Face au restant du monde

Entre ta peau et les étoffes qui recouvrent ton corps

dans cette parcelle de liberté infime

que la lumière parfume de rose

je me love

sur tes frontières impalpables

j’appose comme une onde chaude

mon frémissement face au restant du monde

mon trouble un trait d’union noir

et souple pour démultiplier

les splendeurs de tes contrastes

coups de fouet somptueux

à la laideur pour qu’elle s’en aille

coups de crayon incisifs pour mon âme

afin qu’elle reste là éternellement

à se fondre à

ta source

L’impitoyable faim

Júpiter, Venus y auroras boreales. Luvia, Finlandia. 27 de febrero de 2012
Foto: Laaksonen Juha

Au pays des 7 lacs, les mots en colonies guerrières fourmillent. Les phrases mettent tout en œuvre pour abreuver ce tyran sanguinaire, mon cœur. Il mène les troupes méthodiquement, il se dit pourvu d’une dague et d’une puissance de frappe redoutable alors qu’il ne tient dans les mains que quelques maigres signaux transformés par le cerveau. Que peut-il encore contre ce monde de monstres et de morts, lui qui ne s’arrête jamais de brasser la vie ?

Sous la glace, sous la neige, dans les déserts éblouis par les nuées de l’hiver, comme les racines d’un arbre, les coulées d’encre tentent de se frayer un chemin vers le jour, vers le large. Je suis souvent si seul dans le noir à faire face à l’immense serpent du désespoir. Je me tords les bras, je me mords les lèvres et les mots avec la patience d’une meute de loups dévorent les pâleurs des pages. Pourtant, je garde dans le ventre éternellement l’envie de hurler : « Pourquoi le monde ne voit-il pas ce que je vois » ?

Exténué par les saccages, les courses folles, les envies constantes de sortir de la cage, j’aimerais être simplement une femme ou un homme dont le cœur supporte les trous noirs, dont le regard se satisfait de l’horizon, dont l’imagination reste brouter dans les prés du raisonnable. J’aimerais pouvoir lire l’émotion sur les visages, comprendre enfin pourquoi tellement d’humains se comportent comme des rats, se résignent à devenir des rongeurs. J’aimerais m’asseoir apaisé à une table, oublier mon cœur barbare et son impitoyable faim.

_____________

Un trait de lumière dans la nuit unit nos frontières

le transparent ruisseau du ciel essoufflé s’écoule

lentement se dissimule sous les draps

l’empreinte fraîche de nos pas

sur les berges immaculées

des étoiles

Quel cirque

Dans l’une des parts du gâteau grotesque offert par la vie

au milieu de la piste du cirque

sur mon dos de cheval l’équilibriste ouvre les bras

pour se maintenir

elle risque un pas

tout autour les gens se grandissent exagérément

lequel d’entre eux sera le plus adulé et applaudi

par un autre attroupement d’abrutis

celui que le talent habille comme un clown

celui dont on dit qu’il est le plus doué parce qu’il parvient à danser sur les mains

Je reste docilement immobile

à servir de socle

à l’inutilité

mon regard de cheval flotte dans le néant comme le ballon d’un enfant

et accompagne ceux dont on dit que quand ils regardent

ils ne voient que la nuit

Firmament

Complexity Graphics by Tatiana Plakhova

Autour de toi et moi ondoie la nue

gorgée d’étoiles blanches

bouffée de graines bleues

dans le firmament

on sème

pour une petite parcelle d’éternité

un incendie de feuilles vertes

une marée de fleurs parfumées

dont les éclats de nacre

rencontrent

pour un fol instant

ceux de ton chant amusé

Or

J’ai rêvé encore qu’il fallait

qu’on me formule un corps

il partirait de tes mains

remontant jusqu’aux seins

il tournerait autour de ton nombril

comme ces verres de lumière

que l’on façonne d’un souffle

de la bouche

J’ai rêvé que je serais ta licorne encore

que mes reflets de nacre rose

seraient l’unique objet

de tes soins

j’ai rêvé qu’il me restait encore

des milliers de galops

à gaspiller

à mon encolure docile

coulerait une crinière de mots

qui prendraient ton corps.

Scintillement

Dans la forêt, le soleil rode comme un chat. Une douceur féline se répand comme une onde, caresse et fait pétiller les branchages. Le temps est à peine plus léger que le vent.

