L’épine dorsale

Entre ces deux épines

ma soif          la faim

ma difficulté               d’être

*

entre      ces deux épines

la culpabilité     trace la certitude des rides

peut-être

*

Entre ces deux épines

ma rugosité

                  en souvenir des venins

peut apparaître

*

Entre ces deux épines

   mes jours

noués les uns aux autres

         les filets d’un piège

qu’il est désormais impossible

à défaire.

Rentre chez toi

Je ne reconnais plus personne. Retenir les détails d’un visage m’est difficile, voire impossible. Il faudrait que je puisse me dire : ce visage est content, ce visage est heureux, ce visage s’amuse et dit vrai. Seulement personne ne dit ce qu’il pense, alors j’oublie. Le trait pour le sourire flotte dans le vide, le sourcil de l’ennui communie avec la bouche qui donne un baiser. Vite fait.

Faire le portrait d’un robot, décrire une plante jusqu’à son moindre détail, je peux. Expliquer la beauté de l’oeil du cheval, je peux. Mais retenir un visage, je ne peux pas. Sauf si, je l’ai vu des milliers de fois. Si je vois un visage mille fois, c’est que je l’aime. Je n’oublie pas ceux que j’aime. Tout de même.

Je marche dans la rue. Je voudrais être un quelconque individu mais l’idée galope dans ma tête. L’idée veut faire le tour de la terre, pour me détourner de moi-même. L’idée ne veut rien entendre. Elle parle sans attendre de réponse. Elle malaxe la syntaxe, elle déboulonne les structures. Elle résonne comme dans les cavernes. Elle est creuse.

Comme j’aimerais parfois ne pas avoir d’idées de cet ordre là.

L’idée galope dans un tambour. Les gens dans la rue ont sorti leurs masques pour déambuler en troupeaux, pour dégouliner comme une lave de boue. Si l’un d’entre eux s’approche de moi, si l’un d’entre eux me touche, je le tue. Je le piétine, je le laboure.

Le vrai visage derrière le masque n’existe pas. Je ne connais personne qui soit ce qu’il dit. Je ne connais personne qui soit un fait simple et concis, pur et parfait, irrévocable. Tenu entre deux limites. La vraie nature se cache et n’appartient qu’aux choses et aux idées. Je marche, mon poing dans la poche. Il pleut. Il pleut mais je m’en fous. Le temps ne compte plus. L’idée épluche les secondes et distribue des miettes à l’éternité. Mon poing semble avoir trouvé le rythme de l’idée. Il est prêt à cogner.

N’ais-je jamais été ce veau qu’on mène où il faut ? Oui, je l’ai été et sans éprouver la moindre gêne. J’ai donné ma confiance, j’ai vendu ma peau comme je donnerais la main à un ami, sans connaître la suspicion. Je ne conçois pas de mensonges communs par complaisance. Sauf lorsque l’idée vient. L’idée ne parle pas à travers moi mais en travers de moi, elle me transgresse. Elle tord chacune de mes phrases, elle broie ma voix.

Je ne peux pas lui parler, je ne peux plus raisonner. L’idée tambourine, exaspère, tourne en vrille. Je puis juste partir, marcher, marcher.

Respirer, déglutir, laisser battre mon cœur ne se font plus naturellement, sans l’idée. L’idée que j’irai jeter d’un pont, noyer dans le fond d’un lac glacé, fracasser sur le prochain mur. Je marche, je vais marcher jusqu’à ce que je rencontre un mur. Un cul de sac, un bloc. Un mur qui me dira : mais qu’est-ce que t’es con, rentre chez toi.

Écrire pour combler le vide

.

Je n’y croyais pas mais oui, certains écrivent pour combler le vide. Un vide absolu. Creux et sec et non pas celui pur et relatif que soutient une architecture sobre. Les coquilles et les épluchures qu’ils présentent pour textes, n’autorisent aucune contemplation, aucune des formes du plaisir. Tout est conçu pour l’esthétisme et les apparences. Rien n’est, tout a peu, très peu de goût et aucune saveur.

Si j’en viens à râler et à m’esclaffer : pour qui vous vous prenez ? On me répondra : voyons , vous ne comprenez pas, la modernité nous permet tout, même de jongler avec le vide à l’infini. Je les laisse à leurs cirques, ils m’épuisent.

Je lis des pages entières- et il faut que je m’accroche-de tournures bancales, de contrefaçons banales, d’inutilités pédantes, d’entassements de mots déchus. Parfois, je vais les lire comme celui qui cherche la gifle pour se sentir éveillé. Juste pour me prouver que j’existe autrement qu’eux. Ou comme aujourd’hui, pour rire et faire mes griffes.

