Derrière son chevalet

La mer s’est laissée sculpter dans l’acier par la tempête. Elle se cabre. Ses lames broient, ses vagues cavalent.

Un essaim de nuages bourgeonne à l’horizon, s’empare du ciel en formant des tourbillons. Les plages sont résolues, elles se taisent. Ce ne sont pas quelques petits rochers jetés en offrande qui empêcheront l’affrontement.

Toutes les embarcations humaines sont emportées par le large, elles ressemblent à des plumes, à ces quelques feuilles mortes balayées par les vents gourmands de l’automne. La témérité de l’homme est soudain réduite à si peu de chose . Elle n’est plus ni dérisoire, ni absurde : elle ne pose déjà plus de question. C’est à peine, si elle existe.

Ce n’est pas l’homme que la mer affronte, si elle se dresse ainsi c’est pour révolutionner, transformer radicalement un état trop tranquille et trop paisible : celui de nos habitudes et de nos façons de concevoir le monde en le ponctuant de convenances intellectuelles et sociales.

Le ciel devient soudain plus intransigeant que la pierre, même si il permet à mon regard de s’enfuir par un coin de lumière. Même si je devine l’éclaircie prochaine derrière son masque de nuages affolés. Le ciel prend appui sur une réverbération, sur cette ligne où il rejoint la mer, si bien qu’on a l’impression qu’ensemble ils ne forment plus qu’un.

Une seule et même masse bourdonnante, s’empare de l’espace, fige le temps.

Les bleus, les ocres, les bruns et les blancs qui moussent à la crête des vagues et qui ne sont pas sans rappeler l’élan des oiseaux marins, sont appliqués au couteau. Les couleurs ne parlent plus que pour elles mêmes. En cherchant à révéler la puissance des éléments naturels, elles révèlent la puissance de leur propre matière. La vague envahit notre esprit, suspend un temps notre regard.

J’en viens à me demander si Courbet n’a pas trouvé en elle et en ce paysage qu’il voulait représenter dans sa pleine réalité, un prétexte pour nous révéler la révolution picturale qu’il souhaite. La vague est devenue le geste puissant et total, la main du peintre, chamboulant l’espace représenté par la toile.

On dirait que le seul geste ayant encore un sens, possédant la vigueur nécessaire pour affronter les tumultes de l’existence, soit le geste de l’artiste, son brassement des formes, des matières et des couleurs. Une vague envoûtée par une tempête pétrit la réalité avec sa représentation, transforme notre vision du monde et modifie notre espace mental. La peinture seule, comme une vague, peut bouleverser l’homme au point de lui offrir l’occasion de se surpasser.

Plus simplement, j’ai l’impression que Courbet veut me faire comprendre que l’Art est devenu l’unique moyen pour l’homme d’échapper à l’ engloutissement de son existence par les rouleaux du temps et ses lames de fond.

La position la plus sûre pour contenir les tempêtes est de toute évidence, celle que Courbet s’est choisie et qu’il nous offre brillamment : celle qui se trouve derrière son chevalet et lui permet de suspendre le temps.

La voix des anges

Mon sang perle à chaque pas,

dans toutes les notes.

Ma défaite se déroule comme la soie

souple, discrète, recouverte

de cet étrange éclat qui ne fera de moi

une femme.

Ma peine en s’éternisant dans ma voix

devient plus lucide que le cristal,

plus fragile que l’un de vos soupirs.

Je garde quelque chose de l’enfant

qui ne vieillira pas.

Ici

Silence

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Dans ce jardin au fond de toi, le silence déploie ses pétales, étale sa corolle.  Petit à petit, il se met  à onduler, à gonfler ou à rétrécir. Comme la fumée indomptable de l’incendie, ta faim s’aiguise et s’échappe. Elle dépose ses couleurs sur les branches et les troncs, sur les herbes. Elle ploie et dessine les feuilles. Elle réinvente les contours du monde, accorde des parfums. La faim te force à partir à la conquête de la vie.

En toi, le silence a pris de l’ampleur, il culmine en étant devenu la fleur où le fruit se devine. Il décline sa fantaisie en construisant des chapelles aux volutes et à l’exubérance. Il murmure à l’oreille joyeusement comme ces petits torrents remplis d’innocence. Le silence n’a plus rien du vide, il est la construction en dentelle de l’univers. Il ne se lasse d’élire ce que tu lui donnes. En toi désormais résonne la musique.

La musique est la traduction des mouvements du monde. Elle est la procession amusée du temps, elle est le musée du regard et devient le temple du souvenir où tous les sens semblent se réunir.