Sous l’écorce, la chair de l’arbre ondule comme un ruisseau sauvage. Au cœur des troncs, dérobée aux regards, coule une rivière. Elle alvéole autour d’une vertèbre ou pousse la vie jusqu’à ce qu’elle touche la lumière et étende ses bras dans le ciel.

La forêt a le corps d’une femme que personne ne connaît et ne semble plus apercevoir.

Sous l’épine, elle crépite. Parfois, elle profite d’un ravin pour y laisser frémir comme un incendie sa chevelure verte.

Sous les caresses d’un soleil adolescent, la forêt est un tigre. Le silence s’approprie les envols et les chansons du vent. Ébloui et envoûté par des senteurs de sève et de thym, le restant du monde se laisse soustraire.

Florale

 Georgia O’Keeffe, Flower Abstraction, 1924. Oil on canvas, 48 × 30 in. (121.9 × 76.2 cm). Whitney Museum of American Art, New York; 50th Anniversary Gift of Sandra Payson  85.47  On view © 2009 Georgia O’Keeffe Museum / Artists Rights Society (ARS), New York


Georgia O’Keeffe, Flower Abstraction, 1924. Oil on canvas, 48 × 30 in. (121.9 × 76.2 cm). Whitney Museum of American Art, New York; 50th Anniversary Gift of Sandra Payson 85.47 On view
© 2009 Georgia O’Keeffe Museum / Artists Rights Society (ARS), New York

Quand la nuit s’habille de moire et de taffetas, qu’elle frôle les arbres, les feuilles de la même façon que les lacs, quand les ruisseaux et rivières roucoulent sous les lueurs de la lune pleine, je m’entrouvre.

Mon parfum aux senteurs d’ananas, aux saveurs sucrées rode parmi les roseaux pour te séduire et t’attirer vers moi. Je suis chaude, chatoyante, luxuriante. J’ai l’appétit d’une louve mais la patience d’un chat. J’attends.

Enfin, curieux et charmé, tu te déposes subtilement sur le bord de mes lèvres. Tu me découvres . Ton petit corps plein de rondeurs chatouille mes pétales. Tu t’enivres. En plongeant vers mon cœur, tu te laisses étourdir par ma chair. Tu te remplis de pollen et toujours plus fort me désires. Ma peau de nacre a le goût délicat de la vanille, la texture folle et légère d’un jupon de dentelle. Peu à peu, et sans que tu t’en rendes compte, je me referme autour de toi qui me fécondes. Nos corps fusionnent comme les aubades des symphonies baroques.

Tout autour de nous, le monde n’est plus que soupirs et mouvements onctueux de corps. Notre accouplement durera toute la nuit.

Aux premières lumières du jour, je te libère. Délicatement, encore légèrement étourdi, tu te défais de notre étreinte en m’offrant tes derniers baisers. Nous sommes métamorphosés. Tu t’envoles vers tes nouveaux soleils, je retourne gorgée de merveilles vers mes profondeurs aquatiques.

 Victoria cruziana flower

« L’intelligence des Fleurs » peut être téléchargée ici
On peut contempler les œuvres de Georgia O’Keeffe ici

Magique

Source

Plus rien ne la retient et ce n’est pas le ciel las et argenté qui  modifiera sa résolution: elle ne vieillira pas. Elle ne se transformera pas en grenier poussiéreux. Elle ne veut donner aucune chance aux regrets, à la rancune. Personne ne modifiera ses voix internes, personne ne prendra plus le contrôle des rênes de sa vie, elle préfère se taire et partir. Même si la route est mauvaise ou nouvelle et cruelle, elle inventera toujours les moyens d’échapper aux emprises des préjugés, de devancer ses poursuivants. Elle  ne veut pas marchander sa liberté au profit du confort, de la banalité, d’un compromis avec les habitudes. Elle prévoie de ne compter que sur ses propres forces internes, son rocher comme un soleil planté dans la mer sera son point de départ, son port d’attache.

On dirait que le monde n’a pas encore pris conscience des changements qui se sont produits au fond d’elle. Ce n’est pas parce que sa voix tremble d’une toute petite flamme, qu’elle ne sait pas, qu’elle a peur et qu’elle n’a pas compris ce qu’il se trame de laid et d’odieux dans la sphère des adultes. Ce n’est pas parce qu’elle n’a que 16 ans et un petit corps tendre comme la mie d’un pain frais, qu’elle n’a pas remarqué comment le monde écrase la révolte, étouffe la conscience, prostitue la vérité.

