos. Paix. Tu seras l’air, le souffle, la bouffée d’oxygène de chacune de mes phrases. Toujours terriblement cruel, lancinant, narguant mes défaillances, dictant mon impuissance.

Aux abords coupants de mes cris et de mes larmes, tu m’attendras. Tu m’as donné ta parole.

La face cachée du monde

Il y a des mots qui n’existent pas. Ils flottent dans le vide sans que jamais personne ne les appelle. Pour eux, ils n’existent pas de catégorie, de règle qui leur donnerait un quelconque sens. On ne sait même pas s’ils attendent de se trouver une chose, un précepte, un commencement d’idée pour se fixer.
Ici, j’ai appris à reconnaître les mots. Il y a ceux qui conviennent et ceux qu’il convient de ne pas prononcer. Il y a ceux qui durent toute une phrase, toute une strophe, tout un poème, toute une vie ou ceux qu’on oublie si tôt qu’on les a prononcé. Il y a des mots pour les jours de pluie, des mots pour l’amour, des mots pour la nuit et même des mots pour le silence et la mort. Tout trouve une place.
Pour venir jusqu’aux gens, il faut que je mette des gants à mes mots. Certains, m’a-t-on appris, sont tranchants comme des lames de couteaux, d’autres sont bien trop doux ou trop beaux, ils sont presque transparents, on peut à peine les voir et presque pas les entendre.
Certains mots mentent tellement mieux que moi, que je les laisse parler pour moi. Ils me dépassent et je leur cède largement la place. Pour les penser et les dispenser, je ne me sers pas de ma voix, je les écris. Je les écris tellement fort qu’il leur arrive de faire trop de bruit. Certains sont des leurres et d’autres ne sont qu’à moi. Ils sont insolents et n’ont jamais mal au coeur. Ils font pleuvoir les insultes, parfois.
En dehors du monde, qu’on a pris soin de nommer, pour lequel une place est accordée à tout et à n’importe quoi, au delà du monde des noms, de leurs règles et des chemins qu’on suit pour les connaître, il existe un monde où les mots n’ont pas encore trouver de place, ni derrière une virgule, ni devant un point. Il est un monde où les mots ne suivent pas comme des agneaux le fil de la phrase. Ils vont sans grammaire, sans savoir, sans lois, sans dictionnaires, où bon leur semble. Il existe un monde où tout reste à écrire.

Les sirènes

Entre le livre et moi, je prends soin de mettre le silence. L’unique parole est celle de la phrase qui se laisse couler au gré de mes regards, au bout de mes doigts. Ma nature est à ce point sensible qu’un cris la tue. Ma mère me gueulait dessus, quand elle n’avait pas encore assez bu. À chaque fois, ses cris me tuaient sans que je puisse leur accorder aucun sens. Quand elle en venait aux mains, déjà, je ne sentais plus rien. J’étais depuis longtemps mort. Elle me secouait en vain: «  vas-tu parler à la fin! »

Une voix humaine qui romprait mon silence, ce serait comme un étranger qui se glisserait dans mon lit qui rêverait mes rêves à ma place. Une voix humaine qui se mettrait à lire ce que je lis, serait le comble de l’horreur. Un violent viol de ma liberté. Hier, il m’est arrivé de poser le doigt de mon curseur par mégarde sur l’une de ces voix humaines liseuses de mauvaise fortune. Marcher sur une mine ou être touché par une bombe à fragmentation m’aurait fait le même effet. Depuis, sur tous ces blogs littéraires, je lis deux ou trois fois avant de cliquer sur les mots-liens. Il y a des fois, où il y a de quoi se flinguer. Une voix humaine? Je préfère les sirènes.