Quatre mille neuf cents couleurs

4900 colours : version II, 2007   Gehhard Richter

Tu as toutes les cartes

as-tu bien observé

toute la gamme des possibilités

as-tu encore envie de jouer

à deviner quel sourire était

jaune quel geste était transi de froid

bleuté quel oubli était

rouge comme l’épicentre du feu ?

Gerhard Richter by Lothar Wolleh

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En pleine rue

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Elle s’écroule    deux hommes la retiennent mais elle fond jusque sur le sol

l’un appuie de sa main sur le petit trou par lequel s’enfuit la vie

et rentre la peur et rentre l’horreur

l’autre la recouvre de quelques mots

tout son corps est mou

elle vient de tourner la tête

elle regarde ce bout de ciel sans demander pourquoi elle a si mal

ses yeux s’agrippent de toute leur force

on dirait de tout petits moineaux sans ailes

les hommes ne supplient plus  ne crient plus    ne croient plus au secours

c’est alors que la mort se met à couler par la bouche par les yeux par le cœur

et au travers de tous les vêtements et sur la terre et sur ce petit bout de ciel qui attend qui regarde impuissant

la main ne tient plus il ne reste plus aucune larme plus aucun pleur plus aucun geste

elle meurt.

En Iran, une jeune-femme est abattue dans la rue. Les forces armées du pouvoir tirent sur une foule pacifiste d’étudiants. Elle est touchée en pleine poitrine, on vise pour tuer.

Silence

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Dans ce jardin au fond de toi, le silence déploie ses pétales, étale sa corolle.  Petit à petit, il se met  à onduler, à gonfler ou à rétrécir. Comme la fumée indomptable de l’incendie, ta faim s’aiguise et s’échappe. Elle dépose ses couleurs sur les branches et les troncs, sur les herbes. Elle ploie et dessine les feuilles. Elle réinvente les contours du monde, accorde des parfums. La faim te force à partir à la conquête de la vie.

En toi, le silence a pris de l’ampleur, il culmine en étant devenu la fleur où le fruit se devine. Il décline sa fantaisie en construisant des chapelles aux volutes et à l’exubérance. Il murmure à l’oreille joyeusement comme ces petits torrents remplis d’innocence. Le silence n’a plus rien du vide, il est la construction en dentelle de l’univers. Il ne se lasse d’élire ce que tu lui donnes. En toi désormais résonne la musique.

La musique est la traduction des mouvements du monde. Elle est la procession amusée du temps, elle est le musée du regard et devient le temple du souvenir où tous les sens semblent se réunir.

Mahler

Fluide

Si j’étais fluide

je ne mangerais pas la lumière     je pourrais la laisser couler

Je me moulerais au temps

je goûterais

Mon coeur pourrait se battre dans les noyaux des cellules

et trembler sur la peau des fleurs

aux sons de tous les parfums de la terre

je me dissimulerais           me dissiperais comme les brumes

comme les matins    chagrins de la nuit sans lune

je serais la perle des heures

la goutte de soif

la transpiration du volcan

je vous regarderais et m’affolerais

de vous savoir

tellement immuables

tellement certains

Je danserais pour enlacer vos regards

vous recouvrir de pleurs

et mes paroles

dénoueraient mes pensées pour s’écouler en flots

j’inonderais  les silences

je n’arrêterais pas de fuir

Mais je ne suis pas fluide      Je suis un bloc      une masse      un tronc tentaculaire et rongé par les vers

je ne me plie pas sans me briser

et je stagne.

Éclair

Il y a cachée, en moi, une plaie.

Elle s’ouvre et se referme comme une fermeture Éclair.

Il lui arrive de gonfler, il lui arrive d’exploser.

On pourrait se demander

pourquoi ne se refermerait-elle pas une fois pour toute.

On pourrait essayer de l’ensabler, de lui imposer un sarcophage.

On pourrait, mais je ne le fais pas

car je sais que sans avoir mal,

on ne vit pas.