Elle sait que sa lucidité ne prendra jamais le corps d’un spectre ou d’une armée. Elle ne se sent pas le désir de gaspiller l’intelligence à ruminer des pièges, à bâtir des prisons, à élaborer de sombres théories qui brisent la beauté simple et croustillante de l’idée. Elle ne veut pas faire porter à ce qu’elle sait des pantoufles de vieillard, se préserver d’ennemis qu’elle aurait elle-même inventés. Elle ne déteste rien, elle ne hait personne, elle ne laisse pas rentrer en elle, cette laideur et rugosité de l’âme. Elle ne veut pas combattre, elle veut débattre. Elle ne veut pas abattre, elle veut s’ébattre et se détendre. Apprendre, contempler en silence, se tenir à distance de l’âpreté humaine. Elle sent qu’au plus profond d’elle-même, un rubis brille comme un soleil, elle sent dans toutes ses parcelles l’appel brûlant de la vie.

Il pleut, elle a retiré ses souliers et court et sautille et rit. Il pleut quelque part, dans l’un des lieux où la pluie transforme la lumière en or. Les cailloux pointus sur sa route, comme des petits coups de bec de moineaux titillent la plante de ses pieds. La pluie s’infiltre partout, glisse sur son visage, perle en contournant la lueur de son sourire, voudrait goutter à la fleur blanche de son sexe. La lune rousse s’est mise à danser dans les feuilles, à la poursuite d’un de ses flamboyants éclats de rire. Les fleurs, les herbes et la terre se mélangent et répandent leurs parfums et leurs sucs. Ils entrent par tous les pores de sa peau pour illuminer sa beauté, accorder à chacun de ses gestes une saveur auréolée.

Sur ses épaules, sur ses bras, à l’orée de ses seins, naissent de petites étoiles invisibles. La pluie au travers de ses vêtements, ruisselle entre ses seins, jusqu’à son ventre, s’affole au contact de ses formes les plus charnelles. Fécondée d’une connaissance essentielle, purifiée de la lâcheté du monde adulte, elle enchante tout ce qui tombe sous son regard. Sous la pluie, sous la nue, seule, elle avance avec l’énergie et l’assurance d’une guerrière butineuse, d’une exploratrice audacieuse. À chaque instant, elle brille et elle rit parmi les fleurs magiques de son somptueux jardin.

Les sourires de la lune

Dans le pli d’un tissu, je reconnais le geste ondoyant et ample de tes idées comme des caresses pour la pensée. Dans les musiques qui charment les heures de mes journées les plus froides, j’entends encore faiblement ta voix, tes rires, petites graines de sable. Tu me manques tellement de fois. Pour goûter la chaleur d’un café, pour pouvoir marcher dans la rue et affronter ces troupeaux de bruits et les horreurs. Tu as oublié de me dire comment gravir les rochers et franchir les fossés.
Le jour, je sens la lune docile nager dans la nuée comme si elle était ton âme, petit poisson perdu dans l’éternité me suivant de loin. Je te sens comme les nénuphars surgissant de la nuit, trouant l’obscurité du lac qui les retient, je te sais narguant la mort en lui montrant le sourire de quelques pétales et ton cœur jaune ensoleillé.
Certaines nuits, tu réapparais dans les plis discrets d’une bouche endormie. Il n’en reste parfois plus qu’un cil. Ta luminosité est dorée et pleine, comme si tu avais mangé le soleil pour en faire cette crème qui calme mes plaies.
Je collectionne toutes tes apparitions dans tous les sourires enfantés par la lumière. Je n’ai jamais cessé d’aimer, de m’accrocher fébrilement à la moindre miette de beauté, à son ombre. Je refuse de croire en la laideur et de lui succomber en implorant le néant. Je vais partout suivant tes aurores, auréolant, me gorgeant de toutes les luminescences et de tes respirations. J’ai confié mes élans à tes rivages, à la lune rousse et adorable. Je la porte comme une couronne sur la tête, elle m’emporte comme une montgolfière là où les dragons zélés de la cruauté et du manque sont terrassés en une seule phrase.