Les sirènes

Entre le livre et moi, je prends soin de mettre le silence. L’unique parole est celle de la phrase qui se laisse couler au gré de mes regards, au bout de mes doigts. Ma nature est à ce point sensible qu’un cris la tue. Ma mère me gueulait dessus, quand elle n’avait pas encore assez bu. À chaque fois, ses cris me tuaient sans que je puisse leur accorder aucun sens. Quand elle en venait aux mains, déjà, je ne sentais plus rien. J’étais depuis longtemps mort. Elle me secouait en vain: «  vas-tu parler à la fin! »

Une voix humaine qui romprait mon silence, ce serait comme un étranger qui se glisserait dans mon lit qui rêverait mes rêves à ma place. Une voix humaine qui se mettrait à lire ce que je lis, serait le comble de l’horreur. Un violent viol de ma liberté. Hier, il m’est arrivé de poser le doigt de mon curseur par mégarde sur l’une de ces voix humaines liseuses de mauvaise fortune. Marcher sur une mine ou être touché par une bombe à fragmentation m’aurait fait le même effet. Depuis, sur tous ces blogs littéraires, je lis deux ou trois fois avant de cliquer sur les mots-liens. Il y a des fois, où il y a de quoi se flinguer. Une voix humaine? Je préfère les sirènes.