Je suis un piano pourtant il ne te suffit pas de toucher mes larmes, d’effleurer ma bouche, d’embrasser mes lèvres et de promener tes mains comme une rivière sur l’entièreté de mon corps. Mon clavier se trouve à l’intérieur, derrière tous ces chemins abandonnés qu’on ne peut balayer d’un seul geste de la main. Il faut m’accorder. Il te faut ajuster une à une toutes les pièces du moteur de ta pensée. Arrondir les théories, déployer les vérités comme les ailes d’un voilier. Élaguer la poésie, rendre aux paysages ce qu’ils ont de plus simple, de plus tendre, de plus beau. Ne pas chercher de mots ni emprisonner de phrases mais produire des images épurées, colorer les sons, réchauffer de ton souffle l’espoir. Alors, derrière toutes les aurores, après avoir découvert la nuit, tu peux te poser sur l’ivoire nacré et sur l’ébène emblématique de mes touches et te mettre à jouer.
Incandescent
J…..
Lorsque la nuit se retire
comme la mer à marée basse
elle me laisse en face à face
avec un jour dont je n’aperçois pas encore les côtes
Il faut que je voyage en te suivant à la trace
Autour de toi la froide nuit n’existe pas
Les flots de lumière embrassent tes pieds
Il y a que toi qui puisses ainsi irradier la Beauté
Il n’y a que toi qui puisses me faire croire que le monde
marche à pas de velours comme les chats.
Face au restant du monde

Entre ta peau et les étoffes qui recouvrent ton corps
dans cette parcelle de liberté infime
que la lumière parfume de rose
je me love
sur tes frontières impalpables
j’appose comme une onde chaude
mon frémissement face au restant du monde
mon trouble un trait d’union noir
et souple pour démultiplier
les splendeurs de tes contrastes
coups de fouet somptueux
à la laideur pour qu’elle s’en aille
coups de crayon incisifs pour mon âme
afin qu’elle reste là éternellement
à se fondre à
ta source
L’impitoyable faim

Foto: Laaksonen Juha
Au pays des 7 lacs, les mots en colonies guerrières fourmillent. Les phrases mettent tout en œuvre pour abreuver ce tyran sanguinaire, mon cœur. Il mène les troupes méthodiquement, il se dit pourvu d’une dague et d’une puissance de frappe redoutable alors qu’il ne tient dans les mains que quelques maigres signaux transformés par le cerveau. Que peut-il encore contre ce monde de monstres et de morts, lui qui ne s’arrête jamais de brasser la vie ?
Sous la glace, sous la neige, dans les déserts éblouis par les nuées de l’hiver, comme les racines d’un arbre, les coulées d’encre tentent de se frayer un chemin vers le jour, vers le large. Je suis souvent si seul dans le noir à faire face à l’immense serpent du désespoir. Je me tords les bras, je me mords les lèvres et les mots avec la patience d’une meute de loups dévorent les pâleurs des pages. Pourtant, je garde dans le ventre éternellement l’envie de hurler : « Pourquoi le monde ne voit-il pas ce que je vois » ?
Exténué par les saccages, les courses folles, les envies constantes de sortir de la cage, j’aimerais être simplement une femme ou un homme dont le cœur supporte les trous noirs, dont le regard se satisfait de l’horizon, dont l’imagination reste brouter dans les prés du raisonnable. J’aimerais pouvoir lire l’émotion sur les visages, comprendre enfin pourquoi tellement d’humains se comportent comme des rats, se résignent à devenir des rongeurs. J’aimerais m’asseoir apaisé à une table, oublier mon cœur barbare et son impitoyable faim.
_____________
Quel cirque
•
Dans l’une des parts du gâteau grotesque offert par la vie
au milieu de la piste du cirque
sur mon dos de cheval l’équilibriste ouvre les bras
pour se maintenir
elle risque un pas
tout autour les gens se grandissent exagérément
lequel d’entre eux sera le plus adulé et applaudi
par un autre attroupement d’abrutis
celui que le talent habille comme un clown
celui dont on dit qu’il est le plus doué parce qu’il parvient à danser sur les mains
Je reste docilement immobile
à servir de socle
à l’inutilité
mon regard de cheval flotte dans le néant comme le ballon d’un enfant
et accompagne ceux dont on dit que quand ils regardent
ils ne voient que la nuit
Firmament

