Ce baiser

Je ne veux pas qu’ils nous volent ce baiser

qu’ils nous pressent

je veux le garder possible pour l’éternité

alors je m’approche

sensiblement

je fais semblant de vouloir le déposer

sur tes lèvres offertes

entrouvertes

sensiblement

mais j’attends       j’attends

Je laisse d’abord mon désir t’envahir

j’attends

je le laisse t’escalader

à pas de fée

j’attends gentiment

que tu sois aussi brûlant que moi

et dès qu’ils ont tourné le dos

je viole tes frontières

au galop

Endormi

Dans les couloirs et escaliers de la maison, quelqu’un marche. J’entends son pas qui recouvre de son aile, tous les visages assouplis. Comme un rêve, il rythme doucement l’entrée de la nuit dans nos vies, il progresse de respiration en respiration. Il répand partout la musique de la trêve, l’acceptation du sommeil, l’arrêt momentané de nos petits combats.

On voulait que le jour continue à courir, à mendier des notes de lumière, à cacher la fraîcheur dans les nids de feuilles vertes, dans le jardin. Le jour s’est enfui comme un oiseau, trop vite. Sans répondre à notre faim incomplète et distraite. On voulait poursuivre les jeux et les promenades. On voulait rire de tous les éclats et goûter à tout ce qui brille.

Dans les alcôves, sous les draps s’allument comme de joyeuses lucioles, les petites lampes de poche qui poursuivent avec envie les mots qui galopent au gré de quelques pages. Les rires se froissent comme des mouchoirs, les lèvres murmurent de toutes petites prières, pourvu, pourvu que papa ne les entende pas. Sur les paupières des plus petits tremblote fébrilement les reflets argentés, dans la coquille nacrée de la main entrouverte se love un tout petit baiser. Il s’envole pressé, aux premiers remous du sommeil. Il pétrifie les plus grands dans leur dernier geste. Se pourrait-il enfin que tout le monde se soit endormi ?

La caresse du jour

 

Il ne vous suffit d’être dotés de la parole

pour partager le monde comme un gâteau

 

il faudrait que je le rogne frénétiquement

tout comme vous

 

je ne veux pas

 

je veux avancer à tâtons

et hésiter

 

me laisser guider

par les premières pluies

par les murmures des bourgeons

par les caresses fines

du temps

 

je veux prendre mon bain dans le vent

happer la vie

offrir ma peau

mes sens et ma folie

m’éparpiller joyeusement

sur l’inutile Beauté de la seconde

qui vous rend aveugle et cupide

je veux me perdre en chemin

Le tissu des mensonges

si je pouvais retenir l’air

le soupir des secondes

si je pouvais convoquer

tous vos mots vos cruautés

muettes

je serais un tissu

de mensonges

une ellipse

une suffocation

l’extinction d’un peuple curieux

on ne saurait que faire de moi

on ne pourrait m’épingler

comme ce fabuleux papillon

marin

on ne pourrait me donner la main

me prendre dans les bras

je serais plein d’évocations friables

d’épines de nœuds et de dards

de débris et d’éclats

on ne pourrait me confier

les valeurs sûres du présent et de l’avenir

on ne pourrait se fier à mes apparences

car je ne crois et ne grandit

que parmi les morceaux

et les cris

je suis fait

de remous et de trous

À ciel ouvert

Mon ciel est un livre ouvert, on le lit en suivant les étoiles. Les constellations forment les chapitres. Les mots surgissent d’une effusion, ils ébouillantes les phrases. L’histoire se répand comme une poudre. Elle est instable. Il arrive qu’on la voit osciller lamentablement.

Mon ciel est blanc comme le vent, il est la paume du Lys. Les lettres se cristallisent et forment parfois des paragraphes. On peut voyager entre les lignes, entre les mots et en dessous des phrases.

Mon ciel s’étend et s’étire comme la crête fière d’un drapeau. Mon ciel touche souvent le sol, traine, rampe et se perd. On pourrait croire qu’il est endormi, qu’il vit sans connaître le poids du moindre soucis. Pourtant, lorsque j’ai la tête dans les étoiles, je l’entends qui travaille. Il parle, il chantonne, il ronronne ou il grogne. Il rêve de devenir la coupole magistrale de cette mosquée lointaine. Il rêve d’un jardin cerclé de marbre blanc et de pierres mystérieuses. Il rêve de ne jamais s’écrouler. De ne plus être honteux de porter le nom que vous lui donnez.

Ombre flottante

je n’ai jamais eu de contours
je suis une ombre flottante
évasive et peureuse
je suis une onde
folle
je précise au monde
qu’il n’échappera pas à l’oubli
je décortique
le malheur
je détruis et suis
le poison de ma propre prison

je chante et je déchante
et ma planète est comme ce
petit cœur
de fleur
fait de pétales
et de pollen
éparpillé

L’image vient d’ici

Une nuit d’amour en plein jour

Conidiospore-hyaloperonospora-parasitica-appressorium

Son appartement n’est pas bien grand et je devine que sa plus grande richesse se niche discrètement dans chacun des livres de sa bibliothèque. Pour cacher mon trouble, je laisse le hasard m’en choisir un. Je tends ma main et l’ouvre sur ses premières pages.

