Demain

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Les herbacées en essaims 

orange violets rouges et bleutés

face à la colline qui retient son souffle

la nuée en mer les nuages au ciel

un éclat de source bruit

les gouttes appellent le pas pressé de la tortue

le froufroutement de plumes dans l’arbre

s’échappent sur les murets les lézards et leurs ombres minuscules

du pommier il neige quelques pétales et une saveur de fruit

qui ne dérange pas l’abeille

le thym a la tête dans les étoiles ses fleurs frémissent 

et sont sur la même longueur d’onde que les lavandes stéchades 

et les mauves 

plus loin l’iris se voit 

attribuer sa propre lueur blanche

le coeur serré une fourmi entre dans la nèfle la plus éloignée de la cité

se balance sur le dos de ma main celui qui sera demain

peut-être le tigre de l’herbe

Énigmatique

The Medulla Nebula Supernova Remnant 
Image Credit & Copyright: Kimberly Sibbald

Il y a 10000 ans on a pu la voir

exploser

et comme si le temps était une succession de moments

un immense gâteau à se partager

on la voit encore aujourd’hui s’envelopper 

de nuées bleues de gaz brûlants

là-bas et ici hier et aujourd’hui relativement

éloignés l’un de l’autre

j’ai perdu la notion des distances et je mesure 

le temps non pas grâce à la course prodigieuse de la lumière

mais simplement en regardant longtemps

naître et mourir

la rose 

L’eau nocturne d’une flaque

© Antoine d’Agata pour l’agence Magnum – d’après une phrase du livre de Louis-Ferdinand Céline « Voyage au bout de la nuit »: « C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours. »

Quand il ferme les yeux il voit

un arbre les feuilles bruissent

il entend les cris de créatures

minuscules à la place du visage

un masque souriant d’où s’extirpe

un regard

pupilles brillantes telles l’eau nocturne

d’une flaque et il se demande pourquoi

du jour au lendemain son quotidien

a été gommé

a disparu

en même temps que la porte blindée de son appartement

que les fenêtres 

tant d’éclats sur le sol

pourquoi les écoles n’accueillent-elles plus que les vieillards

pourquoi les villes se sont-elles embourbées

il connaît la réponse mais il ne veut la formuler

depuis qu’il a vu son voisin transformé par la mort

en une brutale sèche et rocailleuse sculpture

rongée par la peur surprise par une douleur 

monumentale


On peut apprécier le travail d’Antoine d’Agata notamment sur sa page instagram.

Son travail sur la guerre d’Ukraine réussit à signifier l’horreur de la guerre. Images insoutenables, elles chassent le voyeurisme journalistique. Ceux qui sont morts et dont les cadavres pourrissent à l’air libre sont des hommes, des hommes. Que reste-t-il d’eux ici, là et ailleurs ?

Somme

L’onctueuse fourrure 

Ondoie selon le rythme de la respiration

Au sommeil 

elle est mer et forêt écume et brume mousse ou corail 

Végétale et animale 

Parfums rassemblés par la poussière portée par 

La lumière 

Quel voyage équivaut à un rêve

Quelles distorsions du temps adviennent pour produire cet état 

Un chat noir étendu dans l’unique flaque de lumière chaude de la pièce 

Le monde s’abstiendra de s’effondrer là 

Fêlure

The Cave of Altamira source image

La nuit sombre

jusque dans le jardin

l’échine d’un taureau sue

la colline caressée par la brume 

jusqu’à l’extinction de la croupe

la corne de l’animal comme une lune disparue

en mer en silence

il ne reste que quelques étoiles

pour grignoter le ciel quand soudain

le félin feule en bondissant de la fenêtre

qu’un trait de lumière avait laissée entrouverte 

L’espoir

Le jardin a longtemps cru

en un retour du printemps
sans passer par l’hiver.

Aucun feuillu ne s’est dépeuplé.

En passant par une floraison timide

il en est un qui a conçu des fruits

le poirier.

Le premier à comprendre fut le figuier

c’est que cette année exceptionnellement 

il avait produit à deux reprises

tellement de figues qu’il était fatigué.

Les autres se sont fiés à ceux qui jamais ne perdent 

toutes leurs feuilles en même temps

si bien que quand elles se renouvellent

on le remarque à peine.

Sur le poirier une dizaine de nouaisons

et un peu plus tard des poires rougeoyantes

parfaitement formées mais sur lesquelles

il n’y a presque rien à manger.

Un coeur autour de quelques pépins!

Que dire de ceux qui ne s’habituent pas!

Hier, la neige est tombée en quelques flocons 

sur une cime très éloignée

mais le vent a transmis la missive anonyme et froide .

Qui vit au large

“Volume Project…” by Kincső Tóth- source de l’image: **

Il pose ses doigts sur mon poignet

pour prendre le pouls
mais rien

peut-être n’ai-je plus de coeur

fondu comme un sucre dans la boisson chaude des larmes

mais non

il est là cet organe incontrôlable

à  débattre seul en sourdine 

dans le néant abyssale du corps