Comme la lune

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En allant chercher le bois

une ombre noire 

était

derrière moi

elle a coulissé vers un buisson

lorsqu’elle a entendu le bruit de pas qui n’étaient pas les miens

En ramassant quelques pommes de pin

j’ai à nouveau croisé le regard

de l’ombre noire veloutée

un regard jaune aux reflets verts fendu par la forme ovale d’une pupille qui brille 

comme la lune

elle me suivait à pas soyeux et souples 

sans jamais me perdre

de vue

comment ne pas se sentir pousser des ailes dans le dos

lorsqu’on reçoit en cadeau la confiance

totale et belle

de l’animal dont on dit qu’il ne se laisse point apprivoiser

Questions sans réponses

le vent soulève les vagues

les vagues s’échouent sur la plage

les feuilles de l’olivier boivent la lumière

mais mon coeur ne se nourrit que de bruit

battements d’ailes écume

résonances des roches

au-dessus de la colline le ciel devient violet

le vert s’assombrit

et quand je ferme les yeux 

des voix tissent une étoffe improbable

fil pourpre fil bleu 

ciel verdoyant

Le vent soulève les vagues

après une plongée en apnée

interminable je regagne la surface

inspire par les évents puis expire

une brume de souvenirs pour chasser au large 

les restrictions l’absence d’oxygène

le cétacé que je suis se demande

comment des profondeurs nocturnes

pourrait-il accéder aux sommets des montagnes

il entend les voix qui gravissent

et atteignent les diverses étapes nécessaires

à l’ascension

fil pourpre fil vert fil violet elles étoffent

mais il faut sans cesse repartir du silence

aux pieds de la pente 

l’écho n’est plus qu’un reflet de la mélodie

que les voix fil pourpre, fil vert fil bleu ont tenté de porter

jusqu’au chant le sommet de la montagne

qu’on atteint pas

Le vent soulève les vagues

ton corps la nuit comme échoué

diffuse un parfum d’iode de sable brûlé

et de pommes de pin la lune pleine

se répand en phrases lumineuses

que personne n’écoute la mer pour effacer

son message frôler ses larmes

réveiller sa gaité elle entreprend son voyage

identique qu’est-ce qui la grignote un peu 

plus chaque jour

tes questions sans réponses

cétacé insatisfait 

Livre

Un livre,
tout en bas de l’une de ses pages,
comme autant de nouvelles planètes dans la galaxie qu’on feint de découvrir,

dans l’espace réservé au silence, à l’acceptation tacite

dans la marge, j’ai repris cette idée et noté :

« Les mots sont jetés à la fosse commune ! »

Ai-je voulu retenir qu’il faudrait détruire l’attachement essentiel à la chose que le mot désigne depuis une forge ancienne commune? 

Ai-je voulu me prémunir d’un anéantissement massif du sens, de la particularité ? D’une nième extinction de masse?

Il faudrait produire une bouillie verbale, une nébuleuse des spécificités ?

J’ai peur,

on assigne à résidence dans la fosse 

on réduit, on soustrait. 

À jamais perdu,

résigné, tordu, 

ce qu’on  harangue.

Jardin de jade

C’’est l’hiver au jardin. Dans les buissons, pétillent les derniers ou les premiers fruits, selon la position que l’on prend face aux choses comme quand on regarde la lune et que l’on s’interroge pour savoir si elle nous montre un premier ou dernier quartier.

C’est l’hiver et quelques gouttes invisibles touchent les feuilles des oxalis. La pluie picore mon coeur et pointe à chaque fois une feuille en périphérie de mon regard. Je ne perçois de la pluie que quelques éclats, elle sautille d’un végétal à un autre, de la danseuse, on n’entend que le bruit de la pointe du chausson sur la scène. Un bouquetin en équilibre sur une paroi rocheuse

C’est l’hiver en mots et en paroles, en actes, il n’est pas encore là. Aux abris, personne encore ne dort. Les lits sont faits mais les êtres sont absents, habitués à voyager encore sur les chemins, laissant l’empreinte d’un cri dans la ramée, d’un crissement d’entre les aiguilles sèches des pins sur la face plane et presque froide d’une pierre plate.

C’est l’hiver et je doute. Le versant lumineux de mon être se fige, se glace. S’annonce un déclin, se décime le temps, s’érode le ciel devenu colonne de jade, blanc en train de perdre ou de gagner en transparence. On s’interroge sur ces fracas de roches. Est-ce un orage ? Les nuages raclent et rayent et polissent .

L’espace liquide, le temps fluide, la matière qui s’égoutte alors qu’elle est presque devenue poussière se mélangent pour former un tableau. Sur la colline, si près du précipice, un moine médite, un pin, le portique d’un temple, le vêtement ample du vent, les soies du silence. 

un merle

Turdus merula -Dierenpark Amersfoort, Netherlands -male-Turdus merula -Dierenpark Amersfoort, Netherlands -male-8a

Dans ce jardin qui n’existe plus

un merle

l’appel d’une tourterelle signale la présence

de la mélancolie mienne

la caresse toujours verte d’un sapin se heurte à la clôture

il a tellement grandi qu’il masque le ciel
un tapis de pervenches vengent l’azur

tandis que les lilas broient la brume laiteuse

un merle

attend ta main et que tu secoues la nappe

pleine de miettes
pour toi l’arbre a pour te regarder cette pupille amicale

le petit bec jaune de la nuit comme une lune

éclaire ta solitude

Fantomatique

L’épicier derrière son comptoir
détermine selon les poids aléatoires
des légumes posés sur sa balance
le nombre de pièces qu’il va falloir
sortir de sa poche si l’on veut emporter
avec soi les quelques astres qui nous nourriront
longtemps de leurs saveurs et lumières

