Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
L’épicier derrière son comptoir détermine selon les poids aléatoires des légumes posés sur sa balance le nombre de pièces qu’il va falloir sortir de sa poche si l’on veut emporter avec soi les quelques astres qui nous nourriront longtemps de leurs saveurs et lumières
Et moi devant l’étal je contemple les oranges et les citrons et me demande comme dans un rêve déformant la réalité lesquels sont intriqués me suffit-il simplement de regarder quelle face me montrera le dé pour comprendre qu’un fantôme vient de me frôler l’odeur de l’ombre où dorment fruits et légumes particulièrement soignés depuis cette éternité et alignés dans un ordre qui ne laisse rien au hasard
Pour regarder l’eau couler, les deux amis s’étaient installés sur les rives de la rivière. Au creux de l’un de ses méandres, là où elle ralentit parmi les roseaux et les iris d’eau. Assis sur deux sièges rouillés, ils parlaient peu, souriaient beaucoup en égrenant des vers en grec ancien appris par coeur depuis l’enfance et d’une beauté que n’égalait aucune autre poésie. Les yeux brillaient à chercher les éclats d’une eau presque noire comme une coulée d’encre au détour des prairies. L’endroit masquait une source souterraine que l’on n’entendait pas roucouler. La petite langue fraîche vous léchait simplement les pieds à condition d’avoir eu l’audace de se baigner à cet endroit précis. Seuls quelques enfants et autres fous en avaient eu l’idée. La source était un secret bien gardé. Le fond de la rivière était doux souple et froid comme le corps d’une anguille.
Regarder l’eau couler exactement là où le courant s’apaise. Où le flux d’une conversation interrompue pourrait reprendre. La lenteur du temps serait utilisée non plus pour meurtrir l’autre de reproches mais pour découvrir que l’on n’a plus à le juger pour les faux pas qu’il regrette. Le temps ne permet jamais d’oublier. On peut parfois cicatriser. Les deux amis avaient choisi de ne parler que de musique et encore que de l’une de ses formes la moins discutée. La poésie pose ses mots, comme la pluie ses gouttes sur la rivière. Elle éclaircit quoi au juste se demandaient les deux amis. Était-il temps d’abandonner les deux sièges qui rouilleront encore un peu plus d’une pluie à l’autre? Temps de marcher côte à côte sur le chemin de terre pour regagner la vie terrestre? Les deux amis se donneraient toujours rendez-vous. Demain, la semaine prochaine, la boucle de la rivière comme une chevelure noire dénouée, comme l’écriture possible de l’amitié qui liaient les deux hommes depuis plusieurs décennies.
Regarder l’eau couler. Noire, la nuit, l’absence de courant fait d’elle un serpent qui goûte l’air en y trempant sa langue fourchue. Une langue pour reconnaître le monde, ses habitants grâce aux sensations pointues, sensibles, distinctes. Lire et relire éternellement les mêmes signes, traduire, transposer, transporter d’une époque à une autre, un mot, une phrase et ses milliards de silences nuancés. Tâche en dehors de ma portée me suis-je toujours rappelée.
NASA/JPL-Caltech, Public domain, via Wikimedia Commons- TRAPPIST-1 e-2MASS J23062928-0502285 e
La feuille blanche sur la table du jardin à peine plus petit qu’un point un insecte se déplace en ligne droite
je le regarde disparaître parmi les nervures du bois comme on observe une planète transiter devant son étoile et puis disparaître dans la nuit de l’espace
soudain, je mesure à quel point l’insecte sur la table est mon semblable.
À la page trente et une elle s’est posée légère elle m’a regardée quand je l’ai interrogée quelle délicatesse quand elle caresse ses deux paumes l’une contre l’autre comme on caresse une idée elle s’est envolée pour tâter le monde du bout de la langue