•
Autour de toi et moi ondoie la nue
gorgée d’étoiles blanches
bouffée de graines bleues
dans le firmament
on sème
pour une petite parcelle d’éternité
un incendie de feuilles vertes
une marée de fleurs parfumées
dont les éclats de nacre
rencontrent
pour un fol instant
ceux de ton chant amusé
•
Or
J’ai rêvé encore qu’il fallait
qu’on me formule un corps
il partirait de tes mains
remontant jusqu’aux seins
il tournerait autour de ton nombril
comme ces verres de lumière
que l’on façonne d’un souffle
de la bouche
J’ai rêvé que je serais ta licorne encore
que mes reflets de nacre rose
seraient l’unique objet
de tes soins
j’ai rêvé qu’il me restait encore
des milliers de galops
à gaspiller
à mon encolure docile
coulerait une crinière de mots
qui prendraient ton corps.
Scintillement
Dans la forêt, le soleil rode comme un chat. Une douceur féline se répand comme une onde, caresse et fait pétiller les branchages. Le temps est à peine plus léger que le vent.
Sous l’écorce, la chair de l’arbre ondule comme un ruisseau sauvage. Au cœur des troncs, dérobée aux regards, coule une rivière. Elle alvéole autour d’une vertèbre ou pousse la vie jusqu’à ce qu’elle touche la lumière et étende ses bras dans le ciel.
La forêt a le corps d’une femme que personne ne connaît et ne semble plus apercevoir.
Sous l’épine, elle crépite. Parfois, elle profite d’un ravin pour y laisser frémir comme un incendie sa chevelure verte.
Sous les caresses d’un soleil adolescent, la forêt est un tigre. Le silence s’approprie les envols et les chansons du vent. Ébloui et envoûté par des senteurs de sève et de thym, le restant du monde se laisse soustraire.
Florale

Georgia O’Keeffe, Flower Abstraction, 1924. Oil on canvas, 48 × 30 in. (121.9 × 76.2 cm). Whitney Museum of American Art, New York; 50th Anniversary Gift of Sandra Payson 85.47 On view
© 2009 Georgia O’Keeffe Museum / Artists Rights Society (ARS), New York
Quand la nuit s’habille de moire et de taffetas, qu’elle frôle les arbres, les feuilles de la même façon que les lacs, quand les ruisseaux et rivières roucoulent sous les lueurs de la lune pleine, je m’entrouvre.
Mon parfum aux senteurs d’ananas, aux saveurs sucrées rode parmi les roseaux pour te séduire et t’attirer vers moi. Je suis chaude, chatoyante, luxuriante. J’ai l’appétit d’une louve mais la patience d’un chat. J’attends.
Enfin, curieux et charmé, tu te déposes subtilement sur le bord de mes lèvres. Tu me découvres . Ton petit corps plein de rondeurs chatouille mes pétales. Tu t’enivres. En plongeant vers mon cœur, tu te laisses étourdir par ma chair. Tu te remplis de pollen et toujours plus fort me désires. Ma peau de nacre a le goût délicat de la vanille, la texture folle et légère d’un jupon de dentelle. Peu à peu, et sans que tu t’en rendes compte, je me referme autour de toi qui me fécondes. Nos corps fusionnent comme les aubades des symphonies baroques.
Tout autour de nous, le monde n’est plus que soupirs et mouvements onctueux de corps. Notre accouplement durera toute la nuit.
Aux premières lumières du jour, je te libère. Délicatement, encore légèrement étourdi, tu te défais de notre étreinte en m’offrant tes derniers baisers. Nous sommes métamorphosés. Tu t’envoles vers tes nouveaux soleils, je retourne gorgée de merveilles vers mes profondeurs aquatiques.
« L’intelligence des Fleurs » peut être téléchargée ici
On peut contempler les œuvres de Georgia O’Keeffe ici





