Mes cris

comme une prière      tous les matins j’accomplis               l’écriture

de l’oubli

                             dernier élan vital

avant d’aller border

ma vie

dans le quotidien

bancal

des habitudes despotiques

                      et animales

du j’ai faim il faut que je gagne

peu importe

la fin

j’écris              chacun de mes cris

dans la plus sinistre agonie

j’ai parfois envie de vomir

tellement je me trouve laid

vaincu avant les combats

par

mon satanique ennui

Un petit poisson d’argent

J’ai un fantôme derrière l’oreille. Lorsque je m’assieds à mon bureau et que je veux lire, j’incline la tête et il vient s’asseoir sur mon épaule. Il lit et déverse ses flots de paroles dans mon oreille. Sa voix est faible et friable, elle résonne comme le papier qu’on chiffonne. Elle s’avance toujours en chuchotant, on dirait que parfois, elle divague. Je laisse mes pensées se transformer en fluide, bercé par les ondes, tantôt chaudes, tantôt froides de sa mélancolie. Je m’écoule si facilement entre les phrases, que je frôle l’évaporation dans presque toutes les histoires. Quand je me perds, car il n’est pas toujours bon de se laisser captiver ainsi par le monde des livres et par les chansons des anges qui envoûtent dans tous les chefs-d’oeuvres, le fantôme ouvre les bras, me tend un voile, me capture au filet.

Il parle. Il parle presque tout le temps. Avant que je n’aie pu songer aux mots qu’il me faudrait pour construire une idée qui ne serait pas un nouveau mirage, il a déjà composé sa page. Agile, il répand son haleine, solutionne ma confusion ou tranche mes certitudes en sentences vives et acides. Il invente de nouvelles formes au silence, creuse une niche pour le désarroi et l’étonnement. Range les fables dans les bulles de savon. Il lui arrive de pondre des noeuds, de planter des oignons ou d’être disgracieux, il n’est jamais biscornu ou envieux, vaniteux ou poreux.

Un jour, dans le parc, il s’est assis à côté de moi, malgré le soleil, il s’est mis à pleurer. J’ai tout fait pour cacher sa larme, pour adoucir son sanglot, sans y réussir. Il est parfois inconsolable et plus volatile que les spores des fleurs sauvages. J’ai dû partir pour ne pas le brusquer et l’obliger à hanter sombrement les profondeurs des lacs.

Le fantôme a dessiné l’empreinte de sa main dans le creux de ma nuque. Je l’ai remarqué hier, lorsque j’ai rasé mes cheveux. J’ai approché le miroir et puis la lampe et j’ai vu distinctement dans un enchevêtrement de reflets, la trace tenace de ses doigts. Sa main n’est pas plus grande qu’une petite rose. On dirait qu’il a cueilli ses mains dans un jardin coquet. Le fantôme ne possède pas de crochet, pas de pieds qui pourraient prendre racines, il est aussi libre qu’un parfum. Il revient avec son premier désir d’enfant, intact et frais comme le premier pas dans la neige.

Le fantôme chante, rit, gentiment comme un petit ruisseau. Comme les voiles des fontaines, il est discret, gracieux, rutilant.Si peu encombrant.

Hier, il a tendu son doigt en disant :  «  regarde !». On aurait dit une allumette, mais c’était beaucoup plus petit et fragile. Était-ce un pistil, l’embryon d’un bourgeon, je ne sais pas. Mais, il m’a assuré que cette petite chose était dévote et brillait d’une plus grande volonté que la mienne. Il a insisté pour que je ramasse tous les morceaux de désir que j’avais éparpillés, pour que je refasse mon bagage, rassemble mon courage et parte. Partir, sans savoir où je pourrais aller, poussé dans le dos par les soupirs du fantôme : quoi, déjà ? Tu n’as pas fait même trois pas ! Continue, continue. Il ne cessait de me houspiller, de gommer les excuses, d’être sourd à mes angoisses.

Il m’a laissé entendre que cela n’avait plus tellement d’importance avec un ressort détraqué comme le mien, de savoir où l’on va. Il me faut juste assez d’espoir pour contourner la prochaine nuit, juste assez pour goûter l’instantané qui brille comme un petit poisson d’argent dans la main.

Voir

Elle déploit sa robe de soie
Et moi impassible je la crois

Le ciel dans sa main s’épanouit
Je deviens follement envie

Elle défait infinément le jour
me couvre de son velours

je l’attends
elle m’oublie

les paupières closes
sans bruit
la nuit progresse

l’ombre s’évanouit
le coeur se métamorphose

si c’est son sein qu’elle propose
on vit

Ortie

Mon désespoir est une ortie. Il se vante de posséder des feuilles dentelées d’un vert mentholé. Il est ouvertement acerbe, coriace, insolent. Pour le cueillir, il faut mettre des gants.

