écrit

ANISH KAPOOR Untitled, 1999, Gouache on paper, 56.5×75cm
ANISH KAPOOR
Untitled, 1999, Gouache on paper, 56.5×75cm

Ce n’est pas un cheval qui se laisse conduire à l’aube

c’est la fraction la plus sombre de la nuit

qui

habillée de taffetas

écrit

¤

un fantôme

une brassée d’ombres

une encre dévorée par les chuchotis

des vagues qui menacent à tout instant

ce qu’on appelle l’âme

mettent en place les phrases

¤

chacune a ce regard de faon

cette proportion frêle de fleur aquatile

¤

qui donc se souvient du bruit que fait au loin

le train

qu’on t’empêche de prendre

Été

L’été parle la langue de l’eau, à la manière des ruisseaux qui s’écoulent de la colline. L’été est un nomade, ce qui le guide c’est ce voyage de serpents argentés vers la mer, leurs ruissellements brillants alors que la nuit se lève.

Les étoiles comme des gouttes de pluie perlent. Certaines s’abreuvent de l’horizon indigo, d’autres prennent le maquis en poussant de petits cris. Il ne faut plus que mes larmes pour que chacune d’elles se pare d’une auréole et que les vagues portent sur leur tête une couronne d’écume.

Sous les souffles des feuillages que la lune nourrit de lait et de sève, les tiges portent des fleurs hallucinées dont les pistils parfumés tissent des toiles magiques et des étoffes blanches.

Emporté par l’élan vital, dans les bras d’une spirale, le monde danse, il tremble et sème les grains de beauté de la nuit. Sept petits points joyeux répartis sur ses ailes de phalène condensent en eux toute la clarté du ciel comme s’ils signaient les phases d’expansion finale d’un poème.

De marbre

Marble head of a woman Greek, about 550-520 BC From the Temple of Artemis at Ephesos, modern Turkey
Marble head of a woman
Greek, about 550-520 BC
From the Temple of Artemis at Ephesos, modern Turkey

L’île a tourné son visage

vers la mer

cet aigle dont l’envergure noire s’étend

jusqu’aux pieds de la nuit

sertie d’étoiles et de crissements singuliers

Son regard se porte au delà de l’endroit

où les vagues naissent d’un nuage

peu à peu l’eau de plus en plus bleue

s’offre aux puissants voyages de l’éternité

fracas, pulsations et fragmentations lumineuses étoffent l’île et ses hanches

d’affriolants volants d’écume blanche

Comme un coup de poing dans le ventre

Livre de Durrow

La vie se promène le long d’un fil qui d’enroulé sur lui-même se mêle et se démêle

contourne enrobe

étrangle libère étouffe souligne

parfois elle est la corde libre d’une lyre

parfois elle est le sourcil le pli qu’adopte le silence quand il se pose autour de la bouche

tentacule chevelure fibre solaire elle court dans tes veines meuble tes vers

que rien ne domestique

Combien de guerres souterraines

Combien de victoires secrètes

te livre-t-elle

elle s’étire elle s’éternise et puis même si tu sais qu’un jour qui semble être de plus en plus porche le fil se tournera vers le vide

tu aimes prendre le temps de contempler ses volutes, ses mystères, ses retours en arrière

La vie comme un coup de poing dans ton ventre à chaque prise de conscience semble tout en te regardant n’offrir qu’à toi seulement sa terrible transparence

Incantation

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Est-ce la voix du spectre qui se reflète à côté de la mienne ou est-ce

simplement la forêt

qui tremble lentement sous les larmes

qui se noient dans l’encre

qu’absorbe le papier

comme une membrane transparente

on promet longues vies aux mensonges

Est-ce la voile de ce souvenir

qui chante

qui décline toutes les nuances

bleues et vertes

calfeutrées dans les bourgeons du songe

Est-ce le temps qui me mange et ronge

l’espace qu’il m’avait alloué le jour

de ma naissance

Est-ce moi dénudée

de sens

en train de devenir un mirage

photos Bertrand Vanden Elsacker

Extinctions

Archaeologists believe this particular artifact may be more than 8,000 years old. Ancient figurines like these are found all over the world, suggesting they played a religious, magical or totemistic role in pre-state societies.

