Magique

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Plus rien ne la retient et ce n’est pas le ciel las et argenté qui  modifiera sa résolution: elle ne vieillira pas. Elle ne se transformera pas en grenier poussiéreux. Elle ne veut donner aucune chance aux regrets, à la rancune. Personne ne modifiera ses voix internes, personne ne prendra plus le contrôle des rênes de sa vie, elle préfère se taire et partir. Même si la route est mauvaise ou nouvelle et cruelle, elle inventera toujours les moyens d’échapper aux emprises des préjugés, de devancer ses poursuivants. Elle  ne veut pas marchander sa liberté au profit du confort, de la banalité, d’un compromis avec les habitudes. Elle prévoie de ne compter que sur ses propres forces internes, son rocher comme un soleil planté dans la mer sera son point de départ, son port d’attache.

On dirait que le monde n’a pas encore pris conscience des changements qui se sont produits au fond d’elle. Ce n’est pas parce que sa voix tremble d’une toute petite flamme, qu’elle ne sait pas, qu’elle a peur et qu’elle n’a pas compris ce qu’il se trame de laid et d’odieux dans la sphère des adultes. Ce n’est pas parce qu’elle n’a que 16 ans et un petit corps tendre comme la mie d’un pain frais, qu’elle n’a pas remarqué comment le monde écrase la révolte, étouffe la conscience, prostitue la vérité.

Elle sait que sa lucidité ne prendra jamais le corps d’un spectre ou d’une armée. Elle ne se sent pas le désir de gaspiller l’intelligence à ruminer des pièges, à bâtir des prisons, à élaborer de sombres théories qui brisent la beauté simple et croustillante de l’idée. Elle ne veut pas faire porter à ce qu’elle sait des pantoufles de vieillard, se préserver d’ennemis qu’elle aurait elle-même inventés. Elle ne déteste rien, elle ne hait personne, elle ne laisse pas rentrer en elle, cette laideur et rugosité de l’âme. Elle ne veut pas combattre, elle veut débattre. Elle ne veut pas abattre, elle veut s’ébattre et se détendre. Apprendre, contempler en silence, se tenir à distance de l’âpreté humaine. Elle sent qu’au plus profond d’elle-même, un rubis brille comme un soleil, elle sent dans toutes ses parcelles l’appel brûlant de la vie.

Il pleut, elle a retiré ses souliers et court et sautille et rit. Il pleut quelque part, dans l’un des lieux où la pluie transforme la lumière en or. Les cailloux pointus sur sa route, comme des petits coups de bec de moineaux titillent la plante de ses pieds. La pluie s’infiltre partout, glisse sur son visage, perle en contournant la lueur de son sourire, voudrait goutter à la fleur blanche de son sexe. La lune rousse s’est mise à danser dans les feuilles, à la poursuite d’un de ses flamboyants éclats de rire. Les fleurs, les herbes et la terre se mélangent et répandent leurs parfums et leurs sucs. Ils entrent par tous les pores de sa peau pour illuminer sa beauté, accorder à chacun de ses gestes une saveur auréolée.

Sur ses épaules, sur ses bras, à l’orée de ses seins, naissent de petites étoiles invisibles. La pluie au travers de ses vêtements, ruisselle entre ses seins, jusqu’à son ventre, s’affole au contact de ses formes les plus charnelles. Fécondée d’une connaissance essentielle, purifiée de la lâcheté du monde adulte, elle enchante tout ce qui tombe sous son regard. Sous la pluie, sous la nue, seule, elle avance avec l’énergie et l’assurance d’une guerrière butineuse, d’une exploratrice audacieuse. À chaque instant, elle brille et elle rit parmi les fleurs magiques de son somptueux jardin.