Il me surprend n’importe quand, n’importe où. Sur la pointe de sa langue, une fleur blanche joue l’innocente, c’est la douleur. Elle totalement dépourvue d’âme, elle fait pleurer même les enfants.

Mon désespoir est urticant, venimeux comme un serpent. Si je l’arrache et le piétine, n’épargnant pas ses racines, il revient plus frais, plus jeune, plus fort en courant. Ses couleurs sont franches, sa parole est hypocrite, il ment quand il dit qu’il ne pique.

Mon désespoir n’a jamais pris une seule ride et ne connait pas la fatigue, c’est un voyou. Alors, parfois, je le mets à bouillir dans ma soupe ou je lui tords le cou. Il m’arrive de croire que finalement, les mauvaises graines ont du bon aussi.

Espace vide

Très souvent, je ne trouve aucun mot. Je n’ai plus rien à dire. Parfois dans l’espace vide que laissent les mots autour d’eux, je lis la souffrance, la tristesse, la mort. On dirait que tout cela, ne choisit toujours que les trous, les creux, les failles pour se planter. Comme s’il nous était dit: « ne cherche plus, c’est ainsi, aucun mot ne comblera jamais le néant ». Ce néant, tu ne seras plus là. Les mots nous confient l’existence, ils ont les mêmes limites. Faut-il aller au-delà, se contenter de pourquoi et de pensées muettes?

Tu marcheras entre mes phrases, dans mes silences, mes failles, mes espaces blancs. Tu seras rythme, temps mort. Repos. Paix. Tu seras l’air, le souffle, la bouffée d’oxygène de chacune de mes phrases. Toujours terriblement cruel, lancinant, narguant mes défaillances, dictant mon impuissance.

Aux abords coupants de mes cris et de mes larmes, tu m’attendras. Tu m’as donné ta parole.

Marcher pendant des jours

j’ai marché pendant si longtemps le ventre vide, l’espoir avide de nouveaux espoirs que j’ai oublié ce que c’est que d’arriver enfin. Mon esprit ne veut pas s’assoir. Il veut aller là ou il peut et ne pleut pas. Marcher sur les cheveux du jour, flotter sur le parfum des fleurs. Il reste cet éternel insatisfait.

Pourtant, je connais la plénitude. Je sais quel visage a la lune lorsqu’elle se regarde dans les miroirs des lacs. Je reconnais les yeux fermé le chant du soleil sur les blés. Je goute une à une toutes les larmes de la pluie. Hiver comme été, j’aime marcher. Comment et pourquoi faudrait-il rester sur place, alors que toute la vie n’est que bouleversements.

La neige court dans les sous-bois, rampe dans les prairies et s’évanouit dans les champs qui somnolent accrochés à l’horizon. Elle ne tombe pas du ciel, cette fois. Elle se dépose furtivement. Elle s’appose sur mes épaules, sur mes cheveux. Elle crépite comme un incendie et donne au jour qui voudrait partir, un second élan de jeunesse. Tout est silencieusement blanc. Le monde se retient de respirer. Les gens ne pensent pas mais ont froid.

Je marche avec dans la tête, des mots qui dansent et simulent la tempête. « Dans toute Beauté, il y a de la mélancolie » m’a-t-il dit. Je ne puis m’empêcher d’y penser. La mélancolie m’enserre si souvent et si durement dans son étau que j’ai peine, dans ces moments, à lui trouver de la beauté. Même quelconque. Pourtant, je me dis qu’il voit juste. La Beauté est faite de nuances. D’infimes petites parties, à peine visibles à notre œil nu, forment son évidence. C’est ce qui fait que parfois, on ne sait pas de quoi elle est faite et pourquoi, elle est là. On n’a pas envie de la contester.

Dans l’œil de mon cheval, la beauté s’habille d’une douce mélancolie. La mélancolie du chocolat. Le chocolat est terriblement mélancolique. Lorsqu’il se laisse fondre dans la bouche en oubliant son amertume de cacao, le chocolat m’abandonne sa liberté. Cela le rend mélancolique.

Perdre sa liberté, ne plus savoir où mettre ses pas. Perdre sa liberté parce qu’on la donne à l’amour. Oui, cela peut rendre mélancolique, mais c’est beau, n’est-ce pas?

Allons

Pour aller chez vous

je mets des gants

à mes mots

ils portent de lourdes valises

presque aussi lourdes que l’air

qui prend appui sur mon cœur

comme s’il était de ces rochers qui soulèvent le ciel

pour satisfaire la mer qui geint à leurs pieds

je mets des épines à mes mots pour vous faire mal parce que j’ai peur

je ne suis jamais tranquille