Liane

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Elle s’est installée en silence

parce que nous n’avons rien dit rien

entrepris

elle en a déduit que nous étions d’accord

et peu à peu avec une lente souplesse

elle a gagné sa place personne d’autre

n’occupe plus ce siège 

une figure fantomatique une âme

partage sans mots dire nos

conversations nos lectures nos repas

Que fera-t-elle quand l’hiver viendra

quand certains perdront leurs feuilles

et leurs droits à la lumière et au soleil

restera-t-elle enlacée à sa place 

confortera-t-elle ce qu’elle a gagné

sans autre combat que celui du désir

une volonté incrustée en elle comme

une émeraude elle se contente de ne

jamais répondre aux questions et

tolère parfois qu’entre ses bras

dorme le chat 

Trois chats (suite)

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Le gecko 

Quelqu’un l’a déposé sur le pas de la porte 

Dans un doux miaulement 

Il est encore vivant 

De ma paume vers la feuille je le guide 

Il fait nuit il voit mieux que moi 

Il ne veut pas il fait froid 

L’endroit ne lui convient pas 

Finalement il se décide pour une paroi

Où il aura la tête en bas

Il me regarde m’évanouir dans le halo de la lampe 

Je pense à sa détermination à la beauté du système qui lui permet d’adhérer au monde 

Trois chats (suite)


Si l’on regarde 

De plus près l’une de ses soies

On s’aperçoit 

Qu’elle ressemble à la brindille 

Qui fuit le feu 

À la fibre qui défie souplement le temps 

Blanc noir sont côte à côte forment un duvet 

Semblable au vêtement brumeux de la lune 

À la fibre qui se défait du mot

Et dévie vers le vide 

D’une appellation 

L’écriture de soi qui englobe le cri et 

Oublie tout le reste 

Crin vibrisse pelage robe 

S’opposent à poil peau pelure

Épiderme à chair charnue 

Vaisseau à charrue 

Parfois

Le vent s’exprime d’une main tremblante 

Un papillon 

Il incise 

Un grillon

Il pleure et s’évanouit 

Un oiseau et un pétale 

Il choisit de se taire 

La mer 


Le soleil 

Coulisse sur l’une des branches 

Qui a considérablement poussé 

L’été passé 

Comment répondre se demande le jeune arbre

Tu es un prunier le rassure 

L’amandier 


Aujourd’hui 

On

Ne peut regarder 

Que la mer 

Elle semble s’absenter 

Le temps de se défaire 

D’une vague et surtout de son écume 

Aujourd’hui pas un seul mot 

Pour le vent 

Pour le jardin 

Pas une appellation pour le ciel

La mer murée dans la grisaille 

Comme quelqu’un qui a perdu 

Patience 


Entre les tiges les branches 

Les fleurs les feuilles 

La lumière ondule 

Une couleuvre 

L’ombre miroite au gré 

D’un souffle tellement plus 

Léger que celui que nous 

Envoie le soleil 


Sans titre

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le fond de sa gorge

le fond de son âme

un vitrail

des éclats

de mots qui ne passent pas

de blessures qui ne s’estompent pas

un puits un gouffre un abîme

une pensée qui compose avec l’infime

décompose l’infirme infini

au fond de lui au-delà 

un cri acide empêche

toute coagulation de la conscience 

La petite forêt

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La parcourt comme une rivière noire 

Le long de la colonne vertébrale 

Une voie aux ramifications que miroite par vagues fauves une prairie sauvage 

Limitée seulement par le feulement d’un orage 

La forêt élastique montre parfois les griffes 

Nacre des roses

Dispersion de ronces et de fougères rousses

La forêt est de mousses on y a renversé la lumière comme un grand verre de lait

Elle nous écoute et comprend qu’il vaut mieux se taire et ronronner 

Elle gère tellement mieux que nous la paix

Le rocher rongé

 

Les mousses et les lichens ont abandonné leurs écritures sombres

ces lettres griffues et ces syllabes d’ombres ne deviendront jamais des mots à l’usage brutal des humains 

pour se parer de verts et de bleus

identiques à la mer se mirant dans l’orage 

Mais toi tous les jours de ton pas souple et noir doucement tu l’effleures

le rocher reste sur ton chemin

pourquoi le contourner

ton âme petite comme un pétale
reste blottie dans ton regard
même si elle se retourne vers le passé 

Demain il n’y aura plus de flaque où regarder le ciel et ses nuages pour estomper la soif 

Cheval


Il s’est allongé 

Dans cette flaque de poussières

S’est aperçu qu’il était aussi luisant

Que l’une d’elles 

A posé son encolure dans l’ombre pour ensuite relever la tête 

Et regarder le jour lentement couler 

Sur sa croupe

Lorsqu’il s’est suffisamment senti 

enduit de lumière 

Il s’est levé est parti paisiblement 

Sitelle corse

Mike Prince from Bangalore, India, CC BY 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by/2.0, via Wikimedia Commons

elle n’est pas une cithare
un instrument à cordes pincées

ni même à cordes frappées
 
elle est peut-être l’instrument du vent
un instrument à bec

et à plumes

ce qui s’écrit est tout petit
douze centimètres et tout est dit

sans jamais mettre un point
à l’infini
du bec comme une épine jusqu’à l’oeil et même un peu après
coule l’encre noire joueuse

jusqu’à ce qu’elle rencontre cette partie bleue du ciel

Pour regarder le monde elle le renverse
elle bouleverse l’univers depuis la cime d’un pin laricio

Cheval balzan


Il a posé son mouchoir sur mon visage

ce linceul blanc et frais

dilue la douleur

et cache mon visage

ils m’ont forcée à me redresser et à marcher longtemps sans rien voir

seul Le Cinquième  est resté à mes côtés

son haleine chaude son oeil        doux marron 

l’écume sur sa robe portée par les vagues

quand je me suis effondrée 

l’âme soeur était là 

limpide allongeant l’encolure

il est soudain devenu difficile de ne pas sombrer

dans un sommeil

lourd visqueux  brûlant

comme si une partie de moi était restée là-bas

sur la route bitumée et noire

je m’écoule comme lave

il a posé son mouchoir 

une ou deux questions concernant mon nom et mon âge

mais les mots des réponses

sont devenus peu à peu inaccessibles

se sont perdus n’ont pu être entendus

il a allumé la radio afin que je ne succombe dans le silence

a démarré la voiture 

Le Cinquième a-t-il été conduit au pré ?

Du haut de la tête en passant par les narines,

le sang coule

En tête en étoile prolongée par fine liste,

liste mélangée

un goût de fer rouillé inonde la bouche

je me suis endormie sur le brancard dans le couloir

ivre et subissant l’assaut répété du tambour que j’avais alors à la place du coeur

un cheval au galop dans la tête 

Ses sabots dans la gorge 

et les étincelles de ses fers sous les paupières

Le Cinquième est revenu en rêve se heurter aux clôtures
de la chambre noire et muette
cheval balzan