squale.

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C’est un tigre

Disait on

Mais il semblerait que je sois

Un squale 

Les rayures sur le dos sur les flancs 

Ne sont que les reflets vagues de l’eau 

Le ventre est blanc

la mâchoire ne connaît que la morsure

pour répondre aux maux

aux invasions perpétuelles de mon territoire 

C’est un monstre disait-on

Parce que mon œil est noir et ne semble pas vous voir 

Pourtant je sens le moindre mouvement 

La peur et le frétillement de votre cœur une seule goutte de sang dans l’océan 

Je ne suis plus que chair flasque étoffe fantomatique échouée sur un rocher mélangée à l’écume l’estomac rempli de sable 

Personne n’a l’audace de pleurer ma disparition lente et assurée 

Savez-vous seulement où j’erre de quoi je me nourris où grandissent mes petits 

Ne plus être de ce monde 

Pieter Brueghel the Elder, Public domain, via Wikimedia Commons


N’être plus que de l’autre

En tout point inversé

Et pourtant tellement semblable 

Qu’il te semble que perdre pied 

N’a plus de sens 

Quelle est cette chanson dont tu oublies les paroles avec constance 

Quand tu es

Réveillé 

mais qui reprend allègrement le même rythme 

Une promenade entre les gouttes 

Elle t’offre tellement plus de légèreté 

Serais-tu le seul à comprendre 

Comment ce monde et non l’autre 

Est

en déroute 

Vague à l’âme

S’il flottait un nuage
dans le ciel

on aurait pu dire qu’il s’agissait
simplement de son ombre

aux contours approximatifs

Pour encadrer le haillon sombre

une vague 

une autre vague s’essaye une dernière fois

à porter le vêtement usé

L’errance d’un corps souple limpide

ourlé d’écume peut durer quelques heures

Atteindra -t-il finalement un rivage 

Finira-t-il par se dissoudre

ou se faire engloutir par quelque gueule

avide ?

Alors que le ciel fond que la mer massivement

s’obscurcit tu comprends que l’étoffe défaite

est ce poulpe géant qui magistralement orchestre

une tentaculaire mélancolie 

D’où vient-elle ?

 

Du labyrinthe de ma cervelle 

D’une étincelle et puis d’une autre entre neurones 

Parfois elle descend le long de la colonne vertébrale 

Choisit l’endroit entre les omoplates 

De là elle orchestre la trajectoire de l’angoisse 

Brûlante coulée de lave lente 

Irradie l’ensemble des organes se transforme mue paralyse convulse 

Miraculeusement disparaît mais hante

D’où vient-elle

D’un espace où je ne dispense plus de nom 

Non que je ne le veuille pas 

Simplement 

Ce côté-là de ma planète n’est pas censé se faire effleurer par une quelconque lumière 

Passereaux

Le ciel bleu incendié par les sifflements stridents
d’un étourneau et de son clan

l’olivier partage l’ombre
lueurs et obscurités s’écoulent
sur les troncs les silhouettes
simplifiées des oiseaux
arborent les reflets métalliques

du vert et du noir
se transformeront-ils en pommes de pin

la nuit vient 

Brume

Basic Doppler effect with moving wave source-https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Doppler_Effect.gif

Un ruban de brume 

Enrobe 

La colline comme la queue du renard polaire 

L’étoile de longue haleine s’est tue

Dissoute

À la surface de l’univers froid

Un halo change de couleur 

Du spectre bleu au rouge

Quelle est finalement la teinte du temps

La couleur de l’éloignement 

Questions sans réponses

le vent soulève les vagues

les vagues s’échouent sur la plage

les feuilles de l’olivier boivent la lumière

mais mon coeur ne se nourrit que de bruit

battements d’ailes écume

résonances des roches

au-dessus de la colline le ciel devient violet

le vert s’assombrit

et quand je ferme les yeux 

des voix tissent une étoffe improbable

fil pourpre fil bleu 

ciel verdoyant

Le vent soulève les vagues

après une plongée en apnée

interminable je regagne la surface

inspire par les évents puis expire

une brume de souvenirs pour chasser au large 

les restrictions l’absence d’oxygène

le cétacé que je suis se demande

comment des profondeurs nocturnes

pourrait-il accéder aux sommets des montagnes

il entend les voix qui gravissent

et atteignent les diverses étapes nécessaires

à l’ascension

fil pourpre fil vert fil violet elles étoffent

mais il faut sans cesse repartir du silence

aux pieds de la pente 

l’écho n’est plus qu’un reflet de la mélodie

que les voix fil pourpre, fil vert fil bleu ont tenté de porter

jusqu’au chant le sommet de la montagne

qu’on atteint pas

Le vent soulève les vagues

ton corps la nuit comme échoué

diffuse un parfum d’iode de sable brûlé

et de pommes de pin la lune pleine

se répand en phrases lumineuses

que personne n’écoute la mer pour effacer

son message frôler ses larmes

réveiller sa gaité elle entreprend son voyage

identique qu’est-ce qui la grignote un peu 

plus chaque jour

tes questions sans réponses

cétacé insatisfait 

Livre

Un livre,
tout en bas de l’une de ses pages,
comme autant de nouvelles planètes dans la galaxie qu’on feint de découvrir,

dans l’espace réservé au silence, à l’acceptation tacite

dans la marge, j’ai repris cette idée et noté :

« Les mots sont jetés à la fosse commune ! »

Ai-je voulu retenir qu’il faudrait détruire l’attachement essentiel à la chose que le mot désigne depuis une forge ancienne commune? 

Ai-je voulu me prémunir d’un anéantissement massif du sens, de la particularité ? D’une nième extinction de masse?

Il faudrait produire une bouillie verbale, une nébuleuse des spécificités ?

J’ai peur,

on assigne à résidence dans la fosse 

on réduit, on soustrait. 

À jamais perdu,

résigné, tordu, 

ce qu’on  harangue.

Fugue

Parmi les petites ombres qui dansent comme des flammes

quelques sonorités réduites en cendres
quelques mots halos imprimés sur la rétine
persistent

Plus loin
quelque part sur l’écorce d’un pin 

une cigale redistribue au goutte à goutte l’azur évaporé

Loin, très loin le vrombissement de la guêpe s’interrompt
le temps infime
de prendre soin de l’autre qui assurément partage le même nid

La montagne ouvre sa gueule 

le félin baille

le nuage qui frôlait la vague

a disparu 

mon regard ne se souvient que de brûlures

le rythme de mon coeur s’accorde à celui d’un incendie

dont tout le monde dit que c’est un désastre

indifférent l’arbre qui ne peut fuir

la glycine qui a choisi malgré des milliers d’années d’évolutions de ne jamais apprendre à voler tout en maitrisant l’art parfait de la légèreté 

?