Pas

source image: là

La forêt 

Brille par son silence 

Je n’entends plus que 

Ta respiration qui glisse 

Au rythme à quatre temps 

Du pas 

Souplement tu déposes 

Sur la terre rafraîchie d’un sous-bois 

Ton ombre géante la mienne si menue

Frôle les feuillages qui tiennent encore aux branches 

Grâce à toi

Jamais plus je ne poserai un pied sur terre 

Si ce n’est celui qui te proposera une nouvelle dérobade .

Je lis

Une pie /se pose dans le jardin /parmi les verts / les reflets métalliques du bleu et du noir 

Je lis / l’arbre /se dénude avec  grâce / bientôt / le dessin sombre de ses branches / pour porter / la lumière 

Je lis / un nuage /avance plus lentement / que les mots. 

Quelques points 

L’un est plus brillant que les autres 

Je le regarde frétiller 

Tel un poisson déposé sur la rive

Deux autres s’attachent à ce qu’il reste d’une voile

Comment comprendre ce signal si éloigné 

Du langage commun à tous les mortels humains 

Nous ne savons récolter de la lumière et de ses incendies que quelques cendres muettes où

Faire pousser l’incrédulité et la méfiance 

Un grain qui tourne sur lui-même 

Si mon regard le capture immédiatement 

Sa lumière met plusieurs éternités pour m’atteindre 

Trois chats

Le premier semble noir mais
son pelage est plein de nuances grises
et acajou

Le deuxième est tigré robuste
et doux

Le troisième a les yeux en amande
le bout des pattes blanc
quelques coussinets roses

Les trois chats dorment en ronronnant
occupant leurs places respectives


Chacun a la plus grande considération
pour la liberté
de l’autre
même si elle est exigeante

Les trois chats comme des points sur les i
chacun son île et
son réservoir de silences rempli

Seulement le ciel

Seulement le ciel 

Qui ne porte pas de nom 

Mais que porte la mer en elle

Seulement le silence immobile 

La nuance

La longue histoire de la langue 

Qui ne porte en elle pas de nom

Mais que porte le symbole 

L’objet et son âme l’haleine 

Passe de brume à nuage

De nuage à colline à ruisseau à cheval

À l’horizon une nouvelle aube

La nuit dénudée la lune sortie de sa bogue 

Verte

Mis en échec

Au loin le mât d’un voilier

comme s’il s’agissait de son squelette
rogné
mais la pluie soudaine rappelle un bruit d’étoffe

la musique de corps qui se confrontent
la coque les flots le bois et l’eau le sel le ciel 

le vent

à ce moment-là

j’aperçois uniquement mon désarroi

le mât n’est pas 

c’est une grue de chantier

en train d’effacer ce qu’il restait de sauvage

à une poignée de rochers surplombant

la mer

Doucement

©cc

Tu vas par quelque avenue de la ville

tu vas un piano dans la cage thoracique

tu as le sentiment que c’est lui qui t‘emporte et te guide

lui qui pleure toutes les notes limpides des cascades

tu n’as plus le pouvoir de masquer ce qui ne va pas

le piano a décidé de vivre au jour claudiquant tel le fractionnement de la pluie

mélangeant folie de l’écoulement et mélancolie de l’empêchement

attente et impatience 

tu vas sans que ton coeur ne s’effondre sans plus te dissoudre totalement 

au milieu de toi-même l’impossible décision disloque le désespoir

tu vas la forêt dans l’âme 

l’humus coule de la source vers l’éternité 

Un rêve

PHOTOGRAPHIE DE JENNIFER HAYES ET DAVID DOUBILET

Le jardin de mon enfance, celui de la maison familiale était peuplé
dans mon rêve d’animaux
qu’on prétend n’avoir ni âme, ni coeur
et être féroces par froideur.

Serpents, crocodiles, varans et iguanes trouvaient là
quiétude et chaleur
à l’abris des préjugés


Hier, hélas
le crocodile a mangé l’iguane. Le serpent se
prépare à quitter le jardin en passant par les arbres.
Quelqu’un fait peser la menace d’empêcher quiconque de s’amuser sur la balançoire.


Il me faut d’urgence trouver le sorcier capable de faire ronronner le crocodile,
de lui caresser le menton tout en lui fermant gentiment les mâchoires. 

Charade

Dans le jardin s’épanouit un silence
le silence du soleil et des fleurs à naître
le silence des feuilles et de la lumière qu’elles diffusent

Ce silence est bien différent comparé à celui du chat
qui est comme un langoureux et brillant signal de la nuit en plein jour
il est comme le fin ruban de chocolat
la larme caramélisée qui finalement
enrobe toutes les saveurs dans le léger basculement du sucré à l’à peine salé

Le chat est le ruisseau d’encre qui efface la phrase
le texte
peut-être
car rien ne suppose son existence et les mystères qui la propulsent et l’affirment sont incroyablement bien gardés.