Sur le fil

Le langage est un fil

sur lequel se baladent les mots.

Le fil est élastique,

les mots sont des équilibristes

et le sens est cette souplesse. L’aisance du fil à se détendre, l’aisance des mots à se suspendre.

C’est le sens qui sensiblement choisi la phrase.

La phrase est l’aile du langage,

elle le porte,

elle le supporte.

Un vase de Chine

Porcelaine chinoise Guimet 271108

Un jour, comme un vase devenu trop lourd, j’ai laissé tomber ma vie. En tombant sur le sol, elle s’est brisée en morceaux. Je n’avais plus personne pour m’aider à les ramasser et puis, qui aurait pris toute cette peine au risque de se couper?

Il s’est mis à pleuvoir, juste comme je l’espérais, comme si soudain, je n’étais plus seul à pleurer. Parmi les gouttes de pluie, c’était plus facile de cacher les miennes. J’avais tellement mal, je ne reconnaissais même plus mon chagrin. Je pleuvais avec la pluie, j’allais totalement me liquéfier si je ne tentais rien. J’ai trouvé alors, je ne sais plus comment, le moyen de faire semblant, comme tant d’autres gens, que tout allait bien. Pourtant, je gardais tous  les morceaux de mon vase dans mes poches, dans mon ventre, dans mes chaussures, dans mes yeux et mes oreilles.

Je suis arrivé chez moi, je n’étais plus rien et c’est alors que c’est produit l’accident. L’eau bouillante a coulé sur ma main et je n’ai rien senti. Lorsque la peau s’est décollée de la chair, j’ai compris à quel point j’étais dévasté de l’intérieur. Je suis tombé sur le sol comme mon vase. J’avais mal. Une douleur auréolante, une brûlure éternelle. Au sommet de mon corps, je n’avais plus de tête.

À l’hôpital, pour la première fois de ma vie, on ne s’est plus moqué de mon vase et on ne s’est pas payé ma tête. On ne m’a pas non plus offert de nouveau vase. J’ai recollé une à une les pièces de ce puzzle. Je ne serais jamais plus celui que j’étais avec un beau vase de Chine qu’on ne peut pas toucher tellement il est parfait. Je n’ai plus peur aujourd’hui, de me briser car j’ai appris à me reconstruire, à aimer vivre de toutes petites brisures. Je ne vais jamais plus loin qu’aujourd’hui et tant pis, si je m’éparpille.

Les épines

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Ils rient

ils rient en montrant leurs dents

en faisant claquer leurs mâchoires

ils déploient leurs moqueries comme des

marchands de tapis

ils rient

de moi

et leurs yeux plantent

leurs épines venimeuses

sur mes bras

sur mes mains

qui se mettent à trembler

ils peuvent croire que j’ai peur

ils peuvent croire ce qu’ils peuvent

ils ne savent que crier et rire

j’ai envie de m’enfuir

comme le feu

Rien que pour toi

Il est un endroit où la lumière ne pleure pas,

où le cœur des gazelles ne tremblent pas,

les lèvres embrassent pour boire,

les corps s’enlacent pour se nourrir

et les larmes brillent du plaisir d’aimer.

Il est un endroit qui se retient de respirer lorsque tu n’y viens pas,

qui oublie de dormir lorsque tu soupires

Il est un endroit qui s’habille de fils d’or et de soie rien que pour toi.

 

 

Ce baiser

Je ne veux pas qu’ils nous volent ce baiser

qu’ils nous pressent

je veux le garder possible pour l’éternité

alors je m’approche

sensiblement

je fais semblant de vouloir le déposer

sur tes lèvres offertes

entrouvertes

sensiblement

mais j’attends       j’attends

Je laisse d’abord mon désir t’envahir

j’attends

je le laisse t’escalader

à pas de fée

j’attends gentiment

que tu sois aussi brûlant que moi

et dès qu’ils ont tourné le dos

je viole tes frontières

au galop

Endormi

Dans les couloirs et escaliers de la maison, quelqu’un marche. J’entends son pas qui recouvre de son aile, tous les visages assouplis. Comme un rêve, il rythme doucement l’entrée de la nuit dans nos vies, il progresse de respiration en respiration. Il répand partout la musique de la trêve, l’acceptation du sommeil, l’arrêt momentané de nos petits combats.

On voulait que le jour continue à courir, à mendier des notes de lumière, à cacher la fraîcheur dans les nids de feuilles vertes, dans le jardin. Le jour s’est enfui comme un oiseau, trop vite. Sans répondre à notre faim incomplète et distraite. On voulait poursuivre les jeux et les promenades. On voulait rire de tous les éclats et goûter à tout ce qui brille.

Dans les alcôves, sous les draps s’allument comme de joyeuses lucioles, les petites lampes de poche qui poursuivent avec envie les mots qui galopent au gré de quelques pages. Les rires se froissent comme des mouchoirs, les lèvres murmurent de toutes petites prières, pourvu, pourvu que papa ne les entende pas. Sur les paupières des plus petits tremblote fébrilement les reflets argentés, dans la coquille nacrée de la main entrouverte se love un tout petit baiser. Il s’envole pressé, aux premiers remous du sommeil. Il pétrifie les plus grands dans leur dernier geste. Se pourrait-il enfin que tout le monde se soit endormi ?

La caresse du jour

 

Il ne vous suffit d’être dotés de la parole

pour partager le monde comme un gâteau

 

il faudrait que je le rogne frénétiquement

tout comme vous

 

je ne veux pas

 

je veux avancer à tâtons

et hésiter

 

me laisser guider

par les premières pluies

par les murmures des bourgeons

par les caresses fines

du temps

 

je veux prendre mon bain dans le vent

happer la vie

offrir ma peau

mes sens et ma folie

m’éparpiller joyeusement

sur l’inutile Beauté de la seconde

qui vous rend aveugle et cupide

je veux me perdre en chemin

Le tissu des mensonges

si je pouvais retenir l’air

le soupir des secondes

si je pouvais convoquer

tous vos mots vos cruautés

muettes

je serais un tissu

de mensonges

une ellipse

une suffocation

l’extinction d’un peuple curieux

on ne saurait que faire de moi

on ne pourrait m’épingler

comme ce fabuleux papillon

marin

on ne pourrait me donner la main

me prendre dans les bras

je serais plein d’évocations friables

d’épines de nœuds et de dards

de débris et d’éclats

on ne pourrait me confier

les valeurs sûres du présent et de l’avenir

on ne pourrait se fier à mes apparences

car je ne crois et ne grandit

que parmi les morceaux

et les cris

je suis fait

de remous et de trous