Et moi devant l’étal je contemple
les oranges et les citrons et me demande
comme dans un rêve déformant la réalité
lesquels sont intriqués
me suffit-il simplement de regarder
quelle face me montrera le dé
pour comprendre qu’un fantôme
vient de me frôler l’odeur de l’ombre
où dorment fruits et légumes particulièrement
soignés depuis cette éternité et alignés
dans un ordre qui ne laisse rien au hasard

Source

Pour regarder l’eau couler, les deux amis s’étaient installés sur les rives de la rivière. Au creux de l’un de ses méandres, là où elle ralentit parmi les roseaux et les iris d’eau. Assis sur deux sièges rouillés, ils parlaient peu, souriaient beaucoup en égrenant des vers en grec ancien appris par coeur depuis l’enfance et d’une beauté que n’égalait aucune autre poésie. Les yeux brillaient à chercher les éclats d’une eau presque noire comme une coulée d’encre au détour des prairies. L’endroit masquait une source souterraine que l’on n’entendait pas roucouler. La petite langue fraîche vous léchait simplement les pieds à condition d’avoir eu l’audace de se baigner à cet endroit précis. Seuls quelques enfants et autres fous en avaient eu l’idée. La source était un secret bien gardé. Le fond de la rivière était doux souple et froid comme le corps d’une anguille.

Regarder l’eau couler exactement là où le courant s’apaise.  Où le flux d’une conversation interrompue pourrait reprendre. La lenteur du temps serait utilisée non plus pour meurtrir l’autre de reproches mais pour découvrir que l’on n’a plus à le juger pour les faux pas qu’il regrette. Le temps ne permet jamais d’oublier. On peut parfois cicatriser. Les deux amis avaient choisi de ne parler que de musique et encore que de l’une de ses formes la moins discutée. La poésie pose ses mots, comme la pluie ses gouttes sur la rivière. Elle éclaircit quoi au juste se demandaient les deux amis. Était-il temps d’abandonner les deux sièges qui rouilleront encore un peu plus d’une pluie à l’autre? Temps de marcher côte à côte sur le chemin de terre pour regagner la vie terrestre? Les deux amis se donneraient toujours rendez-vous. Demain, la semaine prochaine, la boucle de la rivière comme une chevelure noire dénouée, comme l’écriture possible de l’amitié qui liaient les deux hommes depuis plusieurs décennies. 

Regarder l’eau couler. Noire, la nuit, l’absence de courant fait d’elle un serpent qui goûte l’air en y trempant sa langue fourchue. Une langue pour reconnaître le monde, ses habitants grâce aux sensations pointues, sensibles, distinctes. Lire et relire éternellement les mêmes signes, traduire, transposer, transporter d’une époque à une autre, un mot, une phrase et ses milliards de silences nuancés. Tâche en dehors de ma portée me suis-je toujours rappelée. 

Point

NASA/JPL-Caltech, Public domain, via Wikimedia Commons- TRAPPIST-1 e-2MASS J23062928-0502285 e

La feuille blanche sur la table du jardin
à peine plus petit qu’un point
un insecte se déplace en ligne droite

je le regarde disparaître parmi les nervures du bois
comme on observe une planète transiter devant son étoile
et puis disparaître dans la nuit de l’espace

soudain, je mesure à quel point l’insecte sur la table
est mon semblable.


*

point

Aujourd’hui encore le vent

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Aujourd’hui encore le vent 

S’impose à l’orchestre

Arbres hauts bois

Harpes 

Fleurs futaies 

Tellement d’instruments à vent

Pour recueillir la petite voix piaffante

De la source 

Masquée sous un manteau 

Sombre violant de feuilles folles 

Quelques gouttes un piano

S’évapore avant l’orage 

Un criquet se tait inquiet 

Attend l’instant où brusquement  

Tous suspendent leur souffle pour 

Tenter sa caresse langoureuse 

Archer corde sensible et 

Au loin un village 

Qui appelle ses fidèles 

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Aujourd’hui encore regarder le monde

Le vent en dentelle se délite en atteignant les rives

Aucune blessure à effacer juste une colère sourde qui s’écoute 

Errance stagnation une partie de l’île 

Plonge 

Le cap: être un cétacée 

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Aujourd’hui encore 

C’est le vent qui occupe l’entièreté de l’espace 

Dénoue les chevelures nuageuses

Le troupeau des vagues galope

le mors aux dents

Se disloque dans les feuillages d’argent de l’olivier 

Sa voix son corps comme celui d’un serpent 

Imposent un silence 

De froissements d’étoffes et de flammes qu’on étrangle 

L’air que l’on respire aspire à l’embrasement 

Et

Tous les jours un peu plus 

Les hampes florales des agapanthes 

Ploient et se penchent vers un néant 

Où l’on avorte les fleurs 

Dans l’espoir de survivre 

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Aujourd’hui 

Encore la mer meurtrie 

Écume 

Les rochers à la robe baie 

Se cabrent

Ruent 

Les crinières noires calligraphient

Vaguement les syllabes 

Tempétueuses de mots qui ne veulent 

Plus rien 

Dire