Marcher

 

Marcher. Vous marchez dans la rue mais vous sentez derrière vous, quelqu’un. Quelqu’un qui presse le pas dans les vôtres. Quelqu’un ou bien est-ce quelque chose? Alors pour en être certain, absolument certain, pour en avoir le coeur net, vous changez brutalement de direction.

Les toutes premières secondes vous êtes rassuré, vous pouvez continuer à être. Être comme n’importe quel être. Quelqu’un qui marche dans la rue, sans couteau dans le dos, sans les cris de sa mère ivre dans un couloir, sans les pleures de sa soeur qui ne voit que le noir.

Marcher. Vous marchez en direction de la ville avec quelqu’un qui presse ses pas dans les vôtres. Une ombre. Un spectre. Un cadavre. Vous espérez vous faire à cette idée, apprendre à marcher. Apprendre à marcher sans plus y penser, sans vous sentir coupable d’être. D’être là. D’être là, marchant à contre courant, jamais dans le bon sens. Vous ne voulez pas vraiment voir que pour vous, il n’y en a pas. Il n’existe pas de route qui mène quelque part. Marcher. Marcher.

On vous bouscule, on vous touche. Le bruit des marchands  vous mord. La lumière des foules, des troupeaux humains qui ont trouvé un chemin, vous jette du sable dans l’oeil droit. Les gens, les choses, en colonies de fourmis, grignotent déjà le peu de pas que vous avez été capable de ramper parmi eux. Comme eux. Ils trouent par leur grouillement, les phrases que vous gardiez dans votre gorge. « non—-s’il vous plaît—– je vous en prie——laissez-moi ——en paix— ».

Comme une pluie d’insectes, ce ramassis de cris, de grincements, de criaillements, d’appels au secours vous entre par tous les pores de votre peau, vous dévore. Vous perfore, vous décompose.

Marcher. Je voudrais tant marcher. Dans la rue, quelque part. Le chant du vent dans les feuilles ressemble de plus en plus à une litanie dont j’abomine convulsivement toutes les paroles.

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Il est des jours où les sols deviennent mouvants, où toutes les certitudes s’échappent. Les jours où tout me tourmente. Où la vie me file entre les doigts.
Et puis, il est des jours où je ne sens plus rien. Je fonce à travers tout avec la force d’un bulldozer et je puis supporter des charges inhumaines. Des jours où je m’abandonne où je suis un autre. Des jours où j’arrache toutes les racines de la terre pour leur montrer le ciel. Il est des jours où je me retire dans mon monde. Où je vis à couvert.
Et puis, il y a eu ce jour où j’ai perdu les pédales. Où je ne pouvais plus trouver le chemin. Le jour où je pleurais, où il pleuvait. Où j’ai balancé ma vie dans le canal. Le jour où je me suis brûlé. Où j’ai dû aller aux urgences. Où j’ai demandé à être interné. Il y a eu ce jour où toutes les portes se sont trouvées être fermées.

Coupable

Francis Bacon, « Head VI » 1949

 

 

Je porte depuis toujours la culpabilité sur mon dos. C’est lourd. Je suis coupable d’être né. De vivre et de respirer. Je suis coupable des mensonges qui ont suivi. J’ai volé et j’ai rogné. J’ai usurpé.

Il n’est personne que je hais autant que moi. Je suis incapable de tenir même ma parole. Je ne suis conforme en rien et change constamment de chemin.

Pour payer ma dette, je voudrais que l’on m’envoie une fois pour toute en enfer. Que j’y aille en rampant hideusement jusqu’à ces quelques mots. Qu’ils me plongent dans leur bouillante âpreté, qu’ils me désolent, me déshumanisent.

Que je sois aussi monstrueux que la bêtise, aussi lâche que l’ironie, aussi gras que l’intelligence.

Je veux pouvoir mettre mes pieds sur la table, roter plus fort que les porcs. Ne plus rien savoir.

Pourvu que je n’ai plus sur le dos cet embarras, cette poisse gluante et ce mot: coupable.

Il est un endroit où le bleu du ciel descend directement sur la terre, sans pleurer, sans trembler. Il pose le pied dans l’eau, fait quelques pas plus foncés sur la mer et puis vient s’allonger sur le sable au soleil. Le sable devient sensiblement plus doux.Les vagues sont des jeunes-filles qui rient en chatouillant follement les pieds des collines et les épines dorsales des rochers.

Il est un endroit où le vent dans les buissons scintille comme l’or ou la soie. Il est un endroit où l’embrun ne va pas. Où les verts sont plus envoûtants que les velours et les blancs plus francs et plus passionnés que le rouge.

La terre est souple, les secondes ne mangent pas les saisons. L’épine ne nous sert pas. On n’attend pas que vous ayez soif pour vous donner de l’eau. Elle se repose sur la peau en faisant des perles ou des ô, comme les roses quand vient l’aube.

Il est un endroit où le soleil ne brûle pas mais dépose partout son mot et sa prose. N’y allez pas, ne le souillez pas de vos pas. Votre œil ne comprendrait pas, votre oreille ne l’entendrait pas, votre cœur ne saurait comment faire.

Car la Beauté ne s’apprivoise pas même si l’on croit la tenir enfin au bout de ses doigts, qu’elle habite dans un jardin, qu’elle se repose sur une hanche ou dans un sein.

Même si l’on croit la reconnaître et en lire un par un tous les principes lorsqu’ils dansent autour d’un sexe, se déploient avec fureur dans un corps qui vous laisse goûter l’amour dans une larme de sueur.

Il m’arrive de croire que ma quête est sans espoir, qu’il me faudra à tout jamais attendre, vouloir, chercher. Partir et repartir.

Un jour

Il n’est pas un jour où je ne pense à toi. Parfois, mon cœur a du mal à se soulever et à s’émouvoir. Je redécouvre tes qualités dans tout ce qui m’entoure et pour combler mon manque de toi, je me dis tout bas: »Tu vois, regarde, il est encore là. »

On ne se remet jamais de la mort de quelqu’un qu’on aimait. Ceux qui prétendent le contraire, ne sont que des menteurs et les charlatans d’un bonheur vendu à la sauvette. Il faudrait pour satisfaire le mien que tu sois là, encore, à côté de moi. Il faudrait que je puisse te prendre dans mes bras et te parler. Entendre  ta voix autrement que dans le bourdonnement de mon cœur dans mes veines.

Bien évidemment, j’ai réappris à respirer sans toi, à marcher sans toi, à parler sans toi, à rire sans toi. À donner ma confiance à d’autres que toi. À voyager dans les apparences qui me disent que la vie doit se poursuivre, même si pour moi, sans toi, elle n’a plus  beaucoup de sens.

Si

J’ai lu ceci: Rudyard Kipling
If (Si)

If you can keep your head when all about you,
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good or talk too wise:

If you can dream and not make dreams your master;
If you can think and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear the words you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build ’em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: »Hold on! »

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings–nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And–which is more–you’ll be a man, my son!

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir;
Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un seul mot;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur;
Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent;
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils.

http://damienbe.chez.com/kipling.htm

et soudain je devine que je ne veux plus être le fils d’un père.

J’ai voulu

Un jour        j’ai voulu          être un homme

mais

je n’aime pas les points

il me fallait        j’en étais certain

faire l’amour

avec un autre humain

son pollen devait    en mes flans

trouver   soleil           et            vent

son regard conquérir

mes galops

sur le sable

un jour         j’ai voulu           un sabre aiguisé et brûlant

il     me     fallait                 je  croyais

trouer

l’enfer        et              la peur

qui m’enfermaient