Moutonnements

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La neige est sur les sommets 

Son haleine froide dévale les pentes 

Grelots autour du cou de celle qui mène le troupeau vers la pleine comme une nuée d’étourneaux 

Parfois on s’arrête pour brouter et fabriquer de la laine 

Parfois pour voir la mer 

S’enrouler aux nuages 

Se dire que le temps tel un chat s’étire et se lève en montrant les griffes et la souplesse de son humeur 

Repartir pour aller nulle part 

Être sur la mer neige écume 

Éclats  

manger ce qui est vert 

avoir toujours faim de dire qu’il est réconfortant d’entendre sa voix dans celle qui se répercute contre les parois rocheuses 

Sans jamais tomber dans la gorge d’un loup 

La forêt musicale

Muziekbos – Beukenbos https://www.ontdekronse.be/fr/muziekbos-beukenbos

Si l’on fait 

Abstraction du bruissement 

Du vent dans les feuillages 

De l’éclatement aléatoire de fruits de branches d’écorces 

De son propre cœur qui bat de son souffle de ses pas 

Alors sous l’humus 

On entend les voix multiples des sources

On entend l’eau roucouler les ondes s’écouler par les veines souterraines de la forêt 

Liane

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Elle s’est installée en silence

parce que nous n’avons rien dit rien

entrepris

elle en a déduit que nous étions d’accord

et peu à peu avec une lente souplesse

elle a gagné sa place personne d’autre

n’occupe plus ce siège 

une figure fantomatique une âme

partage sans mots dire nos

conversations nos lectures nos repas

Que fera-t-elle quand l’hiver viendra

quand certains perdront leurs feuilles

et leurs droits à la lumière et au soleil

restera-t-elle enlacée à sa place 

confortera-t-elle ce qu’elle a gagné

sans autre combat que celui du désir

une volonté incrustée en elle comme

une émeraude elle se contente de ne

jamais répondre aux questions et

tolère parfois qu’entre ses bras

dorme le chat 

Éteint

Son âme toujours revient
brouter près de la mienne

son doux museau ses lèvres

ses naseaux prêt à aspirer l’air

d’un galop

il n’est jamais fantôme 

ombre refroidie par l’absence

un lacet de rivière noire

pourtant nous sépare

j’ai peur de l’avoir abandonné

cette unique fois où il avait besoin de moi

si seulement ce mot n’existait pas

mort

Ton pas

Ton pas

Accordé à celui de la forêt 

Ton souffle comme une frondaison froide d’ombres 

Et moi

Qui tente d’inscrire cet instant au patrimoine mondial de ma mémoire 

À chaque fois que je croise l’odeur du pin dans un nid d’aiguilles 

Ses fleurs qui éparpillent pollens et grains de sable saharien 

Regard humide et noir d’un rongeur qui ne peut plus choisir de fuir 

Simplement toi blotti aux pieds d’un immense incendie 

Manière d’être

Dans le pin l’oiseau

se dépeint et puis parle

des aiguilles et des fruits

qui tissent lentement l’ombre

des frontières floues de la lumière

dans le ciel son envol cherche

le souffle de feu qui lui permet

l’absence 

de battements d’ailes 

l’haleine qui descend de la montagne

et va jusqu’au murmure vague de celle

qui brouille les pistes et célèbre infiniment

les mystères de l’univers

Bourdonnement du regard


Gigi Mills

WALKING THE TRACK WRAPPED TAIL

Je regarde la mer 

bourdonnement des oreilles 

J’écoute une à une les vagues le froissement des feuillages 

bourdonnement de mon cœur 

sur le point de s’effondrer

bourdonnement au bord de la falaise 

malaise de n’être rien qu’un être humain 

bourdonnement dans mes veines

Un train s’échappe et comme toujours je le laisse faire 

Jamais il n’embarque mon troupeau de phrases 

Nuageux

Reiner Seibold (D) 1933 – 2018 Psalm 90, 1990, 50 x 60 cm, BSK 1,52

Tous les jours les nuages
façonnent les montagnes
comme si elles avaient leurs racines dans les nues
alors qu’elles naissent des profondeurs et
des abysses du temps

Tous les jours les nuages
dressent un nouveau portrait sans faille
un profil bleuté où les valeurs sombres
sont inversées le bleu nuit passe pour du blanc
le noir est effacé au profit du gris perle

certains jours les nuages n’ont pas d’autre choix
que de faire disparaitre les montagnes
en mer
au large

Ce qui était inaccessible est soudain à portée de main
Ce qui était immuable a disparu