Ma main est dans la tienne et seulement ça a de l’importance pour moi. Soudain, la devanture d’un magasin t’arrête, y sont exposées de précieuses quenas, des flûtes de pan. Nous entrons dans le magasin qui n’est autre que celui où j’achetais mes précieux et premiers carnets d’écriture dont aujourd’hui il ne reste plus qu’un.

À la place des papiers, des cahiers, des stylos: des instruments de musique et derrière le comptoir, trois indiens aux traits nobles remplacent la charmante madame de Renoncourt. Ils engagent avec toi une conversation qui vous fait rire tous les quatre, pendant que moi j’ose enfin prendre un instrument dans les mains. La flûte quena est en train de disparaître, il n’en reste plus que la moitié, la partie qui était exposée. Je me demande alors si les indiens ne sont pas les dieux disparus d’une civilisation éteinte.

Comprenant mon désarroi, tu me rassures : « toutes les existences ont une partie secrète, qu’on ne voit pas, il en est ainsi aussi de la lune et de toi et de moi. » Portant l’instrument à la bouche, tu en fais sortir un chant qui n’est ni sombre, ni mélancolique mais profondément lucide, directe, pure et si juste qu’il fait couler une larme sur les visages si bien sculptés des indiens. Mais ta voix n’apaise pas mon cœur car le message qu’elle tend à me faire comprendre est inacceptable : la mort ferait partie de cette face cachée de la vie, comme une racine souterraine. Ainsi disparaissent en musique des pans entiers de l’humanité et avec eux l’espoir fou d’une nouvelle écriture de l’histoire. Comme je ne tiens pas à ce que tu disparaisses oublié, silencieux, froid comme les tombeaux de ces dieux, je pose sur tes lèvres un baiser qui ne finira pas même s’il me coupe le souffle et s’abat entièrement sur moi.

Limpide

Comme pour se laver l’âme, la mer.

Je la regarde me défaire et me refaire vague après vague. Aucune larme n’échappe à la lame bleue.

L’écume recouvre chaque galet, chaque aspérité jusqu’à les polir, me divertir, me faire disparaître, m’oublier. Les morsures acides des embruns finiront de dissoudre tous mes masques.

Dans la crème onctueuse des nuages noyés par les flots, la mer berce dans les bras des rochers les turquoises.

Rien ne me semble désormais plus clair que les mouvements des planètes et de l’univers qu’en écho nous transmettent les coquillages vides abandonnés sur les plages quand on les porte à l’oreille pour écouter leurs secrètes musiques.

La machine à poussière

Portrait d'un dramatique berceau stellaire Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)
Portrait d’un dramatique berceau stellaire
Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)

Là où vous voyez questionnement « philosophique » moi je vois interrogation poétique.

Avec pour cœur : l’amour semblable à une fleur qui se cultive, se cueille, se respire, se mange, se partage.

Ma principale occupation mentale est le rêve et j’aime me laisser porter par ses incohérences au delà de la réalité et malgré la réalité.

Pas de systématique, pas de but recherché, pas de science à divulguer.

Tout est épars, tout est éclats.

Telle la feuille de l’arbre qui figure le poumon et finit par s’émanciper en tombant de l’arbre, le poème parcourt les différents états de ma vie.

L’air le nourrit, l’air le porte, l’air le putréfie.

Difficile d’attraper la feuille collée au vent montant dans le ciel, difficile de croire que la chose brune mangée par les vers sera le terreau fécond de la nouveauté.

Le poème ne se domestique pas, il reste sauvage. Même enfermé dans une forme, il la dénonce, il s’en sort. Défait du cocon des phrases, il libère les significations comme des spores, il s’étend dans tous les sens.

Le poème dénoue les langues. Défait les définitions, détourne les mots pour leurs propres libertés.

Décembre

Joanna Sanderson-Mann
Joanna Sanderson-Mann

 

Sur le jour le plus noir le plus froid le plus dur

sur le jour le plus vermoulu

j’ai apposé des broderies

de pluie

amassé des nuages

mélangé des textures et des couleurs

Au fil des jours

j’ai peu à peu rassemblé

des murmures

des humeurs des torrents

j’ai isolé

la fougue insolente

Nid de brindilles

proue de l’hiver

caravelle écervelée dont les voiles

crient

verso de mon aile

je vois ton ombre se répandre

en émanations de mots

en rébus vertigineux

qu’aucune eau forte n’effraye

 

Nature morte

Brussels, December 2013 Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.

Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.

J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.