Sur la branche la fourmi
avance comme un empereur
dans son palais
il est seul
elles sont des milliards
Sur la branche la fourmi
avance comme un empereur
dans son palais
il est seul
elles sont des milliards

Il pose ses doigts sur mon poignet
pour prendre le pouls
mais rien
peut-être n’ai-je plus de coeur
fondu comme un sucre dans la boisson chaude des larmes
mais non
il est là cet organe incontrôlable
à débattre seul en sourdine
dans le néant abyssale du corps
à Bertrand

tu n’as pas encore rendu les feuilles comme on rend les armes
c’est que tu entends la pluie raisonner en toi
la toile de cette lumineuse araignée
tu ne peux empêcher ton âme de gonfler ses voiles
même si grince l’écorce de ton tronc tu te prononces
en tellement de syllabes fluviales
ta voix rauque au bord des larmes chante que
depuis un temps lointain depuis presque toujours
tu es perdu
tu as peur
tu as honte
de ses ombres si peu sauvages
dans lesquelles jamais tu ne reconnais un regard
un seul mot lent trop lent reste seul à ta portée
dans ce monde qui te presse de perdre

Dans la forêt d’eucalyptus il n’y a plus personne
quelques pins et leur broderies d’aiguilles
un silence d’écorce et parfois quelques plumes
la cime sert de nid au milan
il miroite au soleil parmi mille feuilles
éclaboussées par le soleil
Aujourd’hui on entend la mer
filtrer la lumière
avant de se mélanger aux saveurs automnales
du maquis

L’eau était glacée
mais
c’était ça ou la mort
mais
la mort a plongé aussi
mais
elle n’avait pas froid
n’avait point peur
elle aboyait
je suffoquais
ils ont signalé
que
j’avais franchi la frontière la démarcation
et
que
j’étais libre sauvée
mais
ils ont malgré tout tiré
et après
donné
ma dépouille aux chiens à leurs aboiement leurs dents
ma carcasse à la forêt, à ses croassements, à sa bouche édentée
à tous les silences
Son âme toujours revient
brouter près de la mienne
son doux museau ses lèvres
ses naseaux prêt à aspirer l’air
d’un galop
il n’est jamais fantôme
ombre refroidie par l’absence
un lacet de rivière noire
pourtant nous sépare
j’ai peur de l’avoir abandonné
cette unique fois où il avait besoin de moi
si seulement ce mot n’existait pas
mort

Quelques billes de verre se heurtent les unes aux autres
celles que j’appelais oeil de chat
quelqu’un les égoutte entre les doigts
sur les troncs roucoule une source fantôme transformée en ombre
veloutée
un vulcain un machaon un flambé et quantité affolante de piérides de cuivrés d’azurés
La carte géographique
et puis celui qui est comme le plus petits des colibris
répondent chacun à l’appel ciblé d’un parfum
que dire d’elle
la seule qui à la nuit tombée choisit de se poser
ailes ouvertes sur l’incompréhensible transparence
d’une fenêtre fermée autour d’un soleil doux
apeuré
nymphe nacrée teint de lune argentée elle
choisit presque toujours la nuit pour apparaitre
Sa petite fourrure noire sent la cendre et le sous-bois, contient en elle un incendie éteint. La pierre volcanique légère aux reflets d’argent pousse un roucoulement rose, un miaulement de petite fleur et puis se présente à cette nouvelle journée en trois bonds, de l’extérieur à l’intérieur de la maison.
Chaque seconde est un recommencement pour un être tel que lui. La nuit est sa pupille. La lumière la mange et la transforme en filament vert sombre au centre d’une nébuleuse orange.
L’animal a faim et il faut le nourrir afin qu’il cesse de vous poursuivre. Des frôlements ou des feulements, il faut mieux choisir les premiers et récompenser les effleurements ronronnants.
Il mange pendant que tombe goutte à goutte dans la carafe transparente, chaude et odorante, la matière noire sous sa forme liquide et tonifiante. Le breuvage est prêt mais sa saveur la plus étrange a déjà rejoint le jardin en silence.