Rien

Il n’y a rien
si ce n’est l’asphodèle
le bourdonnement de l’abeille
comme une flamme vacillante
au bout de la hampe fleurie

pour masquer les dénivelés
les failles les précipices
il y a la mousse des oxalis
la griffe minuscule de l’asparagus 

il n’y a rien 
si ce n’est la piste odorante 
du ciste de la bruyère de la salsepareille
rien l’empreinte d’un sabot à deux doigts
le grignotement du soleil par le bec d’un oiseau
rien juste les fruits de l’olivier
comme des milliers de pupilles 
qui ne vous regardent pas


rien et cet immense piège de lumière
d’ombres à la vie débordante
d’ombres troublantes tissant leurs sentiers
dans les ruisseaux
qui veut les suivre se perd
s’épuise se brise


Il n’y a rien et lorsqu’enfin je m’aperçois
que le chat me regarde
son hostilité sauvage
son caractère si peu apprivoisé
sont presque le réconfort que cherchait
mon errance maladroite 

Ombre

l’étrange fleur flotte
sur la page
de la première à la dernière
identique et sauvage
floue insensée
portant en elle le fruit amer
d’un mot et puis d’un autre
toute la trame d’une phrase
la grille d’un texte la porte close
l’infinie beauté que tous
les uns après les autres
ont reléguée aux sens
ont cloitrée dans la clarté

Nocturne

©cc

La nuit tombe et
toi tu pousses un chant
qui élargit l’âme
à la manière des peuplades anciennes
qui occupaient les montagnes

suave nostalgique et qui ne se laisse
jamais décevoir

la nuit tombe et

tu pleures à faire déborder
le coeur posé à l’orée de l’arbre
peut-être sur l’une de ses dernières branches

la nuit tombe
le jour ne se relèvera pas
avant quelques heures
et toi tu pousses jusqu’à l’infini
un cri qui suspend le temps

comme s’il n’était qu’une vague
relayant une autre vague 

jusqu’à ce que chacune se transforme
en écume


Petit-duc-scops

Et plus seulement

Faune de la Sénégambie /. Paris :O. Doin,1883-1887.. biodiversitylibrary.org/page/34755805

Et soudain les rémiges
et toutes les autres plumes
de son corps
se sont mise à boire la lumière

En se réfugiant à l’ombre
d’une feuille elle
en a pris conscience

presque transparente
son coeur telle une bille de verre
a roulé parmi ses artères et celles du ciel

un chant est sorti de sa gorge
et plus seulement
ce sifflement
qui hèle le soleil

Réalité profonde de l’être

Rembrandt, un enfant apprenant à marcher- source image ici
Il ne reste sur le trottoir 
qu’un amas de vêtements
chargés de sueur et de cendres.
Pas de visage, aucun regards.
Un abîme.

Un corps mou, sur un autre corps mou, sous un autre corps mou.

Il reste violent et brutal,
l’impact de la mort par balle.
Il reste la balle tirée par le soldat, tireur d’élite.

Tuer ne suffit plus,
tuer ne permet pas d’apaiser sa haine
alors on extermine.

Massivement.

Les vermines, les suppôts de satan, du démon, du diable, de l’enfer. Des enfants.

Comment meurt-on quand on est un enfant
qui marche la peur au ventre,
la faim dans l’oeil,
la main donnée au frère aîné
pour peut-être se sauver?

On meurt dans la rue,

aux yeux du monde.

On meurt sous silence,
sous chape de mensonges.

On meurt par perforation
de la peau,
déchirement de la chair,
éclatement des poumons,
noyade du coeur,
écoulement visqueux de sang.

On meurt mille fois par seconde.

On meurt de l’effondrement
du corps de son père,
du corps de sa mère,
des corps de ses cousins,
de ceux des copains.
On meurt de l’effondrement de tout un hôpital,
d’un village,
d’une bande de sable.

On meurt de l’effondrement
du corps de son petit frère

et puis on meurt comme un grain de sable,

tellement altéré,
tellement dépossédé qu’on ne finit jamais de mourir.

