Chambardement

JMW Turner. Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth. Exhibited 1842.

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Parfois ma maison tangue     comme un bateau

les portes claquent                 les planchers pleurent

c’est la tempête dans ma tête

parfois

les fenêtres deviennent aveugles

les murs tremblent     se taisent     se referment

sur eux-mêmes mais

c’est mon cœur qui s’effondre

la peine monte

marée d’équinoxe qu’on affronte

mais qu’on ne retient pas

au delà

des mouvements d’attraction et de répulsion

toujours

ta main

petit coquillage dont la nacre

irise la douceur

Les puces savantes

Midbrain

Elles sautillent

comme des puces

tous les matins

dans le creux de la main.

Il faut que j’en prenne 3

et pour prolonger leurs effets jusqu’à la fin du jour, il faudrait que j’en prenne une autre à midi

mais je l’oublie.

Le plus souvent, volontairement.

Le taux de dopamine adore jouer à l’élastique dans mon cerveau et se payer ma tête.

Une étincelle suffit à tout éteindre ou à tout faire exploser.

C’est difficile à croire que ces petites pustules blanches aient un tel pouvoir : contrôler mon humeur.

Elles ne m’amusent pas.

J’ai bien vite fait de m’échouer si je ne les prends pas un jour ou deux.

Petites puces savantes,

actrices principales d’un spectacle machinal absurde et parfois grotesque. J’ai honte qu’un truc pareil me serve de béquille alors que tant d’autres si facilement brillent.

Trois minuscules boutons blancs de 25mg chacun, portant un nom chimique impossible à prononcer me maintiennent à flot.

Désormais mon bateau vogue sans faire de projet, sans gouvernail. Je ne suis même plus capable d’organiser le moindre voyage, d’adopter les structures souples qu’attend de moi le quotidien. Parfois, je hausse les épaules et les avale d’un geste presque brutal et je m’en fiche.

Parfois, je me dis et si je les avais prises un peu plus tôt, dès mes premiers cris et premières pleures, serais-je encore ainsi aujourd’hui?

Je ne pourrai jamais le savoir.

Peut-on vraiment savoir l’impact réel d’aussi petites choses ?

 

 

Depuis que tu n’es plus là

Les gens n’ont pas de visage, ils portent des masques, depuis que tu n’es plus là. Leurs corps est un costume. Ils n’ont presque pas de caresse et ne veulent pas d’histoires. Ils enfoncent leurs phrases dans ma tête comme on plante des flèches dans le corps de la bête que l’on veut abattre. Leurs traits déteignent et puis s’éteignent.

Comment pourrais-je encore faire partie de la fête puisque tu n’es plus là ? Je ne peux même pas parvenir à me faire une idée pour  les adorer ou les haïr. Ils me rendent vide, il me laisse sec et froid. Les plis du sourcil, la cerne sous l’oeil, la bouche sont engloutis. Le regard lui-même est dissolu. Ils n’ont plus l’âme humaine mais celle du rat prisonnier qui se rebiffe et se sait perdu.

Les gens ne tiennent pas leur parole, ils disent n’importe quoi. Il n’en est pas un seul qui se tienne droit. Ils ressemblent à ces morceaux de chairs sur les étales des bouchers, à des spectres grimaçants, à des lambeaux de vies. Les gens se pendent désespérément au cou du néant.

Plus personne ne peut penser qu’ils puissent encore mener une vie juste et sincère. Ils ne l’ont jamais interrogée. Leur existence est factice et patauge dans les marais ou les chemins de boue. Les gens se nourrissent de mensonges ou s’en contentent, depuis que tu n’es plus là.

Depuis que tu n’es plus là, jamais plus je n’avance. Je rampe ou je tremble à tâtons.

La dégénérescence siège et recouvre tout l’espace, s’accapare la plus grande ombre. Le dernier soupir, la dernière évocation de la vie surgit dans le geste de ma main qui refuse maladroite, cet état. Car dans le fond, je ne me sens plus être, je ne trouve plus les mots, depuis que tu n’es plus là. Je ne suis pas si différent de ces troupeaux de bœufs, de vieillards pontificaux, rances ou rongés par l’oubli. Je me sens qui sombre et me défait. Happé par le cahot, j’accepte la défaite, je me rends immonde, depuis que tu m’as quitté.

