Sitelle corse

Mike Prince from Bangalore, India, CC BY 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by/2.0, via Wikimedia Commons

elle n’est pas une cithare
un instrument à cordes pincées

ni même à cordes frappées
 
elle est peut-être l’instrument du vent
un instrument à bec

et à plumes

ce qui s’écrit est tout petit
douze centimètres et tout est dit

sans jamais mettre un point
à l’infini
du bec comme une épine jusqu’à l’oeil et même un peu après
coule l’encre noire joueuse

jusqu’à ce qu’elle rencontre cette partie bleue du ciel

Pour regarder le monde elle le renverse
elle bouleverse l’univers depuis la cime d’un pin laricio

Cheval balzan


Il a posé son mouchoir sur mon visage

ce linceul blanc et frais

dilue la douleur

et cache mon visage

ils m’ont forcée à me redresser et à marcher longtemps sans rien voir

seul Le Cinquième  est resté à mes côtés

son haleine chaude son oeil        doux marron 

l’écume sur sa robe portée par les vagues

quand je me suis effondrée 

l’âme soeur était là 

limpide allongeant l’encolure

il est soudain devenu difficile de ne pas sombrer

dans un sommeil

lourd visqueux  brûlant

comme si une partie de moi était restée là-bas

sur la route bitumée et noire

je m’écoule comme lave

il a posé son mouchoir 

une ou deux questions concernant mon nom et mon âge

mais les mots des réponses

sont devenus peu à peu inaccessibles

se sont perdus n’ont pu être entendus

il a allumé la radio afin que je ne succombe dans le silence

a démarré la voiture 

Le Cinquième a-t-il été conduit au pré ?

Du haut de la tête en passant par les narines,

le sang coule

En tête en étoile prolongée par fine liste,

liste mélangée

un goût de fer rouillé inonde la bouche

je me suis endormie sur le brancard dans le couloir

ivre et subissant l’assaut répété du tambour que j’avais alors à la place du coeur

un cheval au galop dans la tête 

Ses sabots dans la gorge 

et les étincelles de ses fers sous les paupières

Le Cinquième est revenu en rêve se heurter aux clôtures
de la chambre noire et muette
cheval balzan 

Qui aime la rosée

Quelles sont ces voix qui traversent
ton coeur le rayent le noient
parfois tu leur arraches un mot
parfois tu gagnes en silences

et prends l’avantage sur la solitude
en écrivant 

l’écho du passé traverse ton coeur
comme s’il était une place ou un jouet cassé
tu perds chaque nuit un peu plus de larmes
tu gagnes en invisibilité
tu évapores
tu creuses une voie qu’on t’assure être ton chemin
tu sais qu’il ressemble comme une goutte d’eau à un tombeau

même si une voix dans ton dos murmure que

c’est le plus beau des poèmes
tu sais que ce bourdonnement lointain est
celui de la mouche du vinaigre

Trois chats

Le premier semble noir mais
son pelage est plein de nuances grises
et acajou

Le deuxième est tigré robuste
et doux

Le troisième a les yeux en amande
le bout des pattes blanc
quelques coussinets roses

Les trois chats dorment en ronronnant
occupant leurs places respectives


Chacun a la plus grande considération
pour la liberté
de l’autre
même si elle est exigeante

Les trois chats comme des points sur les i
chacun son île et
son réservoir de silences rempli