Les sourires de la lune

Maria Eimmart - 17th century illustrations

Dans le pli d’un tissu, je reconnais le geste ondoyant et ample de tes idées comme des caresses pour la pensée. Dans les musiques qui charment les heures de mes journées les plus froides, j’entends encore faiblement ta voix, tes rires, petites graines de sable. Tu me manques tellement de fois. Pour goûter la chaleur d’un café, pour pouvoir marcher dans la rue et affronter ces troupeaux de bruits et les horreurs. Tu as oublié de me dire comment gravir les rochers et franchir les fossés.
Le jour, je sens la lune docile nager dans la nuée comme si elle était ton âme, petit poisson perdu dans l’éternité me suivant de loin. Je te sens comme les nénuphars surgissant de la nuit, trouant l’obscurité du lac qui les retient, je te sais narguant la mort en lui montrant le sourire de quelques pétales et ton cœur jaune ensoleillé.
Certaines nuits, tu réapparais dans les plis discrets d’une bouche endormie. Il n’en reste parfois plus qu’un cil. Ta luminosité est dorée et pleine, comme si tu avais mangé le soleil pour en faire cette crème qui calme mes plaies.
Je collectionne toutes tes apparitions dans tous les sourires enfantés par la lumière. Je n’ai jamais cessé d’aimer, de m’accrocher fébrilement à la moindre miette de beauté, à son ombre. Je refuse de croire en la laideur et de lui succomber en implorant le néant. Je vais partout suivant tes aurores, auréolant, me gorgeant de toutes les luminescences et de tes respirations. J’ai confié mes élans à tes rivages, à la lune rousse et adorable. Je la porte comme une couronne sur la tête, elle m’emporte comme une montgolfière là où les dragons zélés de la cruauté et du manque sont terrassés en une seule phrase.

Houle

Valloton-LaNuit

N’est-ce pas le silence qui détermine et fixe la saveur de l’amour ? S’il était privé du silence, l’amour n’aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n’a connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Maurice Maeterlinck.

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Comme surgissant de la brume

la mer et ses nausées

par vagues se sont emparées

 de mon âme

au milieu des remous

de la foule

j’avais mal au cœur

et l’envie de pleurer

heureusement

pour m’abriter des morsures

et des regards

au bout de mes doigts ses phrases pour avaler mes larmes.

Comme les noyés

 I Put a Spell on you

Parfois je ne me sens plus que comme une morsure. Cette chose étroite qui me brûle la peau et se laisse longtemps auréoler au travers de mon corps pour devenir bleue, violette et jaune. Sa trace ne part pas facilement, il faut du temps. Abandonner l’ivresse, prendre conscience de l’absurdité de cette faiblesse, ma faiblesse. Il me faut constater qu’alors que j’en garde encore la trace illuminée dans le ventre, le monde a continué d’oublier et se moque férocement de cette illumination.

Parfois, je me sais être presque plus rien. Jusqu’à l’abrutissement. J’escalade des versants rocheux, sans prendre de marques, sans prendre de l’assurance, sans avoir de tentacules aussi puissantes que les vôtres, et de crocs et d’épines. En haut, il ne me reste plus rien. Rien qu’une morsure de serpent dans la tête. Et ce venin qui se répand dans mes veines. Votre venin.

Parfois, je voudrais vous vomir. Vous rendre votre nausée mais j’aime trop vous amuser et me moquer de moi et m’éblouir comme les noyés.

Le monde me rend ivre

Matthias Pliessnig

Tu restes dans l’ombre et ce mystère qui dessine tes lignes me rend ivre. Ivre de désir et d’amour. Ma faim naît de l’ombre et de l’absence pour ressurgir et s’emparer de mes pensées à chaque instant. Elle étale ses broderies au soleil, me laisse -oh combien – imparfait.

L’obscurité féline caresse ta hanche, recouvre le pli arrondi de ton bras ou la folle avalanche de ton corps étendu sur son côté, contre moi. Pourquoi faudrait-il se satisfaire de rigueur et de raideur alors que tout en toi me laisse désirer une mer mélancolique et laiteuse, une avidité ronde, une volonté lucide et suave ?

Le naturel avec lequel la Beauté mange toutes les parties de ton corps, plante son épine divinement brûlante dans mes gestes vers toi, me jette dans le même brasier que les vagues et les tourments. Toutes mes idées grondent et enflent, m’hérissent.

Mais il me faut rester à l’écart et être raisonnable, supporter ce désespoir originel de ne pouvoir adhérer à la Beauté dont ton corps se gorge quand on se mange. C’est dans ton corps que mon amour se cache et creuse sa caverne. C’est par lui en te donnant à moi que je te comprends et adhère un peu mieux à ce monde. Le monde me semble alors avoir de la contenance et s’habiller d’une réalité que les autres refusent de voir.