Comme la lune

©cc

En allant chercher le bois

une ombre noire 

était

derrière moi

elle a coulissé vers un buisson

lorsqu’elle a entendu le bruit de pas qui n’étaient pas les miens

En ramassant quelques pommes de pin

j’ai à nouveau croisé le regard

de l’ombre noire veloutée

un regard jaune aux reflets verts fendu par la forme ovale d’une pupille qui brille 

comme la lune

elle me suivait à pas soyeux et souples 

sans jamais me perdre

de vue

comment ne pas se sentir pousser des ailes dans le dos

lorsqu’on reçoit en cadeau la confiance

totale et belle

de l’animal dont on dit qu’il ne se laisse point apprivoiser

Questions sans réponses

le vent soulève les vagues

les vagues s’échouent sur la plage

les feuilles de l’olivier boivent la lumière

mais mon coeur ne se nourrit que de bruit

battements d’ailes écume

résonances des roches

au-dessus de la colline le ciel devient violet

le vert s’assombrit

et quand je ferme les yeux 

des voix tissent une étoffe improbable

fil pourpre fil bleu 

ciel verdoyant

Le vent soulève les vagues

après une plongée en apnée

interminable je regagne la surface

inspire par les évents puis expire

une brume de souvenirs pour chasser au large 

les restrictions l’absence d’oxygène

le cétacé que je suis se demande

comment des profondeurs nocturnes

pourrait-il accéder aux sommets des montagnes

il entend les voix qui gravissent

et atteignent les diverses étapes nécessaires

à l’ascension

fil pourpre fil vert fil violet elles étoffent

mais il faut sans cesse repartir du silence

aux pieds de la pente 

l’écho n’est plus qu’un reflet de la mélodie

que les voix fil pourpre, fil vert fil bleu ont tenté de porter

jusqu’au chant le sommet de la montagne

qu’on atteint pas

Le vent soulève les vagues

ton corps la nuit comme échoué

diffuse un parfum d’iode de sable brûlé

et de pommes de pin la lune pleine

se répand en phrases lumineuses

que personne n’écoute la mer pour effacer

son message frôler ses larmes

réveiller sa gaité elle entreprend son voyage

identique qu’est-ce qui la grignote un peu 

plus chaque jour

tes questions sans réponses

cétacé insatisfait 

Livre

Un livre,
tout en bas de l’une de ses pages,
comme autant de nouvelles planètes dans la galaxie qu’on feint de découvrir,

dans l’espace réservé au silence, à l’acceptation tacite

dans la marge, j’ai repris cette idée et noté :

« Les mots sont jetés à la fosse commune ! »

Ai-je voulu retenir qu’il faudrait détruire l’attachement essentiel à la chose que le mot désigne depuis une forge ancienne commune? 

Ai-je voulu me prémunir d’un anéantissement massif du sens, de la particularité ? D’une nième extinction de masse?

Il faudrait produire une bouillie verbale, une nébuleuse des spécificités ?

J’ai peur,

on assigne à résidence dans la fosse 

on réduit, on soustrait. 

À jamais perdu,

résigné, tordu, 

ce qu’on  harangue.

Jardin de jade

C’’est l’hiver au jardin. Dans les buissons, pétillent les derniers ou les premiers fruits, selon la position que l’on prend face aux choses comme quand on regarde la lune et que l’on s’interroge pour savoir si elle nous montre un premier ou dernier quartier.

C’est l’hiver et quelques gouttes invisibles touchent les feuilles des oxalis. La pluie picore mon coeur et pointe à chaque fois une feuille en périphérie de mon regard. Je ne perçois de la pluie que quelques éclats, elle sautille d’un végétal à un autre, de la danseuse, on n’entend que le bruit de la pointe du chausson sur la scène. Un bouquetin en équilibre sur une paroi rocheuse

C’est l’hiver en mots et en paroles, en actes, il n’est pas encore là. Aux abris, personne encore ne dort. Les lits sont faits mais les êtres sont absents, habitués à voyager encore sur les chemins, laissant l’empreinte d’un cri dans la ramée, d’un crissement d’entre les aiguilles sèches des pins sur la face plane et presque froide d’une pierre plate.

C’est l’hiver et je doute. Le versant lumineux de mon être se fige, se glace. S’annonce un déclin, se décime le temps, s’érode le ciel devenu colonne de jade, blanc en train de perdre ou de gagner en transparence. On s’interroge sur ces fracas de roches. Est-ce un orage ? Les nuages raclent et rayent et polissent .

L’espace liquide, le temps fluide, la matière qui s’égoutte alors qu’elle est presque devenue poussière se mélangent pour former un tableau. Sur la colline, si près du précipice, un moine médite, un pin, le portique d’un temple, le vêtement ample du vent, les soies du silence. 

un merle

Turdus merula -Dierenpark Amersfoort, Netherlands -male-Turdus merula -Dierenpark Amersfoort, Netherlands -male-8a

Dans ce jardin qui n’existe plus

un merle

l’appel d’une tourterelle signale la présence

de la mélancolie mienne

la caresse toujours verte d’un sapin se heurte à la clôture

il a tellement grandi qu’il masque le ciel
un tapis de pervenches vengent l’azur

tandis que les lilas broient la brume laiteuse

un merle

attend ta main et que tu secoues la nappe

pleine de miettes
pour toi l’arbre a pour te regarder cette pupille amicale

le petit bec jaune de la nuit comme une lune

éclaire ta solitude