Monotone

elle se penche mais avant de boire
le courant d’air frais
elle sonde le monde
savoir si
il recèle quelque chat volant
quelques serres ou bec tranchant
quelques cris cruels

souvent elle se contente d’une seule
gorgée qu’elle emporte 

dans une mélopée que longtemps
à l’avance elle avait composée

en partant du silence qui inonde son coeur

et d’une saveur particulière
le fruit rouge du lentisque


Rien

Il n’y a rien
si ce n’est l’asphodèle
le bourdonnement de l’abeille
comme une flamme vacillante
au bout de la hampe fleurie

pour masquer les dénivelés
les failles les précipices
il y a la mousse des oxalis
la griffe minuscule de l’asparagus 

il n’y a rien 
si ce n’est la piste odorante 
du ciste de la bruyère de la salsepareille
rien l’empreinte d’un sabot à deux doigts
le grignotement du soleil par le bec d’un oiseau
rien juste les fruits de l’olivier
comme des milliers de pupilles 
qui ne vous regardent pas


rien et cet immense piège de lumière
d’ombres à la vie débordante
d’ombres troublantes tissant leurs sentiers
dans les ruisseaux
qui veut les suivre se perd
s’épuise se brise


Il n’y a rien et lorsqu’enfin je m’aperçois
que le chat me regarde
son hostilité sauvage
son caractère si peu apprivoisé
sont presque le réconfort que cherchait
mon errance maladroite 

Ombre

l’étrange fleur flotte
sur la page
de la première à la dernière
identique et sauvage
floue insensée
portant en elle le fruit amer
d’un mot et puis d’un autre
toute la trame d’une phrase
la grille d’un texte la porte close
l’infinie beauté que tous
les uns après les autres
ont reléguée aux sens
ont cloitrée dans la clarté

Nocturne

©cc

La nuit tombe et
toi tu pousses un chant
qui élargit l’âme
à la manière des peuplades anciennes
qui occupaient les montagnes

suave nostalgique et qui ne se laisse
jamais décevoir

la nuit tombe et

tu pleures à faire déborder
le coeur posé à l’orée de l’arbre
peut-être sur l’une de ses dernières branches

la nuit tombe
le jour ne se relèvera pas
avant quelques heures
et toi tu pousses jusqu’à l’infini
un cri qui suspend le temps

comme s’il n’était qu’une vague
relayant une autre vague 

jusqu’à ce que chacune se transforme
en écume


Petit-duc-scops

Et plus seulement

Faune de la Sénégambie /. Paris :O. Doin,1883-1887.. biodiversitylibrary.org/page/34755805

Et soudain les rémiges
et toutes les autres plumes
de son corps
se sont mise à boire la lumière

En se réfugiant à l’ombre
d’une feuille elle
en a pris conscience

presque transparente
son coeur telle une bille de verre
a roulé parmi ses artères et celles du ciel

un chant est sorti de sa gorge
et plus seulement
ce sifflement
qui hèle le soleil

Réalité profonde de l’être

Rembrandt, un enfant apprenant à marcher- source image ici
Il ne reste sur le trottoir 
qu’un amas de vêtements
chargés de sueur et de cendres.
Pas de visage, aucun regards.
Un abîme.

Un corps mou, sur un autre corps mou, sous un autre corps mou.

Il reste violent et brutal,
l’impact de la mort par balle.
Il reste la balle tirée par le soldat, tireur d’élite.

Tuer ne suffit plus,
tuer ne permet pas d’apaiser sa haine
alors on extermine.

Massivement.

Les vermines, les suppôts de satan, du démon, du diable, de l’enfer. Des enfants.

Comment meurt-on quand on est un enfant
qui marche la peur au ventre,
la faim dans l’oeil,
la main donnée au frère aîné
pour peut-être se sauver?

On meurt dans la rue,

aux yeux du monde.

On meurt sous silence,
sous chape de mensonges.

On meurt par perforation
de la peau,
déchirement de la chair,
éclatement des poumons,
noyade du coeur,
écoulement visqueux de sang.

On meurt mille fois par seconde.

On meurt de l’effondrement
du corps de son père,
du corps de sa mère,
des corps de ses cousins,
de ceux des copains.
On meurt de l’effondrement de tout un hôpital,
d’un village,
d’une bande de sable.

On meurt de l’effondrement
du corps de son petit frère

et puis on meurt comme un grain de sable,

tellement altéré,
tellement dépossédé qu’on ne finit jamais de mourir.