Il s’approche de moi, dépose ses lèvres sur ma joue, embrasse ma nuque, mon cou. Je lui refuse ma bouche, il réfugie à la commissure de mes lèvres, la pointe de sa langue. J’ai peur. Heureusement, je camoufle mon désarroi derrière les quelques phrases qui entament le livre. Elles sont toutes franches et fortes d’avoir su vaincre une certaine nuit. Les grands auteurs semblent ne marcher que dans le jour, ils me transmettent une envie de plénitude, une idée du bonheur.

Le désir rôde autour de moi comme un prédateur, je sais qu’il me dévorera. Son corps frôle le mien, appuie quelques secondes délicieuses sur mon dos. Son regard me caresse avec volupté et puis me laisse à nouveau goûter à un trouble brûlant et impatient. Je tente de me cacher sensiblement entre quelques mots balbutiants, les seuls dont le courage soient assez forts pour s’agripper à mon âme incendiée.

Soudain, je reconnais un parfum, je reconnais le bruit que font les vêtements quand ils glissent sur sa peau. Je reconnais le bruit de l’étoffe qu’on plie et range avec soin. Il ne dit plus un mot, son corps nu a pris la parole en venant se joindre à ma propre nudité encore cachée sous mes vêtements, comme celle d’une fleur. Désormais son désir et le mien regardent vers le ciel. Son sexe pointe le mien avec une féline férocité.

Il s’avance vers les fenêtres pour masquer le jour qui fait la fête dans la rue, en bas de chez lui. C’est alors que dans un dernier assaut le soleil, se jette sur sa peau et lèche d’une infinité de petites langues brûlantes et brillantes chacune des parties de sa nudité. Qu’est-ce qu’il est beau ! Je ne suis pas en train de délirer. Toutes ses formes ont la souplesse et l’agilité de celles d’un chat. Il est soyeux, onctueux, troublant. Je le sais sans même le toucher ou le voir.

Le jour n’entre plus que par la fente, laissée entre deux tissus. Il rentre dans son lit, comme s’il pénétrait dans un bain de crème. Il a plongé, il m’attend nappé d’un silence amoureux, presque tendre.

Enfin, je trouve la pointe d’audace nécessaire à dénuder mon épaule, mes reins mais la peur me ralentit. Jamais, je n’ai ressenti un tel mélange de sensations. Il me semble que je sois déjà ivre. Perdue. Alors, comme guidée par un quelconque instinct de survie, comme si je voulais être certaine de pouvoir me retrouver intacte, je laisse tout en me dirigeant vers lui, mes vêtements sur le sol comme des traces.

Nos nudités s’accouplent enfin dans nos baisers d’affamés. Sa tendresse doit affronter ma violence innée, ma maladresse. Je le mords, je le griffe, je me plante sur ses plages offertes. Je le blesse. Pas un instant, il ne me brutalise ou me renverse alors que son corps est tellement plus chatoyant et exubérant que le mien. Je suis la brindille tendue et frêle dans la voluptueuse et humide forêt équatoriale de ses désirs. Comment pourrais-je jamais répondre à tant de Beauté, à tant de ses formes ? Mon amour pour lui est désormais un fruit mûr, juteux et sucré, gorgé de certitudes.

Lorsqu’il veut s’introduire en moi, il comprend qu’il sera le premier à pénétrer en ces lieux tenus secrets comme ces palais imaginaires qui naissent au milieu des merveilles, dans les contes que l’on raconte à la nuit. « Je ne veux pas te heurter » murmure-t-il doucement au lobe de mon oreille. Le timbre de sa voix me fait frissonner et entre déjà partout où il voudra s’initier. Je me sens vibrer au rythme de son désir et mon corps envoûté et charmé s’ouvre à lui et puis s’enroule et le retient. Lui avoue quelques mystères, le laisse fuir et revenir. L’enveloppe, le gobe, le choie. Toutes mes fantaisies semblent à présent se décliner délicieusement autour de la divine brûlure qu’il m’inflige. Je l’aime et le veut avec vigueur.

Soudain il se libère tout en me survolant, laissant dans son vol une infinité de spores se répandre dans mes cavités. Elles m’éclairent d’un étrange et mystérieux feu d’artifice de lucioles, laissant un opalescent souvenir de ce que fut notre apothéose royale. Nous sueurs se mélangent, nos souffles se retrouvent dans les sourires. Mon sang se mélange à sa sève. Alors que je la sens s’échapper comme une lave, entre mes jambes, d’un linge tiède et propre, il me lave. Il me rend à moi-même, plus riche et plus belle que je ne l’étais. Il me réconforte, nous nous apaisons dans un silence qui nous caresse et fini de ceindre nos accords tacites d’amants.

 

 

 Les spores
Cycle de vie

Les portes battantes

 

Les portes battantes

les portes battantes ailes du phalène que tu fus autrefois

des couloirs s’écroulent

des secondes se disloquent

autour de toi

autour de toi

les portes battantes ailes lumineuses

de tes paupières qui tremblent

des phrases suffoquent

des mots te révoquent

les portes battantes les portes battantes

et derrière

le corps tentaculaire

d’un monde qui ne tient plus sa parole

un cul de sac

des écluses menteuses

des voies irrespirables

les portes battantes

tes veines bleues papillonnent un corps de marbre

la peur se noie

la peine s’écoule

à quoi ressemblera la victoire

après ce combat

les portes battantes les portes battantes les portes battantes

ton dernier vol

dans les couloirs de l’hôpital

dans l’aile réservée à la mort.