Fantomatique

L’épicier derrière son comptoir
détermine selon les poids aléatoires
des légumes posés sur sa balance
le nombre de pièces qu’il va falloir
sortir de sa poche si l’on veut emporter
avec soi les quelques astres qui nous nourriront
longtemps de leurs saveurs et lumières

Et moi devant l’étal je contemple
les oranges et les citrons et me demande
comme dans un rêve déformant la réalité
lesquels sont intriqués
me suffit-il simplement de regarder
quelle face me montrera le dé
pour comprendre qu’un fantôme
vient de me frôler l’odeur de l’ombre
où dorment fruits et légumes particulièrement
soignés depuis cette éternité et alignés
dans un ordre qui ne laisse rien au hasard

Source

Pour regarder l’eau couler, les deux amis s’étaient installés sur les rives de la rivière. Au creux de l’un de ses méandres, là où elle ralentit parmi les roseaux et les iris d’eau. Assis sur deux sièges rouillés, ils parlaient peu, souriaient beaucoup en égrenant des vers en grec ancien appris par coeur depuis l’enfance et d’une beauté que n’égalait aucune autre poésie. Les yeux brillaient à chercher les éclats d’une eau presque noire comme une coulée d’encre au détour des prairies. L’endroit masquait une source souterraine que l’on n’entendait pas roucouler. La petite langue fraîche vous léchait simplement les pieds à condition d’avoir eu l’audace de se baigner à cet endroit précis. Seuls quelques enfants et autres fous en avaient eu l’idée. La source était un secret bien gardé. Le fond de la rivière était doux souple et froid comme le corps d’une anguille.

Regarder l’eau couler exactement là où le courant s’apaise.  Où le flux d’une conversation interrompue pourrait reprendre. La lenteur du temps serait utilisée non plus pour meurtrir l’autre de reproches mais pour découvrir que l’on n’a plus à le juger pour les faux pas qu’il regrette. Le temps ne permet jamais d’oublier. On peut parfois cicatriser. Les deux amis avaient choisi de ne parler que de musique et encore que de l’une de ses formes la moins discutée. La poésie pose ses mots, comme la pluie ses gouttes sur la rivière. Elle éclaircit quoi au juste se demandaient les deux amis. Était-il temps d’abandonner les deux sièges qui rouilleront encore un peu plus d’une pluie à l’autre? Temps de marcher côte à côte sur le chemin de terre pour regagner la vie terrestre? Les deux amis se donneraient toujours rendez-vous. Demain, la semaine prochaine, la boucle de la rivière comme une chevelure noire dénouée, comme l’écriture possible de l’amitié qui liaient les deux hommes depuis plusieurs décennies. 

Regarder l’eau couler. Noire, la nuit, l’absence de courant fait d’elle un serpent qui goûte l’air en y trempant sa langue fourchue. Une langue pour reconnaître le monde, ses habitants grâce aux sensations pointues, sensibles, distinctes. Lire et relire éternellement les mêmes signes, traduire, transposer, transporter d’une époque à une autre, un mot, une phrase et ses milliards de silences nuancés. Tâche en dehors de ma portée me suis-je toujours rappelée. 

Point

NASA/JPL-Caltech, Public domain, via Wikimedia Commons- TRAPPIST-1 e-2MASS J23062928-0502285 e

La feuille blanche sur la table du jardin
à peine plus petit qu’un point
un insecte se déplace en ligne droite

je le regarde disparaître parmi les nervures du bois
comme on observe une planète transiter devant son étoile
et puis disparaître dans la nuit de l’espace

soudain, je mesure à quel point l’insecte sur la table
est mon semblable.


*

point

Aujourd’hui encore le vent

©cc

Aujourd’hui encore le vent 

S’impose à l’orchestre

Arbres hauts bois

Harpes 

Fleurs futaies 

Tellement d’instruments à vent

Pour recueillir la petite voix piaffante

De la source 

Masquée sous un manteau 

Sombre violant de feuilles folles 

Quelques gouttes un piano

S’évapore avant l’orage 

Un criquet se tait inquiet 

Attend l’instant où brusquement  

Tous suspendent leur souffle pour 

Tenter sa caresse langoureuse 

Archer corde sensible et 

Au loin un village 

Qui appelle ses fidèles 

©cc

Aujourd’hui encore regarder le monde

Le vent en dentelle se délite en atteignant les rives

Aucune blessure à effacer juste une colère sourde qui s’écoute 

Errance stagnation une partie de l’île 

Plonge 

Le cap: être un cétacée 

©cc

Aujourd’hui encore 

C’est le vent qui occupe l’entièreté de l’espace 

Dénoue les chevelures nuageuses

Le troupeau des vagues galope

le mors aux dents

Se disloque dans les feuillages d’argent de l’olivier 

Sa voix son corps comme celui d’un serpent 

Imposent un silence 

De froissements d’étoffes et de flammes qu’on étrangle 

L’air que l’on respire aspire à l’embrasement 

Et

Tous les jours un peu plus 

Les hampes florales des agapanthes 

Ploient et se penchent vers un néant 

Où l’on avorte les fleurs 

Dans l’espoir de survivre 

©cc

Aujourd’hui 

Encore la mer meurtrie 

Écume 

Les rochers à la robe baie 

Se cabrent

Ruent 

Les crinières noires calligraphient

Vaguement les syllabes 

Tempétueuses de mots qui ne veulent 

Plus rien 

Dire


À un chat,

Yellow Cedar, Paper: 23” x 23”Image: 16 5/8” x 16 7/8”, 2012
 ©  Bryan Nash Gill

Bryan Nash Gill: visitez son site


L’arbre ruisselle 

Jusqu’à son ombre 

Et là sur les pages imprimées du livre 

Propose une nouvelle lecture 

Éclats de rivières dans une gorge sèche 

Fourmillements sombres de l’été 

Assoiffé 

Ronronnement de la roche agacée 

Il sait grâce à son écriture racinaire 

D’il y a plusieurs milliers d’années 

Il n’est pas 

Simplement 

Un arbre attelé à la fabrique des planètes 

Instinctivement la sève devient fontaine 

Sombre et claire 

De l’absence 

De matière 

Son rêve fredonne au delà du mot

Plus lentement tellement que le geste 

Soudain sur son tronc en pente directe vers le ciel le corps souple et noir d’une panthère appose 

Ce qui ressemble à une phrase 

Cormoran

Walther KLEMM (1883 – 1957): Cormorants
Woodblock Print, signed, 1912, numbered 31/40, 29 x 15 cm

Regarder la mer 

Un cormoran sur un rocher 

Absorbe la chaleur comme les paroles 

D’un conte ou d’une incantation 

Songe à l’instant 

Où il redeviendra vague 

À la crête sa tête 

On le verra peut-être 

En dragon 

Regarder la mer 

Immerger son regard

Se soustraire de son corps 

Oublier son plumage d’une noirceur nocturne

Se lier aux inflorescences des flots

Oublier qu’il faut être 

Regardée la mer

S’efface dans ses propres reflets

Caresse les rugosités des rivages

Plonge évapore l’effort 

Un cormoran drageonne