C’est le calme de ton âme qui me dore doucement et ondule en moi et en tout ce que j’ai écrit pour toi et par toi. C’est ton corps qui me berce et coule dans mes veines et me désespère tellement parfois. Ta patience répond à mon bouillonnement éternel, d’un silence et me conjure de chercher la paix au lieu de ma course fanatique et effrénée vers tout ce qui me rapprocherait de toi et de ta Beauté. Ma folie me fait croire au miracle de notre union et n’a de cesse de te dévorer encore et encore et de me perdre.

Le choix des armes

Je ne veux pas apprendre à me battre, à broyer des chemins. Je ne veux pas chercher chez l’autre des symptômes, un destin. Lui découvrir du pus et l’envier. Je ne veux pas apprendre à me méfier. Ne plus connaître que des voleurs et cette avidité pour les honneurs. Je veux être comme la rose : donner des couleurs aux parfums, tendre mes épines pour faire peur. Être là, cerclé de mots, recouvert de phrases. Ne servir à rien.

Les mots, j’en ferai mon art. Ils couperont court, ils trancheront net, ils tueront en une seule phrase les rumeurs idiotes, les idées bossues. Quelques uns dormiront sous mon oreiller, les autres s’agiteront à mon ceinturon ou s’agripperont à ma hanche, les autres vous avaleront comme des anges. Les mots me feront de la tête aux pieds. Mailles fines, points discrets, ils s’aligneront avec une géométrie parfaite dans tous mes cahiers, ils moduleront tous les instants et tempéreront toutes les insanités que la vie me réservera encore. Ils redessineront tous les endroits sordides et froids, se feront les contemplateurs admiratifs de la Beauté partout où elle sera. Je ne jugerai pas.

Je ne sortirai jamais sans cette armure comme le masque rieur de toutes mes défaillances et audaces avortées. Je ne vous devrai rien. Je ne me déferai jamais de la liberté de penser en mots en vous donnant la parole, d’être frêle et de pleurer.

Abandonner les corps de mes textes et mes entêtements absurdes à l’un de ces marchands, je n’y songe pas. Plutôt périr ou tout brûler ! Je veux me garder cette opportunité de m’enflammer pour un simple mot et ses virgules, de me laisser brûler par la curiosité. Et puis, il me plaît de tout donner et puis de tout reprendre selon mes fantaisies. C’est la manière que j’ai trouvée pour dire non à l’ennui qui recouvre vos jours. Je n’ai pas grand chose à perdre.

Mon imagination à force de se tendre vers vous et puis de revenir vers moi s’est construite un corps de serpent, souple et fuyant. Mon agilité est devenue modulable à un point près.

Je me prépare rituellement tous les matins à manger vos actes manqués et les miens, vos détours biscornus, votre futilité et tous mes égarements. Je ne veux pas compter, on ne peut pas compter sur moi. Je suis lâche et j’aime les ombres lorsqu’elles sont bien portées. J’aime les nuages et la vase. J’aime vous observer dans les gares, dans les trains, dans le métro. Partout où vous perdez votre temps, je gagne le mien.

Être un samouraï ici

Voie lactée

Parfois je crois que je suis en soie

je me déploie sous les voiles gonflées

de son gynécée

parfois je me sens moite et brassée

par les milliers de petites voix envolées et brumeuses

dans ce parfait réceptacle

florale

parfois je la suis assoiffée et croissante vers les nuées écumeuses

parfois il faut qu’on soit opalescentes

et naissantes

comme la sève virginale

sur cette saillance sacrée de son sexe

Parfois je me crois ceinte à l’étoile brillante qui lui sert de sépale

et puis d’âme.

Hermaphrodite

Tulipan wisnia6522

Caché sous la voussure mousseuse

en mon cœur en mon centre empourpré

affriolant

un petit sexe masculin

brûlant

se dore

statue de velours

sur son socle il se tend

tendrement

comme la pêche et son jus

avec pour noyau mon plaisir

rougeoyant.

 

L’espace blanc

Je ne voyage pas

si ce n’est entre deux mots

ce petit espace blanc

dont beaucoup diront

qu’il ne suffit pas

sert de voile

à mon embarcation

à mon visage

à mon désarroi

 

je reste là

cette aile

est une aire de repos

un souffle

le socle pour la beauté

qui se découpe

en mots

 

la plénitude

au regard de vos surplus.