Mais qu’est-ce que j’aime lire, si je n’aime pas le contemporain numérique ?  J’aime lire ce que je ne peux écrire, tout ce qui ne peut être mieux. Lorsque l’autre a réussi à traduire sans que j’ai à me dire : oui, mais j’ai encore faim. Lorsqu’il est parvenu à construire (en contournant le vide)ou à déconstruire(pour contourner le vide) sans un geste de trop. Lorsque je reste muet, c’est alors que j’aime. Autrement dit, j’aime tremper ma croute de pain dans le jaune d’oeuf tiède et dégoulinant, savourer la chair albumineuse et laisser la coquille sur le côté. Être rassasié par une idée qui ne serait pas creuse.

Pour les adorateurs, il reste des bougies.

Loin de la ville ———– Carino Bucciarelli

Sous l’eau, je ne possède rien. Tout se tient dans ma petite maison au bord du lac. De temps à autre, je jette un objet dans l’eau en me disant: c’est cela en moins pour m’encombrer. Parfois une tuile, parfois une brique que j’ai pu détacher de ma façade. Chaque fois le plouf dans l’eau me ravit. Aujourd’hui une chaise, demain une latte du plafond. Jamais deux fois sur la même journée; je hais la précipitation. Habiter loin de la ville n’est facile pour personne. Comme j’ai bien fait de me trouver un dérivatif! Un jour, je plongerai dans le lac. Le regard tourné vers la côte, je penserai: sur terre, je ne possède rien; tout se tient au fond de l’eau.

L’Ange exterminateur

Tu ne sais pas, ton innocence se baigne encore dans l’enfance. Tu crois que le mensonge s’habille des mêmes étoffes que les secrets qui serpentent sur les chemins de tes jeux. Tu es persuadé que la peine est la petite larme qui tremblote et coule malgré toi, jusqu’à tes lèvres. Tu crois qu’il n’est pas un cœur aussi noir que le tien, une âme aussi lâche que la tienne. Tu penses avoir commis les plus infâmes péchés en te prêtant à la fantaisie rieuse de tes rêves, en inventant de faux sortilèges pour rendre ton quotidien un peu plus miraculeux. Tu aimerais oublier les méchancetés inutiles et vulgaires des plus vieux.

Le Saint Livre des prières contient et explique à lui seul, la plupart des mystères. Il te dira, du moins tu le crois,  pourquoi c’est toujours aux enfants de se taire.

Il viendra ce jour, où tu seras assez grand pour comprendre pourquoi l’un mange à sa faim et l’autre la terre. Il viendra ce jour qui te rendra la lumière, il viendra ce moment où l’Absolu Silence te parlera et éclaircira ta voie. Tu crois que Dieu est bon, qu’Il ne répond qu’aux souhaits des justes, des purs, des nobles et que s’Il ne t’entend, c’est sûrement de ta faute.Tu le crois. Tu crois que ta vie ne vaut rien.

Tu ne sais pas que Ses anges chevauchent les dragons qui crachent les feux de la haine, en distribuant les faveurs aux plus forts, aux plus riches, aux plus gras. Tu ne sais pas que les dés sont pipés et que Jésus est un adulte comme les autres, il ne joue plus. Ou alors seulement à duper les foules pour qu’elles se taisent et deviennent des troupeaux. Il faut qu’on aie peur.

Tu ne devines pas tout ce qu’attribue le pouvoir, sans poser de conditions, à tous ceux qui édictent les lois. Le mal, pour toi,  ne va pas plus loin que ce doux désir caché au fond de ton ventre, qu’on transforme en venin alors qu’il est plus vrai que nature. Tu n’imagines pas qu’On se moque de toi, qu’On manipule l’Amour pour en faire un vice, la nudité, une plaie qu’il faut cacher.

Tu ne soupçonnes rien, ni personne. Tu ne te figures pas qu’on puisse faire honte à tes désirs, en les transformant en concupiscence et dégénérescence.

Tu ne conçois qu’un monde rond et lisse, comme le font les enfants. Les hosannas murmurées tous les soirs, à la petite chapelle que forment tes deux mains jointes, trouvent la voie des cieux et celle du Seigneur, tu en es absolument certain. Tu n’imagines pas, un seul instant, que Ses Anges soient des exterminateurs.

C’est aussi un film de Luis Bunuel et ça de James Ensor

Ô

Nuit

Je ne suis pas toujours ainsi

tel que tu me vois

aujourd’hui

je vais mal

je suis lancinant

je suis flasque

il arrive que le soleil me confie

de minuscules scintillements

alors je propulse

tout ce qui aujourd’hui m’ennuie

je ne choisis pas

c’est ainsi

je suis hideux

un jour sur deux