Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
L’été parle la langue de l’eau, à la manière des ruisseaux qui s’écoulent de la colline. L’été est un nomade, ce qui le guide c’est ce voyage de serpents argentés vers la mer, leurs ruissellements brillants alors que la nuit se lève.
Les étoiles comme des gouttes de pluie perlent. Certaines s’abreuvent de l’horizon indigo, d’autres prennent le maquis en poussant de petits cris. Il ne faut plus que mes larmes pour que chacune d’elles se pare d’une auréole et que les vagues portent sur leur tête une couronne d’écume.
Sous les souffles des feuillages que la lune nourrit de lait et de sève, les tiges portent des fleurs hallucinées dont les pistils parfumés tissent des toiles magiques et des étoffes blanches.
Emporté par l’élan vital, dans les bras d’une spirale, le monde danse, il tremble et sème les grains de beauté de la nuit. Sept petits points joyeux répartis sur ses ailes de phalène condensent en eux toute la clarté du ciel comme s’ils signaient les phases d’expansion finale d’un poème.
La vie se promène le long d’un fil qui d’enroulé sur lui-même se mêle et se démêle
contourne enrobe
étrangle libère étouffe souligne
parfois elle est la corde libre d’une lyre
parfois elle est le sourcil le pli qu’adopte le silence quand il se pose autour de la bouche
tentacule chevelure fibre solaire elle court dans tes veines meuble tes vers
que rien ne domestique
Combien de guerres souterraines
Combien de victoires secrètes
te livre-t-elle
elle s’étire elle s’éternise et puis même si tu sais qu’un jour qui semble être de plus en plus porche le fil se tournera vers le vide
tu aimes prendre le temps de contempler ses volutes, ses mystères, ses retours en arrière
La vie comme un coup de poing dans ton ventre à chaque prise de conscience semble tout en te regardant n’offrir qu’à toi seulement sa terrible transparence
Ma main est dans la tienne et seulement ça a de l’importance pour moi. Soudain, la devanture d’un magasin t’arrête, y sont exposées de précieuses quenas, des flûtes de pan. Nous entrons dans le magasin qui n’est autre que celui où j’achetais mes précieux et premiers carnets d’écriture dont aujourd’hui il ne reste plus qu’un.
À la place des papiers, des cahiers, des stylos: des instruments de musique et derrière le comptoir, trois indiens aux traits nobles remplacent la charmante madame de Renoncourt. Ils engagent avec toi une conversation qui vous fait rire tous les quatre, pendant que moi j’ose enfin prendre un instrument dans les mains. La flûte quena est en train de disparaître, il n’en reste plus que la moitié, la partie qui était exposée. Je me demande alors si les indiens ne sont pas les dieux disparus d’une civilisation éteinte.
Comprenant mon désarroi, tu me rassures : « toutes les existences ont une partie secrète, qu’on ne voit pas, il en est ainsi aussi de la lune et de toi et de moi. » Portant l’instrument à la bouche, tu en fais sortir un chant qui n’est ni sombre, ni mélancolique mais profondément lucide, directe, pure et si juste qu’il fait couler une larme sur les visages si bien sculptés des indiens. Mais ta voix n’apaise pas mon cœur car le message qu’elle tend à me faire comprendre est inacceptable : la mort ferait partie de cette face cachée de la vie, comme une racine souterraine. Ainsi disparaissent en musique des pans entiers de l’humanité et avec eux l’espoir fou d’une nouvelle écriture de l’histoire. Comme je ne tiens pas à ce que tu disparaisses oublié, silencieux, froid comme les tombeaux de ces dieux, je pose sur tes lèvres un baiser qui ne finira pas même s’il me coupe le souffle et s’abat entièrement sur moi.
Je la regarde me défaire et me refaire vague après vague. Aucune larme n’échappe à la lame bleue.
L’écume recouvre chaque galet, chaque aspérité jusqu’à les polir, me divertir, me faire disparaître, m’oublier. Les morsures acides des embruns finiront de dissoudre tous mes masques.
Dans la crème onctueuse des nuages noyés par les flots, la mer berce dans les bras des rochers les turquoises.
Rien ne me semble désormais plus clair que les mouvements des planètes et de l’univers qu’en écho nous transmettent les coquillages vides abandonnés sur les plages quand on les porte à l’oreille pour écouter leurs secrètes musiques.
Portrait d’un dramatique berceau stellaire Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)
Là où vous voyez questionnement « philosophique » moi je vois interrogation poétique.
Avec pour cœur : l’amour semblable à une fleur qui se cultive, se cueille, se respire, se mange, se partage.
Ma principale occupation mentale est le rêve et j’aime me laisser porter par ses incohérences au delà de la réalité et malgré la réalité.
Pas de systématique, pas de but recherché, pas de science à divulguer.
Tout est épars, tout est éclats.
Telle la feuille de l’arbre qui figure le poumon et finit par s’émanciper en tombant de l’arbre, le poème parcourt les différents états de ma vie.
L’air le nourrit, l’air le porte, l’air le putréfie.
Difficile d’attraper la feuille collée au vent montant dans le ciel, difficile de croire que la chose brune mangée par les vers sera le terreau fécond de la nouveauté.
Le poème ne se domestique pas, il reste sauvage. Même enfermé dans une forme, il la dénonce, il s’en sort. Défait du cocon des phrases, il libère les significations comme des spores, il s’étend dans tous les sens.
Le poème dénoue les langues. Défait les définitions, détourne les mots pour leurs propres libertés.
J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.
Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.
J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.