La lumière est exsangue, elle est suicidaire et a envie de se pendre. Elle traîne et s’arrache les vêtements en criant sa folie. Voilà ce qu’est devenue ma révolte, depuis que tu n’es plus là.

L’anéantissement brutal de la certitude, la menace, la perte ou l’excès de raison pèse sur ma conscience, brise mes épaules et ploie ma colonne.

Je pensais que je ne t’oublierais pas. Je pensais toujours pouvoir reconnaître le goût de ta peau, la chaleur de ton corps. Je pensais que je n’oublierais pas le velours de ta voix, la fraîcheur de ta main et ton odeur lorsque tu me revenais de l’hiver, de la nuit, de la pluie. Je pensais que tu ne porterais jamais de masque, comme le monde et comme eux, mais je constate non sans horreur que je t’en ai fait porté un.

Low

La danse des masques

Entre mes deux oreilles, un bourdon, un essaim de bourdons. Tout est plongé dans la pénombre, rien n’a reçu de nuance, tout est flou. Voilà encore une journée que j’ai massacrée, des heures pour rien car je n’ai rien appris et rien ne m’a surpris. Pour comprendre, il faut être capable de sentir, d’imaginer, de transposer mais chacune de mes connections sensorielles est brouillée, chaque capteur est détruit, défaillant.

Pourquoi faut-il que cela se produise, de cette manière-là ? C’est effroyablement déroutant d’avoir le monde, l’accès à la vie et à la beauté des autres qui se résorbent et s’échappent. Le fil qui me retient et me balance au dessus du vide, je ne sais pas à quoi il tient.

L’araignée

Elle s’agglutine, les premiers temps on ne sent encore rien si ce n’est son parfum

facile et puis ensuite

elle coagule chaque geste et lorsqu’on veut partir

plus rien ne reste

la vie saigne et laisse des plaies

dont la lave grouillante

jamais ne se tait.


La clôture

Tout au bout de chaque jour, il devrait y avoir une porte. Une porte ouverte et discrète. Une porte par laquelle je pourrais, si j’en ai le souhait, sortir. Sortir du monde, me mettre en retrait. Sortir de moi-même. Il faudrait pouvoir entrer et sortir.

Il faudrait que je puisse me défaire de tous les faits qui ont jalonné ma vie. Supprimer les regrets, supprimer l’absurdité de la culpabilité.

En sortant, je commencerais par ne plus vouloir être moi pour une heure.

Je voudrais être résorbé.

Dévolu à voler dans les couleurs à l’état pur, à être compris, à être inclus.

Avoir la sensation légère de ne plus devoir être. Car être moi, c’est être condamné à vivre dans une prison trop petite, c’est être incapable et défaillant.

Je voudrais éteindre mon regard pour ne plus avoir à voir l’échec de l’existence, à en mesurer avec autant de précision la défaite.

Je voudrais être regardé sans égard.

Devenir la poussière de la poussière et ainsi même obtenir une sorte de libération.

Savourer la grâce de ne pas devoir appartenir à la race humaine et  se rendre complice de ses agissements écœurants. Dans le silence.

N’être qu’une infime parcelle sans importance, libre de toute fatalité et de toute obéissance. N’assumer qu’un seul état et qui ne serait pas celui de la conscience de l’impuissance.

Le jour devrait avoir des portes, des fenêtres. Des fenêtres pour partir partiellement.

On devrait pouvoir s’offrir la possibilité de renaître en ouvrant une porte. D’oublier. De transparêtre

Mais, au bout du jour, vient la nuit. Viennent les heures somnambules qui condamnent les rêves à errer comme des fantômes, à n’être jamais pris aux sérieux par moi. Au bout du jour, la clôture. Je ne parviens jamais à aller au-delà.