Mahler

Sur ta paume

 

Le jour se lève comme la brume et puis, ensuite, très lentement il commence à révéler en les caressant les arbres, les fougères et les herbes, les ruisseaux, les galets et la terre. Tout s’accomplit en silence et dans la quiétude. L’eau coule comme la lumière, la roche a la douceur des pétales de la rose blanche.

Chaque chose reçoit la place qui lui convient. L’harmonie semble pleinement dormir dans ce jardin qui ne doit être que beau. Cela suffit et le justifie.

Aux abords du ruisseau, où la lumière s’abreuve afin de mieux briller, quelqu’un contemple la beauté et son accomplissement opalescent. Dans la pénombre naissent en secret quelques suaves ivresses.

Chaque geste s’accomplit avec rondeur. Les pas du marcheur épousent les battements du cœur du rêveur. Le temps suspend son souffle et puis se répand paisiblement sur ce petit monde en le tintant de sépia ou de blanc.

Les arbres ondulent avec volupté, portent sur leurs branches comme des mains, des bouquets de feuilles ou de fleurs. L’abondance est un baume qui soulève jusqu’aux cimes, jusqu’aux cieux, les songes comme les nuages.

Mahler

Mahler a fait de mon coeur une fleur, une fleur qui n’ouvre ces velours qu’à la nuit. La nuit s’avance et se répand comme un parfum futile et pourtant que je n’oublie pas. La nuit dont la pupille se dilate, offre sa joie à des larmes.

Mahler a fait de moi, un soupir ondulant à la surface du plaisir. Le plaisir qu’éprouve le pétale à se détacher de sa fleur. À flotter dans le vent au printemps, à savoir qu’il va disparaître. Simplement. Oublié et frêle. Il savoure la joie du non retour. Je pars sans pouvoir revenir sur mes pas car je n’en fais pas, Mahler les fait pour moi.

Mahler est le tissu entre deux corps qui s’aiment qui se froisse. La peau fine, à vif, qui emballe les organes vitaux, se tend tout en se laissant tisser par les secondes. Elle rend les corps spongieux. Elle les gorge de sang, d’eau et de vide.

Mahler, mes poumons  se retiennent de vivre.
Mahler est à la fois ce que je garde et ce que je perds. Inlassablement.

Hier, aujourd’hui, demain

Je me demande pourquoi il faudrait écrire des phrases qui vous coupent le souffle. Des phrases qui vous font courir comme des rats de laboratoire dans un labyrinthe sans espoir. Des phrases qui ne tournent autour d’aucun soleil et ne donnent aucun plaisir à se laisser découvrir.

Ne faudrait-il pas plus exactement, écrire des phrases à couper le souffle? Des phrases qui nous époustouflent pour la limpidité de l’idée qu’elles dévoilent? Des phrases qui nous révèlent comme dans Proust tout le plaisir qu’il peut y avoir à écrire et donc à penser? Des phrases qui résonnent à l’infini au travers de toutes nos autres lectures?

Pourquoi ne faudrait-il écrire que pour soi, pour l’esthétisme, pour l’hermétique, pour le vide consommable et oublier le plaisir? Ais-je besoin de savoir combien de secondes l’auteur s’est gratté le cerveau pour comprendre qu’il n’a plus rien à dire d’autre que ce qui a été dit (souvent par d’autres et avec tellement plus de puissance)?

Hier, en attendant qu’on aille rechercher dans les réserves de la bib les livres que je m’étais choisis (rien qu’un des titres vous parlera de ma quête « une soif d’amour ») j’ai pris au hasard un bouquin laissé sur une table. Sans conviction, je me mis à lire, sans regarder le titre, ni l’auteur.

U, imitator van’t betraande leven

dat ik, alleen en door mijn lief versmaad

leidde op de Kale Rots, vanuit mijn staat

van vreugd naar die van boete doen verdreven,

u, die uw oog te drinken heeft gegeven

van’t zilte vocht, in ruime overdaad,

wie de aarde zilver, tin noch koper laat

en slechts zichzelf tot tafeldek wou weven,

wees overtuigd dat tot in eeuwigheid,

zolang, althans, hoog in de vierde sfeer

Appolo, blondgelokt, zijn paarden ment,

u faam als onverdroten is bereid;

uw vaderland is eerste, keer op keer;

de roem van uw auteur is ongekend.

Je suis tombé amoureux. Amoureux pour la seconde fois, de ce texte publié en 1605. Bon, il ne s’agit que d’une traduction mais de tout de même, ça m’a donné faim. J’ai palpité. J’ai été surpris par une évidence qui ne s’altère pas.
Don Quichotte
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